Armance, femme, médecin (et mère) de famille
16 Janvier 2013
Mme T. est venue me voir une seule fois, un soir, en toute fin de consultation, il y a trois ans. J'étais déjà en train de me dire: "allez, une petite dernière pour la route". Elle s'est installée silencieusement face à moi, a patiemment attendu que je crée un dossier, a respiré un grand coup puis s'est lancée:
- Vous n'êtes pas mon médecin habituel, mais je viens vous voir exprès, parce que ce dont je veux vous parler, je ne peux pas lui dire. Voilà: depuis vingt ans, mon mari me viole. Tous les soirs. En fait, il veut avoir des rapports, moi je ne veux pas, et il me force. Je n'en peux plus.
Je la laisse dérouler toute son histoire, très longue, très compliquée. Je commence à me demander l'objet concrêt de sa venue: veut-elle une aide psychologique? ou pharmacologique? Vient-elle chercher un certificat "coups et blessures"?
Je ne me souviens plus quelle a été la conclusion de la consultation. Tout ce dont je me souviens, c'est que je l'ai laissée parler longtemps, et qu'en partant, elle m'a remerciée:
- En tous cas, merci de m'avoir écoutée.
Deux mois plus tard, je reçois à une heure également tardive, en fin de consultation, la visite d'un homme.
- C'est la première fois que je viens vous voir. Je viens vous voir parce que ça va pas du tout, j'ai envie de me foutre en l'air. Voilà, je viens de me rendre compte que ça fait vingt ans que je viole ma femme. Elle est venue vous voir pour ça, vous ne vous souvenez pas? Vous pouvez regarder dans vos dossiers.
L'histoire me dit effectivement quelque chose, mais j'ai oublié le nom de la femme qui était venue me faire cette confidence. L'envie ne manque pas de relire le dossier, mais je recentre la problématique. Je ne touche donc pas à mon clavier, et je le regarde dans les yeux.
- Vous êtes venu consulter pour VOUS.
- Je viens de me rendre compte que je lui fais du mal depuis vingt ans, c'est insupportable.
Il n'est pas très bavard. Je l'interroge un peu plus. Il se sent au fond du trou. Oui, il a déjà pensé au suicide. D'ailleurs, il a préparé une corde cet après-midi. Elle est dans le coffre de sa voiture. Il a déjà repéré un endroit isolé pour la fixer. Il n'ose plus rentrer chez lui. Il ne veut plus croiser le regard de sa femme ni de quiconque de son entourage. Il sanglote. Il est comme ça depuis hier soir. Il n'a pas été bosser aujourd'hui. Il est militaire, parachutiste.
Après une longue conversation, il accepte de se rendre au service des urgences de l'hôpital psychiatrique. Il a peur, c'est pas "son truc". Mais il veut bien "essayer". Je le laisse partir, il me promet de s'y rendre directement.
J'ai très peu dormi cette nuit là.
Trois mois plus tard, je reçois un coup de fil de la proche gendarmerie un lundi matin.
- Nous vous appelons suite à une commission rogatoire. Vous avez reçu en consultation les époux T. , nous avons besoin de votre témoignage.
Je suis prise au dépourvu, fauchée en pleine consultation. Une fois de plus, je ne fais pas le lien entre leur nom et ces consultations, et, de plus, ma formation en droit est légère: je ne sais pas ce que signifie "commission rogatoire". Je bredouille que je n'ai pas le temps aujourd'hui, ce qui est vrai, et nous convenons d'un rendez-vous à le gendarmerie le mercredi, ce qui m'arrange d'une part parce que je ne travaille pas ce jour là, et d'autre part parce que ça me laisse deux jours pour mieux me renseigner sur mes droits et mes devoirs.
Je note le nom, et l'histoire me revient en mémoire en ouvrant les dossiers.
Renseignement pris auprès des juristes que mon assurance professionnelle me met à disposition, le secret médical est absolu, même dans le cadre d'une commission rogatoire, pour un patient majeur. Il peut cependant donner son accord pour que je révèle le contenu de la consultation. Les juristes me laissent les références des articles de lois en question, et m'expliquent comment les retrouver en ligne.
Je ne peux donc rien dire aux gendarmes. J'essaye de les appeler, mais je ne tombe pas sur la bonne personne, qui me conseille de rappeler son collègue. Je décide de me rendre quand même au rendez-vous convenu, mais pour leur dire que je ne peux rien leur dire, ça ne devrait pas prendre trop de temps.
Je me rends donc à la gendarmerie le mercredi matin. Je suis poliment accueillie.
L'entretien commence de façon fort cordiale.
- Nom, prénom, date de naissance, adresse etc...
Je réponds, j'épelle, le gendarme tape avec ses index en regardant son clavier.
- Bon, allons-y, racontez-moi.
- Et bien, en fait, je ne peux rien vous dire.
A commencé alors une phase de séduction.
- Le boulot, ça va? Vous êtes installée depuis combien de temps? Nous aussi, on se plait, ici, le coin est sympa. Bon, alors, on commence par Madame, elle vous a raconté quoi?
- Je me suis renseignée auprès d'un juriste, je ne peux rien vous dire sans l'accord des patients. Est-ce qu'ils vous l'ont donné?
Je crois que ce n'était pas prévu, l'ambiance se tend.
- C'est qui, d'abord, votre juriste?
- Je n'ai pas son nom, c'est celui que j'ai contacté par l'intermédiaire de mon assurance professionnelle.
- Oui, ben c'est un con, et il y connait rien. Vous êtes sous commission rogatoire, alors vous devez répondre. D'ailleurs, votre collègue qui les suit, là, leur médecin traitant, il a pas fait d'histoire, lui.
J'ai un moment de doute. Je ne connais pas grand chose au droit, dans ces cas là. J'ai pensé à demander au juriste ce que je pouvais faire et ce que je ne devais pas faire, mais j'ai oublié de lui demander de m'expliquer ce qu'était une commission rogatoire. Que mon confrère ait été bavard m'importe peu: nous ne nous sommes jamais fâchés, je ne l'ai jamais apprécié non plus, et sa façon d'insister auprès de moi pour faire des reproches à mon associé sans rien oser lui dire directement fait que je n'éprouve pas grande connivence avec lui. Je ne sais pas du tout qui de lui ou moi a une attitude légitime, et j'ai une forte pression pour douter de moi.
Je me dis qu'après tout, je ne suis que témoin, mais je viens presque à en douter, au ton avec lequel on me parle.
- Oui, mais le juriste m'a dit...
- On s'en fout, du juriste! Si ça continue comme ça, je vais vous faire convoquer par le juge, moi!
Le juge, dans mon imagination, est un être plus mesuré et plus posé. Je ne prends pas cette remarque pour une menace, alors qu'elle semble bien en être une. Mon seul souci est que le tribunal est au centre de Granville et que m'y rendre me prendra un temps certain qu'il va être compliqué d'accorder avec les paramètres que sont le cabinet et les emplois du temps de mon conjoint et de mes enfants.
- Vous voulez des preuves? Je vais vous faire lire le Code. Vous voulez que je vous montre?
J'ai gardé dans ma poche un post-it avec les références des articles dont m'avait parlé le juriste. Je réponds par l'affirmative, et le gendarme se met à fouiller dans tous les tiroirs et les étagères que compte la pièce où nous nous trouvons, puis des autres bureaux. Il se lève, part, revient, se rasseoit, et re-vérifie des tiroirs déjà inspectés sous mes yeux.
- Bon, je le trouve pas, je sais pas où il est, mais vous pouvez me croire.
Je regarde l'ordinateur devant moi, songeant que s'il voulait vraiment me prouver quelque chose, il pourrait le faire en ligne.
Pour que le ton monte si vite, je me dis qu'il a bien du advenir quelque chose de grave. Je suis loin d'être une fervente lectrice de la presse locale, et beaucoup de ragots m'échappent. Je commence à m'inquiéter car, au fond, je ne sais toujours pas pourquoi je suis là.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé?
- Secret de l'instruction, on peut rien vous dire.
Je vois l'heure tourner. Je pensais ne rester que quelques minutes, et je dois bientôt aller chercher Grandado, qui ne dispose pas encore de portable et qui n'est au courant de rien, à la sortie du collège, distant de plus de vingt-cinq kilomètres. Mon malaise doit être perceptible, parce que le gendarme repart à l'assaut:
- Moi, c'est pas compliqué. Vous voulez rien me dire, et ben je vous fais convoquer par le juge et vous verrez dans son bureau, là, vous parlerez.
Il m'a appelé lundi pour mercredi, tout celà ne doit pas être urgent au jour près, je propose de jouer la montre.
- Je veux d'abord revoir avec le juriste. Laissez-moi deux jours pour que je voie ça en détail, et on se revoit.
- Alors comme ça, vous ne voulez pas signer votre déposition?
- Ben, si on y lit que je ne dis rien aujourd'hui, je veux bien.
- Ah, ben non, on peut pas faire comme ça, vous ne pouvez pas signer s'il n'y a rien dessus. On a qu'à dire comme ça: vous rentrez chez vous, vous vous renseignez, vous revenez vendredi, vous répondez à mes questions, et vous signez votre déposition, et c'est fini. Là, en fait, vous nous faites perdre du temps pour rien, mais tant pis pour vous.
Je n'ai pas vraiment compris qui perd le temps de qui, mais je ne cherche plus. Je prends congé, je sors sans rien signer, j'ai les jambes flageolantes: je suis arrivée sereinement, et je repars totalement perdue, parce que je ne comprend absolument rien à ce qui m'arrive.
Je me rue dans ma voiture pour arriver à l'heure au collège.
Je trouve trois heures plus tard un appel sur la messagerie de mon portable:
- Bonjour Madame, euh, Docteur, euh, en fait, euh, j'ai vu avec la juge, euh, en fait, euh, voilà, c'est vous qui aviez raison. Alors bon, voilà, euh, on a quand même besoin de la signature sur la déposition, je l'ai modifiée, alors, euh, si vous pouviez passer cet après-midi, ça ferait avancer les choses.
Ce message ne recelle pas un seul mot d'excuse. Je ne comprends pas pourquoi il est question d'avoir modifié ma déposition. Je rappelle le gendarme pour lui expliquer: je suis à plus de quinze kilomètres de la gendarmerie, j'ai récupéré les enfants, je n'ai plus les mains libres aujourd'hui, je viendrai vendredi matin.
Je suis accueillie le vendredi par un autre gendarme. Il prend quelques minutes pour faire mine de chercher vaguement en de multiples endroits cette fameuse déposition que je suis censée signer. Je me dis que le rangement ne doit pas être très cartésien, ou qu'il fait semblant pour m'occuper. Je me demande maintenant s'il s'agit d'une stratégie ou d'un rituel, ou si ce papier n'a pas servi de filtre à café.
Il revient à moi avec cette hypothèse particulièrement crédible:
- Mon collègue est parti en intervention, il l'a emportée avec lui. Il faut que vous reveniez quand il sera là.
Je lui fais comprendre que la balle est dans leur camp: s'ils tiennent à ma signature, il leur faudra s'en donner les moyens. J'ai aussi une vie, et je n'ai rien à me reprocher.
Le gendarme me rappelle quelques semaines plus tard: il veut que je vienne signer le jour même. Je refuse, je suis occupée. Il me propose de venir me la faire signer à mon cabinet, à l'occasion, en passant, ça prendra cinq minutes entres deux consultations. Il conclut par ces mots:
- Pour l'autre jour, j'ai vu avec la juge, vous aviez raison, mais je peux faire saisir le dossier, s'il faut, et je peux aussi faire perquisitionner votre cabinet. Bon, a priori, il n'y aura pas besoin, mais on peut.
Je ne sais absolument pas si c'est vrai ou pas, mais j'ai "même pas peur". Je n'ai qu'une envie, en finir au plus vite, car je ne comprends toujours pas ce qui se passe.
Un mois passe avant qu'un après-midi, alors que la salle d'attente est pleine et que je totalise déjà vingt-cinq minutes de retard, sans aucun coup de fil préalable, entrent d'un coup trois gendarmes en uniforme dans mon cabinet, accompagnant, pour que je la signe, la fameuse déposition où il était écrit que je n'avais rien à dire.