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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

De bien belles images.

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Un reportage récemment diffusé aux informations régionales de France3 Limousin a fait l'objet de nombreux commentaires.

Vous pouvez le visionner ici-même si vous avez trois petites minutes devant vous, enfin même moins, deux minutes quarante-deux secondes suffiront. Vous pouvez consacrer le temps restant à lire l'article au dessus. Il a été visiblement écrit pour informer "informer sur" ou "expliquer" un nouveau dispositif d'aide au jeunes médecins installés en "zone déficitaire", plus communément appelée "désert médical".

L'article explique qu'"une pénurie est ressentie dans de nombreuses zones rurales", sans donner plus de détails: est-elle ressentie pas des patients qui ont effectivement des difficultés à se soigner, ou des difficultés à se soigner comme ils désireraient l'être? Est-elle ressentie par les soignants qui palpent concrètement les effets d'une sous-médicalisation des patients, ou simplement sont débordés?

Pour illustrer le contenu de l'article, et bien nous faire palper la réalité supposée du terrain, deux journalistes ont suivi un médecin de campagne proche de la cessation d'activité, ce qui fait l'objet du reportage, et donc n'est pas directement en lien avec l'objet de l'article (l'aide aux jeunes installés).

Les journalistes ont fait la prouesse de réunir en moins de trois minutes un concentré de poncifs.

Le Dr. T , médecin bien rural, est présenté dès le début avec sa voiture. Car un médecin rural fait des visites, et beaucoup de visites. Il a été filmé pour cette activité un jour de grand beau temps. Il faut le reconnaître, la campagne, c'est pas très photogénique quand il pleut. Dès le début, on le voit ouvrir sa portière et jeter négligemment sa sacoche sur le siège arrière: une belle sacoche en cuir noir toute gonflée de matériel, dont le cuir est devenu tout souple et doux, tanné par ses trente-sept ans de visites à domicile dans trois département, on nous le précise.

Le décor est planté, et on nous précise d'emblée que sa carrière s'est faite "au service de ses patients".

Comme systématiquement dans tous ces reportages, on filme le médecin au volant, car dans les reportages, le médecin de campagne conduit beaucoup et est passionné. Lorsque la voix-off prononce le mot de "désert médical", l'image à ce moment montre de jolies routes de campagne... désertes, elles aussi. La route bordée de vert filmée depuis la portière de la voiture, ça a son charme.

Ce médecin qui se lève très tôt nous explique qu'il se trouve chez le premier patient dès sept heures et quart, et je trouve qu'il a beaucoup de chance de trouver un patient réveillé chez lui à cette heure-là. Je suis aussi sur la route à cette heure-là, mais pour aller chercher deux enfants de mon village et les déposer avec les miens à l'arrêt du car de ramassage scolaire, distant de 2 km de ma maison. Personnellement, très rares sont ceux des patients que je suis à domicile car ils ne peuvent vraiment pas se déplacer qui sont éveillés à cette heure-là. Il m'arrive parfois de faire quelques papiers et de prendre un café au cabinet en attendant huit heures trente les jours de visite pour ne pas trouver porte close chez mes patients grabataires. Les plus lève-tôt sont généralement valides.

Le Dr. T fait donc des journées de treize heures, je lui accorde, sans pause déjeuner, je crois pas que cela soit un plaisir pour lui, et soigne des patients majoritairement âgés.

Pour nous le démontrer, on le filme en train de faire l'acte ultime, celui sans lequel un généraliste ne serait pas ce qu'il est ni à la télé ni dans les journaux: il prend la tension à une personne âgée, assis à la table de la cuisine. Pour un journaliste, il est impossible de faire un reportage sans cette image: un médecin attablé à la cuisine, en chemise avec les manches roulées sur les avant-bras, ça fait décontracté, et un patient âgé avec un tensiomètre autour du bras. L'épouse du patient en retrait avec son tablier bleu complète le tableau, ça fait vraiment "campagne". Il ne nous manque que la façade de la maison en pierres apparentes et la toile cirée, mais ça ne tenait pas dans deux minutes quarante.

La première qualité invoquée par le patient est que le médecin vient quand on l'appelle, à croire qu'il n'est pas comme ce chien de Nivelle. Le patient avoue trouver parfois un moyen de venir au cabinet quand il est malade et que son médecin ne peut pas venir rapidement, alors qu'il est filmé en consultation chez lui pour un renouvellement d'ordonnance, sans remettre en question l'utilité de la visite à domicile alors qu'il est en bonne santé! Mais il faut reconnaître qu'un couple d'agriculteurs âgés est plus photogénique qu'une patiente seule et grabataire. La conclusion du patient est sybilline: "On n'a pas à se plaindre de lui... pour le moment". Après trente-sept ans d'exercice, ce "pour le moment" devrait faire grincer quelques dents. J'espère juste qu'il était bien au deuxième degré.

La voix-off se lance ensuite dans une envolée lyrique où elle réussit à caser les mots "dévouement", "confiance", "lien", "familles" et "médecin" dans une seule phrase, une performance. Pour illustrer le propos, le Dr. T. détaille les cadeaux qu'il a pu recevoir, en insistant sur ceux qui peuvent paraître les plus exotiques pour un citadin moyen. La confiance réciproque se niche-t-elle dans les truffes ou les pots de confit?

Le chapitre est rapidement clos, puisque la voix-off nous rappelle qu'il n'y a "pas le temps de s'attarder", le médecin est débordé particulièrement parce qu'il a prévu une semaine de vacances à venir, et qu'il n'en prend pas beaucoup parce qu'il ne le peut pas.

Jusqu'ici, c'était tout joli tout beau, ce fringant médecin qui se dévouait à son métier et ses patients, jour et nuit, qui "veille sur deux mille patients" et maintenant, tout bascule à une minute de la fin, comme diraient les commentateurs sportifs.

La situation est décrite comme catastrophique car le Dr. T ne trouve ni remplaçant ni successeur, et qu'il ne sait pas vraiment à qui il confiera ses patients quand il arrêtera de travailler dans deux ans. Il est amusant de constater qu'à ce moment, il dit "on" en parlant de lui. La voix-off nous donne l'état des lieux du secteur, qui n'est certes pas brillant, et c'est là qu'arrive la phrase qui fâche: "le diagnostic est alarmant pour la santé publique, et décevant du point de vue éthique". Doit-on comprendre que le choix de s'installer en milieu rural ne devrait relever que de l'éthique?

Le Dr. T, installé dans son cabinet, nous parle maintenant d'argent et d'éthique. Il nous parle, ou plutôt, nous supposons qu'il est interrogé, mais les questions des journalistes ont toutes été coupées au montage. Le Dr. T. reproche directement aux jeunes médecins de penser prioritairement à l'argent et non aux soins, et d'user plus du terme de "client" que "patients". La voix-off insiste pour expliquer que le Dr. T. effectue des journées à rallonge, nuits et week-end pour quatre mille euros par mois, et que puisque les jeunes ne veulent plus se lancer dans cette vie, on va leur proposer une aide de trois mille six cent quarante euros par mois qui, soit dit en passant, ne sera pas un salaire net contrairement à ce que dit la voix-off, qui n'a pas pris le temps de bien étudier les choses.

Que conclut ce reportage? En gros que les jeunes médecins sont vénaux, ingrats envers leur aînés, et peu soucieux de leurs patients.

Qu'omet de dire ce reportage?

Il omet de dire que le Dr. T., installé depuis trente-sept ans, a très probablement échappé à la sélection imposée par le numerus clausus en première année, et très probablement pas fait d'internat. Il a probablement fini ses études en six ans et non neuf actuellement auxquels il faut ajouter la rédaction de la thèse. Beaucoup des étudiants qui finissent leur cursus sont maintenant des femmes, et ont déjà un ou plusieurs enfants au moment de leur soutenance de thèse ou de leur installation, un conjoint qui travaille et a ses propres contraintes.

Il omet de parler de sa femme, s'il en a une, et de ses enfants, s'il en a. Il y a trente-sept ans, un cabinet de médecine rurale s'apparentait plus à une "affaire de couple", de nombreuses femmes de médecin ayant opté pour un statut peu confortable de "conjoint collaborateur", faisant elles-mêmes le secrétariat.

Le Dr. T n'a pas eu besoin d'interrompre son activité pour enfanter, et n'a pas précisé s'il savait changer une couche.

Ce reportage omet aussi de dire qu'il y a trente-sept ans, il était financièrement risqué de créer un cabinet, et beaucoup de jeunes médecins "achetaient une clientèle": ils donnaient une somme d'argent négociée à l'avance à un médecin sur le départ pour bénéficier de leur présentation aux patients et ainsi prendre la suite. Pour un jeune installé, c'était un gros investissement mais qui garantissait une activité rapidement rentable. Pour un médecin sur le départ, c'était la garantie d'un capital qui s'ajoutait à sa retraite. La démographie médicale décroissante fait que maintenant, les clientèles ne se vendent plus, et le groupement en association et création de cabinet deviennent les modes d'installation les plus fréquents. L'espoir de bénéficier de ce capital au départ à la retraite a disparu pour la génération du Dr. T , qui a souvent investi lourdement à son installation. Il y de quoi devenir amer.

Le reportage oublie de préciser que le Dr. T s'est installé avant l'envol vertigineux des prix de l'immobilier, à une période où emprunter sur quinze, vingt ou vingt-cinq ans pour acheter un logement avec ou sans local professionnel était rare. Si comme le dit le reportage, les patients sont majoritairement âgés, que deviendra la patientèle du successeur du Dr. T dans quinze ans, dans une région qui se dépeuple, et comment fera le jeune médecin pour finir de payer sa maison? Un banquier acceptera-t-il de prêter à une jeune médecin qui s'installe dans une zone qui se dépeuple, sachant que ses honoraires évolueront peu?

Ce reportage a omis de préciser que le Dr. T a débuté sa carrière en un temps où la concurrence entre médecins était rude, mais où les caisses d'Assurance Maladie étaient plus riches, moins sourcillieuses, et moins tatillonnes. Il a aussi, à ses débuts, très certainement eu la possibilité de choisir entre le "secteur 1" ou "secteur 2", c'est-à-dire choisi entre la possibilité de demander des honoraires sans ou avec dépassement. Cette possibilité n'existe plus pour les jeunes médecins. Ils sont tous contraints d'opter pour le secteur 1. La mise en place récente du système de "paiement à la performance" est censée compenser l'immuabilité du prix de la consultation. Une grande partie des primes sont calculées en fonction du nombre total de patients d'un cabinet, ce qui n'avantage pas du tout les jeunes médecins.

Ce reportage oublie de dire qu'avec l'exode rural, beaucoup de services publics ont déjà disparu. Les enfants du successeur du Dr. T trouveront-ils un collège à une distance acceptable?

Ce reportage ne dit pas si le Dr. T, qui a connu l'exercice sans téléphone portable et sans Internet, reçoit des appels comme j'en reçois de plus en plus: "faites-moi l'ordonnance, je n'ai pas le temps d'attendre", "je viens chercher une ordonnance, je suis dans l'entrée, je ne la trouve pas", "c'est urgent, c'est pour un certificat". Les agriculteurs et leur métier aussi ont évolué en trente-sept ans, leurs contraintes, les risques pour leur santé, la relation au temps et au service ont changé.

Le Dr. T a, à ses débuts, passé certainement moins de temps à remplir des dossiers d'APA, MDPH, PAI, ALD, assurances que n'en passera son successeur, qui aura aussi pour mission d'attester régulièrement de la capacité ou l'incapacité de ses patients à faire du sport/ne pas en faire/porter un cartable trop lourd/porter des charges lourdes/rester debout longtemps/rester assis longtemps/conduire la nuit/monter des marches etc...

Ce reportage néglige un fait essentiel: les patients et leur prise en charge ont changé, les médecins ont changé, notre métier est en pleine mutation, et les gouvernements successifs n'ont pas vu ou voulu voir cette évolution.

C'est donc à l'occasion d'une nouvelle pose de rustine réglementaire sur un système en déroute que ce reportage est diffusé avec un discours bucolique sur le mode "c'était joli, c'était mieux avant", en oubliant simplement qu'avant, ça n'existe plus.

D'autres médecins ont réagi à ce reportage, notamment ici, et , et puis aussi à cet endroit.

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Dr Vasse 08/09/2013 12:02

Bonjour à tous - Y en a marre ... y en a assez , d'être en tant que médecin "vieux" ou "jeunes" , le" bouc émissaires" des politiques et/ou journalistes puis par conséquences aupris à la vindict populaire. Le problème des "déserts medicaux" est avant tout d'être un désert - les entreprises , les jeunes ont abandonnés ces régions qui ont eu des politiques tueuses d'emploi, il manque des médecins ... il manque de tout, " c'est un tchernobyl gerontologique" du fait d'un manque complet de dynanisme politico-commercial, on est pas au Brésil ou en Patagonie où tout est de la faute de la géographie, pourquoi les médecins devraient plus se sacrifier que les autres corps de métier ? nous prends on pas un peu pour des moines ou des bonnes soeurs avec l'objectif essentiel de soulager la misère du monde ? (y a du boulot !) raisonnons comme dans un pays commercialement actif et pas de manière "féodale" - pourquoi ne pas faire une SEL de 6-7 médecins couplé à une SCI, qui tournent sur un cabinet et retour tous les 3 jours à la maison par exemple - a conditions d'être rentable et que les politiques responsables de la situation aident à graisser le système , après tout, ils ne sont pas innocents - on est pas obligé d'être traditionnel , inventons sans blocage , arretons de "jeter la pierre" aux médecins qui n'ont pas envie d'un enterrement de 3 ème classe après des années d'études , qui parmis vous a envie de se passer du supermarché, des crêches - autant s'installer dans un pays beaucoup moins cher et plus rentable - blancs, noirs, rouge , jaune pour nous médecins, sur le plan professionnel vous êtes tous les mêmes - on va pas devenir des "Che Guevara de la Gérontologie dans la Creuse" même si ça arranger bien quelques responsables qui ont laissé cette jolie régions devenir un desert Laissons ce "vieux" médecins et ses rancoeurs partir à la retraite (sans revendre sa clientèle... mais qui revends encore sa clientèle... Amitiés à tous.

M.L. 08/09/2013 00:34

Je n'ai pas vu le reportage, mais ta description suffit, et m'a enlevé toute envie de voir en vrai ces poncifs sur l'admirable dévouement des médecins.
C'est dans la même veine que le post récent de mon blog, si ça t'intéresse de le lire.http://www.cris-et-chuchotements.net/article-le-trou-de-la-secu-et-l-admirable-devouement-des-docteurs-119675012.html.
Ton article est très bien écrit, en tous cas, j'ai eu plaisir à le lire.

armance 08/09/2013 12:35

Une description ne suffit pas: il faut le voir (avec un oeil critique) pour le croire. Je t'incite à le faire quand même.

SylvainASK 07/09/2013 11:06

Que ce vieux confrère n'angoisse pas trop, tous ces jeunes médecins qui ne "penseraient" qu'au fric de leurs "clients" vont lui payer sa retraite, lui... :-)

SylvainASK 09/09/2013 23:45

Ben alors P L ! Cool Raoul ! C'est pas de la jalousie, juste un peu de provoc qui répond à une autre provoc (si vous avez visionné ce reportage). Quand au fric, j'exerce une médecine qui fait partie des moins payées de France, donc dommage, perdu, mais vous pourrez peut-être rejouer. Très cordialement.

armance 08/09/2013 12:33

Plus posément: un nombre croissant de médecins retraités qui perçoivent et un nombre décroissant de médecins installés qui cotisent... L'équation va devenir compliquée à résoudre dans les années à venir, et aurait pourtant pu être anticipée dès l'instauration du numérus clausus qui a eu lieu en... 1971.

P.L. 08/09/2013 08:05

Belle mentalité : c' est pas bien d' être jaloux de la retraite des autres ! La preuve que vous ne pensez qu' à terme d' argent quand vous refusez net d' évaluer la valeur de la clientèle d' un aîné qui part en retraite ( et le fichier client il n' a pas de valeur ? ) et que vous lui reprochez presque d' être obligé de payer sa maigre retraite ! Indigne ..