Armance, femme, médecin (et mère) de famille
5 Janvier 2013
Théo a quatorze mois.
Sa Maman l'a emmené me voir un après-midi parce qu'il était enrhumé. Quand j'ai ouvert la porte de la salle d'attente, elle a pris son sac, son manteau, celui de Théo, et elle l'a appelé:
- Viens, Théo, on y va.
Le petit bonhomme a lâché les cubes avec lesquels il jouait, s'est mis debout tout seul, et s'est avancé pour la rejoindre. Contre toute attente, au moment de franchir le seuil de la porte, sa Maman lui a littéralement coupé la route pour entrer dans mon bureau la première, l'arrêtant de ce fait dans son élan. Elle l'a ensuite appelé de nouveau:
- Viens, Théo!
Nous avons commencé la consultation tout simplement. Théo tousse. Depuis quand? Il a de la fièvre? est-ce qu'il a bon appétit? etc... Pendant ce temps, Théo a trouvé le boulier posé sur la boîte à jouets, et s'en occupe loyalement.
J'examine Théo dans le calme, pendant que sa Maman reste en retrait et me parle, me parle, me parle. Il va très bien, à part qu'il est enrhumé.
En fin de consultation, elle commence à essayer de me parler de ses propres problèmes.
- Il faudra que je vienne vous voir, parce que voilà, j'ai un problème...
Et c'est parti. J'imprime l'ordonnance, je passe la carte VITALE, et elle profite de ce moment de vide dans la consultation, rendu interminable par le fait que mon logiciel est ralenti depuis la dernière mise à jour, pour s'immiscer dans un temps normalement consacré à son fils. Je tranche:
- Prenez rendez-vous pour vous, et on en parlera tranquillement à cette occasion.
De son côté, Théo s'impatiente. Il a été cool jusque là, mais, à quatorze mois, il trouve le temps long, et commence à explorer les lieux. Je le surveille du coin de l'oeil, elle ne lui adresse pas un regard. Elle reste assise et se pose maintenant face à moi, les deux avant-bras sur mon bureau.
- En fait, voilà, Docteur, Théo a un problème: il se met en danger.
S'il est bien un âge épuisant pour les parents parce qu'ils doivent surveiller leurs enfants comme le lait sur le feu, c'est bien celui-là. Je pense initialement qu'elle a un peu de mal avec cette nécessité de vigilance quasi-permanente, d'autant que c'est son premier enfant. Je lui demande tout de même quelques précisions.
- Il se met en danger, il cherche toujours à mettre les doigts dans les prises de courant. On dirait qu'il cherche à se prendre un coup d'électricité.
- Et ça lui est déjà arrivé?
- Jamais! Je passe mon temps à le surveiller et à l'empêcher de s'en approcher.
Théo est en train de franchement se lasser de l'entretien, et use maintenant de la voix pour se faire comprendre. Sa Maman ne sourcille pas, et me regarde toujours dans les yeux.
- On dirait qu'il a fait une fixation là-dessus. On dirait qu'il VEUT se mettre en danger, ou se faire du mal, je sais pas.
- Pensez-vous vraiment qu'il réalise à quatorze mois ce qui pourrait arriver s'il mettait les doigts dans une prise de courant?
Théo, en désespoir de cause, arrête de piailler, regarde autour de lui, et vise une prise de courant, que j'avais depuis longtemps munie d'un cache.
Sa Maman bondit alors de sa chaise, s'empare de Théo, et revient s'asseoir avec son fils sur les genoux, tout calme et souriant.
- Ah! vous voyez, Docteur!
- Ce que je vois, c'est que, depuis que vous êtes ici, c'est la première fois que vous le prenez spontanément dans les bras. Je pense que c'est le seul moyen efficace qu'il ait trouvé pour vous le demander.
J'ai été probablement un peu abrupte: je ne les ai plus revus.