Armance, femme, médecin (et mère) de famille
16 Mars 2013
Il fut un temps où, pour communiquer entre eux à propos des patients, les médecins rédigeaient des lettres.
Lorsqu'un médecin adressait un patient à un autre pour solliciter un avis ou une prise en charge, il confiait au patient un courrier dans lequel il avait consigné des informations médicales importantes, l'identité du patient, ses antécédents, ses traitements en cours, et le détail de la problématique à l'origine de la démarche. Pour un médecin, c'est d'ailleurs un exercice intéressant, car il oblige à faire une synthèse.
Le courrier est le garant d'une certaine sécurité des soins. Les patients sont pour la plupart largement aptes à expliquer leur problématique, il est même des spécialités où leur parole prime sur la nôtre: c'est un peu voler leurs propos que de faire un courrier détaillé pour certaines consultations de psychiatrie. Pour d'autres spécialités, un descriptif détaillé des évènements est utile. Quel médecin ne s'est pas agacé lorsqu'à la question "ça fait depuis combien de temps?" il obtient pour unique réponse "ça fait un moment!", ou lorsque le patient lui explique avoir oublié le nom des médicaments utilisés antérieurement, oublié des résultats d'examen. Pour certaines situations complexes, le courrier est indispensable.
Il fut un temps donc où nous ne rédigions des lettres pour nos confrères que lorsque nous en ressentions l'utilité, et les patients à qui on avait expliqué leur utilité et la démarche les transmettaient eux-mêmes.
Avec la mise en place du dispositif de "parcours de soin coordonné", l'avis du médecin généraliste est requis avant une première consultation spécialisée pour une obtention du remboursement de cette dernière, hormis pour quelques spécialités: gynécologie, pédiatrie, ophtalmologie, psychiatrie pour les patients de moins de vingt-six ans.
L'objectif initial était de recentrer la prise en charge des patients autour du médecin généraliste, et de limiter le recours systématique de certains patients à des spécialistes.
Je me souviens effectivement d'une patiente, lors de mon installation, qui m'avait répondu, alors que je lui demandais qui était son médecin traitant: "Je n'en ai pas, je ne vois que des spécialistes".
La mise en place de cette mesure a eu des effets bénéfiques au départ. Nous avons repris notre rôle de guide dans la jungle du système de santé pour certains patients, et nous nous sommes réappropriés certains actes pour lesquels nous n'étions plus sollicités. La part de la dermatologie dans mon activité a nettement augmenté, et je me suis remise à prendre en charge des pathologies qui n'avaient pas disparu, mais pour lesquelles on ne venait plus me consulter en première intention.
Il est vrai aussi que nos dossiers sont devenus plus complets, car, en adressant nous-mêmes les patients, nous nous sommes mis à avoir systématiquement des retours. La surprise d'apprendre après plusieurs mois ou années de suivi qu'un patient est traité pour une maladie chronique sans que nous ne le sachions est devenue plus rare: "je viens vous voir pour la grippe", et on apprend parfois par hasard que le patient prend de l'insuline: "oui, mais ça, c'est avec mon diabétologue". On évite ainsi quelques écueils parfois lourds de conséquences.
Des actes plus diversifié, un rôle de "pivot du système de soin", sur le papier, la mesure est séduisante pour tout médecin de famille qui se respecte.
Chaque médaille a son revers, et au bout de quelques années, les conséquences de cette mesure commencent à se faire lourdes.
Pour les patients, la contrepartie du passage par leur médecin généraliste pour être orientés vers un médecin spécialiste est financière. Pour un avis ponctuel, un médecin spécialiste sollicité par un généraliste demande un tarif plus onéreux, qui ne sera remboursé au patient au taux usuel par l'Assurance-Maladie en théorie que s'il présente un courrier de son médecin traitant.
C'est là que le fameux courrier médical perd tout son sens, car, le temps passant, il est devenu, pour les patients, non pas une correspondance qui vise à garantir une qualité de soin, mais un bon pour un remboursement de la consultation du spécialiste.
Nous voilà maintenant sollicités régulièrement pour pondre des courriers à la demande des patients, avec la même pression consumériste que pour les ordonnances, celle du remboursement, et non plus dans un objectif d'optimisation des soins.
D'aucun objecteront qu'il suffit de refuser, ce qui est vrai. Refuser intelligemment, c'est prendre du temps et surtout de l'énergie pour expliquer, là où nous sommes souvent mis devant le fait accompli: rendez-vous pris depuis longtemps, lettre du généraliste considérée comme un ticket et donc réclamée comme un ticket au dernier moment, puisqu'un ticket, il suffit de le séparer de sa souche pour le prendre.
Si nous décidons de recevoir les patients, nous nous trouvons souvent dans la position de recevoir "rapidement" des patients pour un problème chronique parce que le rendez-vous est pour bientôt, alors que nous subissons la pression des périodes d'épidémies. Dans le cas contraire, nous cédons à la pression et rédigeons à l'aveugle des courriers vides de sens dont nous sommes convaincus de l'inutilité.
Une fois de plus, de "médecin de famille", responsable de la santé de nos patients, nous voici propulsés au rôle peu gratifiant de "responsable du bon remboursement des soins qu'ils désirent consommer".
Je n'ai pas fait mes études pour celà.