Armance, femme, médecin (et mère) de famille
2 Décembre 2012
Lundi dernier a été le top-départ de ce que mon associé appelle "La pathologie".
Jusque là, les patients venaient chacun avec une problématique particulière à résoudre, notre activité était aussi diverse que variée.
Depuis lundi matin, ma salle d'attente a pris un sacré coup de jeune, un sacré coup de chaud, et un sacré coup de nez-qui-coule. Il nous faut gérer un afflux de consultations pas très compliquées, pas très longues, mais un afflux quand même qui s'ajoute au reste de l'activité.
Mes aficionados les plus fervents ont pris le pli: la plupart attendent 3 jours de fièvre avant de consulter, quitte à me passer un petit coup de fil pour s'assurer qu'ils font tout bien comme il faut: "on vous rappellera si ça continue".
Les plus inquiets tentent de temporiser, mais sont particulièrement perméables à l'angoisse de l'entourage. Il suffit que la grand-mère, la voisine, la nounou prononce la phrase magique, toute empreinte de culpabilisation: "Tu ne peux quand même pas le/la laisser comme ça!" pour déclencher une demande de consultation dans le délai le plus court.
Un médecin que je remplaçais avait l'art d'entretenir involontairement ce vent de panique souvent vespéral. Lorsqu'il recevait un appel en fin d'après-midi pour un petit fébrile, il était tellement saturé de boulot et désireux d'entrevoir la fin de sa journée qu'il répondait très fermement: "venez TOUT DE SUITE". Cette fermeté était très souvent interprétée par les mamans comme une confirmation du caractère urgent et surtout vital de la consultation: "le médecin, par ailleurs médecin des pompiers, et donc aguerri aux situations les plus extrèmes, me dit de me dépêcher, c'est que ça doit être très grave". En temps que remplaçante, je n'ai pu qu'observer, et je n'ai jamais été là suffisamment souvent et suffisamment longtemps pour inverser la tendance.
A force d'inquiétude et d'extrapolations sur les malheurs sanitaires qui pourraient surgir, commence une véritable enchère au rendez-vous. A partir d'une certaine heure, nous nous retrouvons en position de commissaire-priseur: "pour un enfant, un rendez-vous avec carte VITALE et carnet de santé à 18H15 une fois, deux fois, trois fois, personne dans la salle? Adjugé!".
Cette situation d'enchères est parfois majorée par un article de presse ou un reportage-télé bien à propos dénonçant la raréfaction des médecins généralistes dans certaines zones géographiques, quand ce n'est pas carrément un appel à la consultation impérative. Le fameux "en cas de syndrome grippal, consultez votre médecin de famille" de l'hiver 2009, alors que notre pays était en proie à une pandémie grippale dont les effets quelques mois plus tôt dans l'hémisphère sud s'étaient montrés modestes, s'est transformé en "il faut consulter à tout prix si vous avez de la fièvre et que vous toussez", qui lui-même a été extrapolé en "les enfants qui toussent doivent quitter l'établissement et voir le médecin" par une infirmière du proche collège. Je vous laisse entrevoir ce qui peut se passer quand on dit à des ados qu'ils vont de faire renvoyer chez eux une journée en cas de toux, et qu'il faut l'aval de docteur pour les réintégrer dans leur biotope...
Qui n'a pas reçu l'appel de l'homme qui a vu l'homme qui a reçu un coup de fil de l'ours: "je vous appelle, on entend mal parce que je suis sur la route: l'école m'a appelé parce que le petit est pas bien et il faut qu'on vous l'amène ce soir, ma femme doit le récupérer à 5 heures et demie, et on veut venir après". Neuf de ces appels sur dix se terminent par une consultation après l'heure de fermeture de la pharmacie et dont la conclusion va de "pour les médicaments, on a ce qui faut / on ira demain" à "on a failli pas venir, parce qu'il/elle n'était pas si mal". Cette situation est particulièrement usante pour le médecin qui a alors la sensation de se larbiniser. Il faut beaucoup de diplomatie pour faire comprendre qu'une consultation très tardive est souvent peu fructueuse pour des raisons que j'ai déjà décrites, et surtout souvent inutile. De "Tu ne peux pas le laisser comme ça" à "On ira à la pharmacie demain", et bien oui, finalement, on le laisse comme ça, mais on est rassurés, et c'est le médecin qui a servi de tampon. On a des fois envie de dire: "économisez votre médecin-traitant!".
Que je régule alors ces appels, en demandant aux familles de récupérer leurs enfants, prendre leur température et me rappeler après pour prendre rendez-vous s'ils l'estiment nécessaire, est rassurant pour les uns, irritant pour les autres. Pour les plus confiants, je leur montre qu'ils savent évaluer une situation, faire quelque chose d'utile d'eux-même. Les plus grincheux m'imaginent rentrant chez moi avant eux et enfilant une paire de pantoufles dans une coupable insouciance.
Si les enfants ne sont pas astreints au dispositif de médecin-traitant, il n'en reste pas moins qu'il est plus rationnels qu'ils soient vus par le médecin qui les connait.
Pendant mes études, alors que le dispositif médecin-traitant n'était pas encore mis en place, un de mes professeurs nous avait parlé du contrat tacite qui s'établit au fil du temps entre les personnes âgées et leur médecin: "je viens te voir souvent quand tout va bien, je te donne des sous à cette occasion, mais ne me laisse pas tomber quand tout ira mal".
Je ne vais pas me faire que des amis parmis certains pédiatres, mais il est usant et parfois même un peu humiliant de voir débouler un marmot dont on ignorait même l'existence, arrivant des confins de l'univers, spécialement quand tout va mal. "On a appelé le pédiatre, il ne pouvait pas nous prendre parce qu'il a beaucoup de travail, alors il nous a dit d'aller voir notre médecin traitant". On a l'impression qu'on nous considère comme incapable d'assurer le suivi d'un enfant, mais qu'on est bon pour se farcir la catastrophique "rhino du soir" dont le pédiatre n'a pas voulu s'acquitter.
Il ne s'agit pas là de querelle de spécialité, mais uniquement d'organisation du travail.
Certains jeunes parents remarquent dans mon bureau la présence d'objets significatifs comme: une toise, un pèse-bébé, un tapis coloré et une boîte avec quelques jouets. "Ah! Vous faites les enfants aussi?" (cette expression me surprend toujours). Un jeune couple m'a récemment expliqué que le pédiatre vu à la maternité leur avait donné rendez-vous pour la visite du premier mois. Soit, c'est logique. Ils m'ont dit aussi, qu'au cours de cette première visite, il leur a donné une série de six rendez-vous mensuels pour les visites suivantes.
Que se passerait-il si je faisais de même pour les visites des enfants, un rendez-vous par mois six mois à l'avance, les renouvellements de traitement que je pourrais planifier sur un an, tous les mois ou tous les 3 ou 6 mois selon les pathologies, les renouvellement de pilule tous les ans, les frottis tous les 3 ans?
Qu'en sera-t-il de ma disponibilité? Si elle s'en trouve affectée, oserai-je expédier les consultations impromptues vers les urgences, dernier recours après moi, même si elles n'ont rien à y faire?
Cette pratique est d'ailleurs devenue un sujet de plaisanterie entre nous. Je constatais il y a quelque jours qu'une patiente de la proche maison de retraite avait toujours été vue par mon associé pour des renouvellements de traitement. En trois ans, j'étais venue la voir deux fois sur le coup de l'urgence en l'absence de mon associé, une fois pour une fracture du col du fémur, et une fois pour un malaise avec perte de connaissance. A cette constatation, mon associé a répondu: "Normal, je suis son pédiatre".