Armance, femme, médecin (et mère) de famille
1 Mai 2013
Ce jour là, je remplace... un Dr. Remplacé, ou plutôt une Dr. Remplacée, appelons la Dr. Fouine.
Son cabinet est à l'intérieur de sa maison. Sa maison est splendide. C'est une maison ancienne, très imposante, que Dr. Fouine rénove petit à petit avec beaucoup de goût. Le bureau est immense, très haut de plafond, très lumineux, et refait avec des couleurs chatoyantes: carreaux d'allure ancienne, tentures et enduits aux nuances chaleureuses, dans des camaïeux savamment travaillés. Il est spacieux, comprend même deux tables d'examen, pour une raison que j'ignore, et un équipement très fourni. J'entends chaque fois qu'une voiture manoeuvre sous la fenêtre le crissement des roues sur une épaisse couche de gravier.
De son cabinet, on peut pénétrer dans la maison par une petite porte en bois qu'elle a repeinte en violet et dont elle a garni la poignée d'un petit bouquet de fleurs séchées. A première vue, cette porte semble avoir été posée là uniquement pour la décoration, mais c'est bien une vraie porte.
Travailler dans ce cadre est très agréable. D'ailleurs, les patients de passage font souvent la réflexion en entrant dans le bureau:
- C'est chouette, ici!
Dr. Fouine me laisse toute la latitude de travailler comme je l'entends, du moment que je lui permets de se libérer quelques journées. Elle les passe avec son dernier fils. Il a treize ans, et les choses sont un peu compliquées en ce moment, alors elle a décidé de lui consacrer du temps. Je fais des consultations, pendant qu'ils sont dans la maison ou vont faire un tour. Je me fais discrète, pour ne pas les déranger. Je me débrouille pour ne jamais avoir à franchir la porte de bois.
Mais en fait, je ne suis pas très à l'aise. Cette grande maison, de grand cabinet, c'est comme si je sentais que ce n'était pas pour moi.
Comme on dit souvent entre nous pour parler de ce doute fugace, je ne la sens pas, cette Dr. Fouine. Elle a une façon de me parler spontanément et avec aplomb des conflits qu'elle entretient avec les autres médecins du canton qui aiguise ma méfiance. Je ne lui demande rien, je ne lui raconte pas qui je remplace et qui je ne remplace pas, et elle insiste pour me raconter avec qui elle se frictionne et comment.
Mais elle me laisse travailler tranquille.
Elle me demande aussi des choses que je ne fais pas ailleurs.
Elle fait de la mésothérapie, et moi, avant de venir la remplacer, je ne savais pas vraiment ce que c'était. Elle a insisté pour que je le fasse aussi, même quand je venais pour une journée, alors que ce sont des actes qu'elle peut se programmer sur les jours où elle travaille.
- Tu verras, c'est pas dur.
Non, ça a l'air facile. Elle a écrit les mélanges de médicaments à faire sur une fiche cartonnée, m'a montré comment fonctionnait le matériel, et en avant... Je me dis en mon for intérieur que les formations à la mésothérapie sont plus longues que ça. Certes, elle ne me demande pas de poser les indications, encore qu'elle me répète souvent que je devrais prendre l'initiative de le faire, mais je suis amenée à faire seule quelque chose sans jamais avoir eu quelqu'un avec moi pour me dire si je faisais correctement ou non. D'un autre côté, le risque ne me semble pas grand, alors j'accepte de le faire, en me disant que j'ai peut-être là l'occasion d'ajouter une petite corde à mon arc.
Mais les séances de mésothérapie, elle ne les facture pas au même prix que les consultations. J'ai regardé sur les feuilles de soin, elle est pourtant bien en secteur 1. Elle impose un tarif assez élevé, qui varie selon le nombre de séance, et me demande avec insistance de le respecter.
Moi qui n'ai toujours demandé qu'un tarif unique pour les consultations, et qui ai mis beaucoup de temps à oser demander à chaque fois "mais oui, il faut payer la consultation, comme partout", je me retrouve en position de demander plus, pour un acte que je sais faire en gros mais pour lequel je n'ai pas été formée, et sans conviction de la légalité de ce que je fais. Elle me l'a répété:
- Tu es payée au pourcentage.
J'ai intérêt financièrement à faire comme elle me le demande, et puis il y a la sacro-sainte "continuité des soins": il est écrit sur les contrats de l'Ordre que le remplaçant doit assurer la continuité des soins au cabinet. Et comme je doute, je laisse faire. Si les patients sortent le tarif fort, je ne dis rien, s'ils me posent la question, je leur demande le prix d'une consultation. Après tout, quand je viens pour une journée, la Dr. Remplacée pourrait s'organiser pour décaler les séances de mésothérapie, puisqu'elle ne reçoit que sur rendez-vous.
Et puis, il y a ce flacon que j'ai trouvé dans le bac à aiguilles.
Un jour, en jetant les aiguilles qui avaient servi à la mésothérapie dans le conteneur dédié à cet usage, j'ai vu un étrange flacon en plastique transparent, avec une tubulure. Les deux étaient souillés de sang à l'intérieur. Encore maintenant, je me demande dans quel sens a bien pu circuler le sang dans cette tubulure. Les saignées se pratiquent encore, le plus souvent pour les patients atteints d'hémochromatose, mais les ai toujours vues pratiquer en milieu hospitalier, même lorsque je remplaçais au fin fond de la campagne: les patients se rendaient au centre hospitalier pour les saignées. Les jours où je doute le plus, je fais le lien entre ce flacon qui a visiblement contenu du sang et le fait que plusieurs sportifs de haut niveaux, dont des stars du cyclisme, résident dans un rayon proche. Je m'en veux ensuite de croire et d'imaginer de telles balivernes. Mais je ne sais toujours pas à quoi a bien pu servir ce flacon.
Donc, je ne suis pas vraiment à l'aise dans ce cabinet. Avec Dr. Fouine, nous n'échangeons jamais à propos de ses patients. Elle me parle de plus en plus souvent d'argent, et de la difficulté de trouver ou garder des remplaçants. Mais le travail à la journée lui convient, et il me permet aussi de mettre du beurre dans les épinards pendant les périodes creuses: je trouve rarement du travail en novembre et en janvier, mois où il faut amortir le coup de massue de l'URSSAF puis finir de l'éponger.
Comme elle est plutôt satisfaite de ma présence, elle me demande de venir la remplacer une semaine entière pendant les vacances de février. J'habite tout près, je suis disponible à cette période, et puis ce cabinet est bien agréable, alors j'accepte. Elle part au ski avec ses trois enfants, et me fait comprendre qu'elle a besoin d'intimité avec eux. Je comprends que je ne dois jamais l'appeler sur le portable, chose que je m'applique d'ailleurs à faire avec tout médecin que je remplace. Ils sont en vacances, et je me dois de trouver des solutions à toutes les situations.
Ses patients sont plutôt agréables, très respectueux. Je les trouve même parfois un peu soumis. J'aime quand les patients posent des questions, quand ils participent. Ici, peu de demande, une absence totale de pinaillage, finalement reposante, mais des consultations un peu fades. La semaine est d'autant plus calme que la météo est particulièrement bonne, après un hiver un peu long et arrosé. Les plus urbains se précipitent sur les pistes de ski. Les agriculteurs sont débordés par le travail à mettre en route. Je reçois de nombreux coups de fils pour des demandes de renouvellement de traitement sans passer par la case "consultation" par manque de temps:
- D'habitude, on fait comme ça.
Coup de bluff ou réel arrangement, à moi de faire avec ma conscience, n'ayant eu aucune consigne dans ce sens.
Les consultations se succèdent à un rythme tranquille.
A la fin de la dernière matinée, je remarque un couple dans la salle d'attente. Je ne les ai jamais vu jusque là, et leurs vêtements me surprennent. Les patients qui viennent ici sont pratiquement tous très modestes. Ils ont des métiers qui gravitent autour de l'agriculture pour beaucoup, ils viennent tous des villages environnants. Ils arrivent habituellement avec leurs habits de tous les jours. Ces deux là sont assis l'un à côté de l'autre, avec chacun une petite serviette de cuir usé, et n'échangent rien. Ils regardent devant eux. Elle est en tailleur noir, avec un chemisier d'un blanc éclatant, et une broche brillante sur sa veste. Lui est en costume noir avec une chemise du même blanc, encore toute rigide de son repassage, et une cravate assortie au costume. Même les visiteurs médicaux ne viennent pas dans cette tenue.
Quand vient leur tour, ils entrent ensemble, et s'assoient ensemble face à moi.
Je les salue et leur demande leur carte VITALE pour ouvrir leur dossiers.
L'homme sort de sa serviette une pochette en carton, la pose sur mon bureau et l'ouvre. Puis il se redresse, me regarde dans les yeux et se présente:
- Maître Corbeau, huissier de justice, je viens pour inventorier les meubles.