Armance, femme, médecin (et mère) de famille
22 Juin 2013
Ce jour là, il y a un peu plus de deux ans, je suis enceinte. Je me réveille le matin, et je pleure.
Je vais commencer encore une journée, je suis déjà épuisée, je sais qu'elle sera terrible, je serai épuisée en rentrant, et je le serai encore demain matin.
Je veux tenir.
Je veux m'arrêter de travailler le plus tard possible. Je sais que je ne pourrai pas cesser mon activité longtemps, mais je tiens à consacrer le plus de temps possible à mon enfant après sa naissance, parce que je sais par expérience que je suis incapable de me passionner pour les patients dans les semaines qui suivent l'accouchement, et que ces moments d'intimité avec le bébé sont tellement fugaces.
Alors pour y arriver, j'ai tout prévu, mais rien ne fonctionne comme prévu.
J'avais prévu d'arrêter de travailler la nuit. J'ai prévénu le responsable des gardes de mon secteur dès le deuxième mois de grossesse, en lui demandant de m'exclure du tour de garde à partir du sixième mois et pendant mon congé maternité. Il m'a donné un accord de principe, et je viens de découvrir qu'il ne l'a pas fait, et que je suis censée continuer à assurer des gardes la nuit et le week-end, au vague motif que "il y en a que ça n'arrange pas". Le Conseil de l'Ordre me recommande de négocier avec le responsable de mon secteur. La boucle est bouclée. Donc, à moi de me trouver en dernière minute un remplaçant pour des week-ends en zone rurale pour la période d'été...
Certes, je cotisais depuis dix ans à une assurance qui me permet de bénéficier d'indemnités en cas d'arrêt de travail. En me penchant sur la question, je comprends qu'elle n'indemnise pas pendant la période qui couvre le mois précédent et les deux mois suivant un accouchement, qu'elle octroie cependant une indemnité forfaitaire qui correspond à... dix jours de mon activité. Pour eux, "grossesse normale" ou "fatigue" n'est pas un motif suffisant pour indemniser un arrêt.
Certes, la Caisse d'Assurance Maladie nous donne maintenant des indemnités journalières, je n'en avais pas bénéficié à la grossesse précédente, et je m'étais endettée sur plusieurs années pour m'arrêter trois mois. Ces indemnités correspondent à un tout petit tiers des charges que je dois continuer à supporter lorsque je ne travaille pas. Je ne peux pas mettre ma secrétaire au chômage, ou reporter la totalité des charges sur mon associé. J'y ai droit sur la durée d'un congé-maternité identique à celle des salariés, mais même avec les rétrocessions du remplaçant, je dois encore payer la moitié des charges et faire tourner la maison. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir à ce rythme là. Pour éviter les grosses dépenses imprévues, j'ai pris soin de faire réviser les voitures.
Certes, la caisse de retraite consent un allègement de charges aux femmes médecin enceintes, mais il ne s'applique qu'après la reprise de l'activité.
Certes l'URSSAF peut consentir des allègements de cotisation, mais demande un calcul anticipé et précis du manque à gagner, à vingt pour cent près. Mon activité est encore fluctuante, et je ne sais pas encore avec certitude quelle sera la durée de mon arrêt, ni l'activité de mon remplaçant. Ce calcul est impossible.
Je sais que je vais vite commencer à couler financièrement dès que je ne travaillerai plus, car j'assure la plus grosse partie du revenu familial.
Pour tenir longtemps, j'avais prévu de me ménager.
Seulement voilà, en plus des gardes pour lesquelles il me revient maintenant à moi seule de trouver une solution, plus mon ventre grossit, plus les patients comprennent que je vais m'absenter. Je pensais réduire la charge de travail quotidienne, et la pression se fait massive. "Avant que vous ne partiez, il faudrait qu'on s'occupe de mon problème de...", et le non urgent se fait urgent au motif que je suis fatiguée et que je vais bientôt cesser de travailler, même si je me fais remplacer par un médecin aussi compétent que moi: "oui, mais c'est pas pareil". Et il faut que je m'occupe de la prothèse de hanche, la coloscopie, le stripping, la septoplastie nasale qu'on a fait surseoir jusque là parce que "c'était pas le moment".
Ils s'imaginent que je vais m'absenter longtemps. Une m'a même confié qu'elle allait me regretter: "c'est le troisième enfant, vous prenez un congé parental, vous avez droit à combien? Trois ans?". Je ne supporte plus ce décalage entre ce qu'ils imaginent et ce que je vis.
Ce doit être écrit sur moi que je suis au bout, car les mêmes patients qui ont insisté pour venir me voir avant mon départ finissent la consultation par des conseils de repos. "Prenez soin de vous, Docteur". Je le prends comme une injonction paradoxale.
Les rares qui sont au courant de la difficulté qu'est de mener de front une grossesse et une activité libérale compatissent, et terminent parfois par un odieux "mais vous avez choisi d'être médecin".
Qu'ai-je choisi? D'être médecin, précisément. J'ai choisi de faire un métier qui consiste à soigner des gens. J'ai bien prononcé le serment d'Hippocrate, mais je ne me souviens pas avoir prononcé de voeux sacerdotaux. A aucun moment je n'ai fait voeu de pauvreté, de chasteté ou d'obéissance. J'ai bien choisi ce métier par vocation, mais ce n'est pas un sacerdoce. J'ai choisi de soigner, je n'ai pas choisi l'épuisement.
Lors de ma première grossesse, j'étais interne, et j'en ai déjà entendu pas mal, de la part des autres internes: "T'es contente? Tu vas arrêter les gardes!". Je n'ai pas fait d'enfant pour arrêter les gardes. D'ailleurs, j'ai été obligée d'en faire, des gardes, parce qu'on manquait d'interne dans les hôpitaux de périphérie, et je me suis retrouvée dans un hôpital où ne travaillaient que quatre internes, et le roulement était impossible à tenir à trois. Alors j'ai fait des gardes. Mon chef de service me laissait dormir jusqu'à midi le lendemain matin, car à l'époque, le repos de sécurité était une notion inconnue, et j'ai entendu un jour une infirmière dire qu'il était scandaleux que je sois payée à dormir les lendemains de garde.
Les Sages-Femmes m'ont engueulée, et je sais qu'elles ont raison, elles m'ont recommandé de m'arrêter pour moi, pour le bébé à venir. J'ai déjà vu ce qu'est un accouchement prématuré. Je sais que c'est ce que je risque, et je connais l'enfer qui suit.
Je ne sais pas où est la limite, mais tant que je peux continuer, je le fais. Je me sens le jouet de tous, les patients qui veulent que je règle maintenant les problèmes qui existent depuis des mois ou des années, les autres médecins qui m'ont refusé au dernier moment un aménagement des gardes, les administrations qui me font comprendre que je ne suis pas malade, et que je vais donc m'arrêter à mes frais. J'en viens à penser que c'est moi qui ne suis pas capable d'assumer mes décisions.
On l'a voulu cet enfant.
Pour l'aînée, on m'a dit: "c'est pas le moment, t'as pas fini tes études".
Pour la seconde, on m'a dit: " c'est pas le moment, t'as encore ta thèse à finir".
Et pour le troisième, on me dit: "c'est pas le moment, tu as ton cabinet qui tourne".
Alors je continue...