Armance, femme, médecin (et mère) de famille
16 Août 2013
Conformément aux craintes que m'expriment mes patients depuis plusieurs semaines, je ne vais pas tarder à passer à l'acte, exécuter le projet auquel je tiens depuis plusieurs semaines: m'absenter de mon cabinet pendant plusieurs jours consécutifs.
Extraite de mon contexte et de mes murs, rendue à la vie civile, je nourris pendant cette période de repos le secret espoir d'oublier totalement mon métier pour goûter aux autres plaisirs de la vie de famille. Cette ambition peut paraître simple, mais si la déconnexion d'avec une activité qui m'occupe à mi-temps, c'est à dire une douzaine d'heures sur les vingt-quatre que compte une journée où je travaille à mon cabinet, prend quelques jours pour se faire, il est toujours des personnes de mon entourage plus ou moins proche pour me rappeler plus ou moins intentionnellement à mon activité professionnelle.
Si le prêtre reste prêtre en dehors de l'office, et se doit d'être chaste à l'Eglise comme en dehors, il semble admis que le médecin généraliste se doive de secourir son prochain en toutes circonstances, quelle que soit l'état d'ouverture ou de fermeture de son lieu de travail. Certes, je dois légalement porter secours à qui serait menacé de péril, mais cette situation reste heureusement rarissime.
En revanche, que d'avis sollicités ou d'explications demandées, "à l'occasion"!
Je ne revêt pas de blouse blanche sur mon lieu de travail, et encore moins en dehors, je ne fais pour ainsi dire jamais mes courses avec un sthétoscope autour du cou, et pourtant, il est fréquent que des patients ou des proches profitent de mon passage à leur proximité pour me brancher sur la case "médecin", à des moments où je n'y suis personnellement pas du tout.
Car c'est précisément à l'instant crucial où, faisant mes courses hebdomadaires dans un hypermarché comme je les déteste, je me posais cette épineuse question: "reste-t-il ou non des cornichons à la maison?" qu'une patiente m'a accostée en me demandant: "vous pourrez me faire les certificat pour le judo pour lundi pour mes garçons, ou il faut que je vous les amène?". Je n'ai pas répondu, j'ai évidemment oublié de regarder dans mes dossiers, et la secrétaire a essuyé des protestations...
La reconnaissance en public est émouvante, mais parfois gênante. Un jour où j'étais remplaçante, un patient que je n'avais vu qu'une fois en garde deux ans auparavant pour une douleur abdominale m'a manifesté sa joie ouvertement sur un marché: "Vous aviez raison: c'était bien la vésicule!". Je l'ai salué, fière et honteuse à la fois: contente de lui avoir rendu service, d'avoir fait le bon diagnostic, mais confuse de ne pas me souvenir de lui.
Personnellement, ce que je redoute le plus est l'avis ou la consultation sollicités à la sauvette. Selon le degré de conscience de ce qu'il est en train de faire, le solliciteur a toujours des façons caricaturales de se faire connaître. De "Je ne vais pas t'embêter avec ça, mais j'en ai pour cinq minutes", qui est le strict équivalent du "moi ça va aller très vite" en consultation, à "Vous qui êtes Docteur", sans embage, toutes les stratégies sont bonnes pour essayer de capter l'attention du médecin en débauche.
Je me suis longtemps demandée quelle pouvait être les motivations profondes de ces demandes. Elles ne sont pas exclusives à notre métier: j'ai un ami plombier qui est régulièrement invité à rendre visite aux chaudières des parents qui invitent sa fille à des goûters d'anniversaire. Une consultation de médecine générale n'est pourtant pas un investissement très onéreux, qui plus est pris en charge parfois totalement par la collectivité. Ce n'est donc pas pour des raisons financières qu'il arrive à certains de me poursuivre hors de mes murs. Je serais gênée en temps que patiente d'exposer mes soucis hors de l'intimité d'un cabinet. Je pensais naïvement que, comme dans notre pays, libre choix du médecin est laissé aux patients hors du contexte de l'urgence, ceux-ci s'orientent préférentiellement vers un praticien en qui ils sont confiants. Il semble que la confiance ne soit pas totale, pour qu'ils sollicitent un autre avis. A moins qu'un avis médical ne soit sollicité comme un avis donné sur un site Internet. Peut-être est-il devenu dans l'air du temps de distribuer des "like" dans tous les domaines, y compris le mien. Me voilà incitée à en mettre ou pas sur les conduites de mes confrères!
En ce qui me concerne, le stade de la jeune étudiante avide de partager son savoir et désireuse de rendre service est vite passé, suivi de celui de "OK, je veut bien accorder quelques minutes, comme ça viteuf, mais après on reprend là où on en était", à celui de "prenez rendez-vous avec votre médecin traitant", qui précède l'aboiement et la morsure verbale. On pourrait presque les considérer comme des degrés sur l'échelle qui mène lentement et sûrement au burn-out.
Pour peu que vous exerciez dans le canton où sont scolarisés vos enfants, l'école n'est pas toujours le meilleur endroit où faire abstraction de son travail et essayer de mener une vie presque normale: il faut y slalomer entre des Mamans inquiètes qui ne vous demandent bien sûr pas votre avis, mais insistent pour vous dire que le petit dernier "y tousse VRAIMENT BEAUCOUP", ou que "avec les polémiques sur les vaccins, je ne sais pas ce que les toubibs en pensent", et les enseignants à qui il arrive de profiter de l'occasion. L'enseignante d'une de mes filles à qui je demandais comment s'était passée sa toute première journée d'école en maternelle m'avait répondu: "j'ai mal aux cervicales, je devrais peut-être voir un osté". Moi qui avait versé ma larme de Maman-d'élève-de-premier-jour-de-maternelle le matin même!
Avec le temps, chacun échafaude ses stratégies pour échapper à l'avis clandestin. Entre la peur de froisser ou de laisser passer quelque chose de grave, et l'envie d'être appréciée pour autre chose que son métier, ou simplement de faire une pause, il faut adapter la stratégie d'acceptation ou de refus à chaque sollicitation.
Le refus catégorique est mal reçu, la négociation aboutit souvent à un échec avec adjonction d'une petite louche de culpabilité en prime, ne reste d'efficace que la dérision. Dans ce domaine, chacun possède sa technique. Il m'est arrivée de répondre à chaque question du solliciteur que "c'est sûrement un cancer/la tuberculose/la lèpre, je ne vois rien d'autre", prédire un décès certain à brève échéance ou suggérer des amputations à des niveaux divers, gestes à l'appui. Un de mes confrères a une façon plus personnelle de remettre en place. A une patiente croisée dans un magasin et qui venait de lancer elle-même une consultation à propos d'un problème digestif, il a donné ces directives:
- Déshabillez-vous! Vous êtes en train de me demander une consultation, donc je vais être obligé de vous examiner, alors il vous faut vous déshabiller!