Armance, femme, médecin (et mère) de famille
19 Décembre 2012
Je suis en première année d'études médicales, dans un grand amphithéâtre qui s'apparente à un panier de crabes. Nous sommes presque cinq cent à préparer un concours où ne seront admis que soixante huit étudiants. Parmi eux, soixante seront médecins, huit seront dentistes. Le chahut et le bruit pendant les cours sont de mise, les plus grandes gueules cherchent à intimider les plus vulnérables. Chaque fois qu'une fille se lève, a fortiori si elle parle à un professeur, on entend crier:
- SALOPE!
Je suis en troisième année. En marge de mes études, pour gagner un peu d'argent, je travaille comme aide-opérateur avec plusieurs chirurgiens dans plusieurs cliniques. Je travaille face au chirurgien, dans des habits stériles, et il converse avec l'anesthésiste. L'un des anesthésistes se place toujours derrière moi pour parler. Plus le temps passe, plus il parle près de ma nuque. De temps en temps, il soulève son masque, et je sens son souffle sur mon oreille. Je fais une première réflexion, qui le fait rire, et fait rire aussi le chirurgien et les "filles de salle". Il se recule. Le répit n'a qu'un temps. Il se rapproche de nouveau, et souffle sur ma nuque. Je profite d'un petit moment où mes mains sont inoccupées, où je ne risque pas de faire de bourde, pour oser lancer mon talon contre sa jambe. Il part s'asseoir derrière le champ opératoire d'où il poursuit la conversation.
Je suis en quatrième année, externe en urologie. Je viens de recevoir un patient de vingt ans. Il souffre de très lourdes séquelles d'un grave accident de la route. Je viens pour "faire son entrée": l'interroger, établir son dossier, l'examiner et faire un électro-cardiogramme. Au moment où je me penche vers lui pour positionner les électrodes pour faire son ECG, sa main droite s'avance et saisit fermement mon sein droit à travers ma blouse.
Je suis en cinquième année, externe en médecine interne. Parmi les externes, nous sommes six filles et deux garçons. Le chef de clinique répartit les patients dont nous allons nous occuper. Un patient vient d'entrer pour la prise en charge d'une maladie rare. L'un des garçons est désigné pour s'occuper de lui, et j'entends cette précision:
- Oui, toi, parce que les filles c'est pas la peine, elles feront "médecine générale".
Je suis en septième année, pendant mon premier stage d'internat. Nous faisons la visite. J'entre dans une chambre double, dont seul un lit est occupé. Je suis enceinte, j'ai passé la nuit de garde aux urgences, je suis fatiguée. Ce n'est pas tout à fait correct, mais je m'assois sur le lit inoccupé, le dossier sur les genoux pour faire face au patient. Le chef de service arrive, il s'assoit non pas à côté de moi, mais contre moi. Je me décale. Le manège recommence à trois reprise pendant cette matinée.
Je suis en huitième année. Je suis interne dans un petit hôpital de périphérie, dans un service de médecine polyvalente. Nous avons, entre autres, dans ce service, huit lits de psychiatrie. Je viens faire l'entrée d'un patient. Il vient pour un motif psychiatrique, mais il insiste pour me parler de soucis dermatologiques très intimes. Face à moi, il baisse d'un coup son pantalon et son sous-vêtement jusqu'aux genoux, au moment précis où entre l'infirmier psy, qui éclate de rire.
Je suis remplaçante, enceinte de mon deuxième enfant. Comme je sais que l'Assurance Maladie me versera une indemnité de repos qui ne couvrira qu'une partie de mes charges, j'enchaîne les remplacements pour me financer mon congé maternité. Un médecin me sollicite pour un remplacement d'une semaine pendant les vacances de Pâques. Au cours de la négociation, je lui précise que je serai enceinte de six mois à ce moment-là, que j'assurerai la totalité de la charge de travail, mais je lui demande s'il le peut de ne pas me confier de garde de nuit. Deux semaines avant le remplacement, il m'appelle pour annuler:" J'ai trouvé quelqu'un d'autre parce que, vous comprenez, la dernière fois que j'ai fait travailler une femme enceinte, ça m'a été reproché par mes patients".
Je suis remplaçante. Un patient qui vient pour un renouvellement de traitement retire sa chemise. Il passe sa main dans mon dos au moment où je passe devant lui pour aller chercher mon tensiomètre.
Je suis installée, je travaille dans mon cabinet, avec mon nom inscrit sur une plaque à l'entrée. Rien de ceci ne s'est plus reproduit depuis, et plus personne n'éprouve le besoin de me faire remarquer que j'utilise ma main gauche quand je signe une ordonnance.