Armance, femme, médecin (et mère) de famille
16 Février 2013
Un sondage vient d'être effectué auprès de médecins généralistes et spécialistes, où on leur pose des questions sur l'utilité estimée des actes qu'ils pratiquent. Les résultat montre qu'ils estiment qu'environ un quart à un tiers, selon les spécialités et les contextes, des actes leur parait inutile.
La presse s'empare un peu vite du résultat. Elle développe: les "actes" sont décrits comme les "actes techniques" (actes de biologie, chirurgie, radiologie), et non comme les "actes" au sens où l'entendent les praticiens, qui incluent les actes techniques et les consultations. Les journalistes ont oublié qu'une consultation était un acte médical.
Le forfait est vite chiffré en milliards d'euros inutilement dépensés par l'Assurance-Maladie, haro sur le gaspillage!
L'opprobe est jetée sur les autres et pas sur moi: les médecins qui font faire des actes inutiles, les patients, sauf moi, qui en veulent toujours plus. Il y a quelques années, un sondage fait auprès de patients montrait que 87% des patients estimaient que "les gens" consomment trop de médicaments, et, parmi eux, seuls 19% estiment en consommer trop eux-mêmes. C'est pas moi, c'est l'autre.
Oui, nous faisons beaucoup d'actes inutiles, et là, je parle des actes au sens médical du terme: ce sont surtout des consultations inutiles que nous faisons.
En lisant Louis-Ferdinand Céline, on comprend qu'il fut un temps où la conjoncture incitait les médecins à créer des besoins pour arriver à joindre les deux bouts. Avec la pénurie actuelle des médecins généralistes, l'augmentation globale de la population, son vieillissement, ce temps est révolu.
Même avec des honoraires maintenus très bas, beaucoup de généralistes se retrouvent astreints à un rythme de travail bien supérieur à ce qu'ils espèrent pour leur qualité de vie: plus de travail, plus de chiffre d'affaire, plus de charges, et, au final, avec les effets de seuil, un bénéfice stable pour une activité en augmentation.
Boris Cyrulnik disait que ce qui était le plus générateur de souffrance au travail était sa perte de sens. La pratique de consultation inutiles, sans lien avec le caractère médical de la demande, est source de perte de sens, et un des éléments qui explique la si grande fréquence du burn-out chez les médecins, particulièrement les généralistes.
Oui, je le répète, nous faisons des actes inutiles, mais souvent malgré nous. Nous sommes souvent pris en étau entre la demande des patients, les demandes indirectes des employeurs ou des établissements scolaires, les responsabilités légales, les devoirs administratifs, l'absence totale d'éducation sanitaire chez les patients, et nous nous retrouvons contraints d'accomplir des actes qui n'ont plus rien à voir ni avec notre vocation, ni avec notre formation, ni avec notre rôle.
A titre d'exemple, je vais faire une petite liste non exhaustive d'actes inutiles que j'ai accomplis, tous à contre-coeur (y compris financièrement, je précise), cette semaine:
- j'ai reçu plusieurs enfants pour des infections virales sans aucune gravité, que les parents pouvaient et savaient gérer tout seuls à la maison. Ils ont tenu à venir me voir pour que je fasse un certificat médical attestant que les enfants étaient malades et qu'ils nécessitaient le repos au domicile en présence d'un adulte, pour que les parents puissent bénéficier de jours "enfant-malades" accordés par leur employeur. Je précise que je refuse systématiquement depuis des années de produire des certificats justifiant de l'absence des enfants mineurs de l'école en expliquant aux parents que c'est à eux de le faire. Je propose aux plus inquièts qui devancent la demande des chefs d'établissement de me faire appeler par ces derniers, ce qui n'arrive jamais.
- J'ai reçu un patient pour remplir un certificat pour la demande d'une Allocation Personnalisée d'Autonomie. Sur le dossier à remplir, certains items sont impossibles à remplir en l'absence des intéressés ou des aidants: est-ce une faute médicale de ne pas mentionner dans les dossiers qui gère les biens du patient, s'il peut se laver seul le bas du corps ou enfiler seul ses chaussettes? Il en est de même pour les dossiers de la Maison Départementale des Personnes Handicapées.
- j'ai fait venir à mon cabinet une patiente pour une cystite. Avec la plupart de mes patientes, je gère ce problème par téléphone. Celle-là refusait de prendre sa température et voulait une ordonnance immédiatement. Je n'ai pas voulu courir le risque de traiter une pyélonéphrite comme une cystite avec les conséquences néfastes qui peuvent survenir dans ce cas pour la patiente. Je lui ai pris la température moi-même, puisqu'elle estimait inutile de le faire elle-même.
- J'ai reçu en consultation une jeune fille pour une rhinopharyngite sans fièvre. Sa mère a pris rendez-vous en annonçant un état grippal avec une "grosse fièvre". A l'interrogatoire, la jeune fille a contrôlé elle-même sa température, elle avait 37°3, et sa Maman ne s'était pas enquise du résultat pour prendre rendez-vous.
- j'ai reçu plusieurs adultes qui avaient des gastro-entérites virales. Ils sont venus me voir alors qu'ils ne vomissaient plus et n'avaient plus de diarrhée, mais avaient pris rendez-vous parce qu'ils ne se sentaient pas en état d'aller travailler, et voulaient ou répondaient à l'injonction de leur employeur qui voulait un arrêt de travail pour justifier d'une absence d'une journée, qui ne sera de toutes façons pas indemnisée.
- Une patiente est venue me voir pour que je lui fasse un courrier pour aller voir un diététicien qu'elle avait en fait déjà vu, mais qui lui a suggéré de me le faire rédiger pour qu'elle puisse bénéficier d'une meilleur remboursement par l'Assurance-Maladie de cette consultation. J'ai refusé de le faire, et je n'ai pas facturé la consultation. L'explication avec la patiente a duré 20 minutes, elle n'est pas satisfaite.
- J'ai reçu un patient à qui j'avais ouvert et mêché un abcès huit jours auparavant. L'infirmière l'a fait consulter parce qu'elle n'arrivait pas à remettre la mêche. Je l'ai replacée. L'infirmière m'a avoué ne plus avoir l'habitude.
- J'ai reçu un patient en arrêt de travail depuis plusieurs mois. Il va bien mais sa Caisse demande une prolongation d'arrêt pour faire la jonction avec une formation pour sa reconversion professionnelle.
J'établis cette liste sans mon planning sous les yeux. J'oublie certainement d'autres actes inutiles, d'autres sauront me les rappeler.
Ils coûtent cher, sont absurdes, dévalorisent notre travail, nous discréditent, nous conduisent à l'épuisement.
On s'en passerait bien, nous sommes tous responsables, médecins, para-médicaux, patients, administratifs: remettons nous tous en question, et arrêtons de nous offusquer des médecins-cupides et patients-profiteurs.