Armance, femme, médecin (et mère) de famille
28 Septembre 2013
Avec une grande majorité des patients, je parle en français.
Avec Antonio et Maria, ils me disent "Bonjour", je réponds "Bom dìa" ou "Boa tarde" selon l'heure, et on parle portugais tout le reste de la consultation. En partant, ils se remettent à parler français dès que j'ai ouvert la porte de mon bureau.
Avec Charles, je parle français quand sa femme est là, et elle se croit obligée de tout traduire pendant qu'il me fait des clins d'oeil. Quand elle n'est pas là, on parle anglais, et on plaisante beaucoup. Mais je me remets à parler français quand je l'interroge sur ce qu'il ressent. Pour la vie de tous les jours, je me débrouille en anglais, mais je comprends mal le langage du corps. Trois mots pour désigner la maladie, c'est déjà compliqué pour moi.
Irène est sourde depuis l'âge de 6 ans. Elle ne parle que le langage oral, avec des intonations particulières, elle le dit elle-même: "j'ai l'accent sourd". Avec elle, je n'élève jamais la voix, je lui parle doucement, toujours de face, en articulant bien. Je fais parfois quelques gestes, comme pointer le téléphone de l'index lorsque je l'avertis qu'il sonne et que je vais l'interrompre pour répondre. Avec elle, beaucoup de choses passent par le regard et la mimique.
Avec Kristin et Gus, on fait des gestes et on téléphone. Ils ne connaissent pas un mot de français, et je ne sais dire que "den dobre" en polonais. Leurs deux petites filles comprennent et parlent les deux langues, mais à trois et cinq ans, elles n'arrivent pas encore à traduire de l'une dans l'autre. Alors quand ils viennent, je téléphone à leur fille dès qu'ils sont rentrés dans mon bureau, et elle m'explique le motif de leur venue en détail. Comme elle est très pragmatique, elle anticipe de nombreuses questions que je vais poser. Je raccroche, j'examine Kristin ou Gus, puis je la rappelle pour lui expliquer ce que je trouve et ce qu'on va faire. Je passe ensuite le combiné à Kristin pour que sa fille lui explique, et qu'elle pose des questions si elle en a à poser et on se repasse le combiné jusqu'à la fin de l'entretien. C'est devenu un rituel. Ils arrivent, je compose le numéro. Mais je suis toujours un peu gênée par leur fille car j'ai souvent l'impression qu'elle parle pour eux. Il arrive que Kristin prenne un temps pour m'expliquer une chose et que sa fille me le traduise par un ou deux mots, ou, à l'inverse, que deux mots en Polonais amènent un discours interminable en français. Elle veut probablement faire au mieux, mais je n'ai aucune certitude sur mon interlocutrice.
Avec Isidoro, on n'a parlé en portugais qu'une fois, le jour où j'ai du le faire hospitaliser en urgence pour une pancréatite, lorsque je lui ai expliqué ce qui se passait et pourquoi il fallait aller à l'hôpital.
Antonia a une maladie d'Alzheimer. Elle parlait français avec moi quand je l'ai connue. La maladie progressant, elle a oublié peu à peu sa langue d'adoption. Maintenant, elle me comprend encore, mais elle ne répond plus qu'en espagnol.
Clara me parle en espagnol. Je comprends tout ce qu'elle dit, j'aimerais pouvoir lui répondre, mais les mots me viennent en portugais. Alors, en consultation, elle parle espagnol, je parle français.
Roger persiste à parler patois avec sa femme quand je viens chez eux la voir. Il m'a demandé un jour mon lieu de naissance. Je suis née à l'autre bout de la France, alors, pour lui, il est impossible que je comprenne ce qu'il dit. Je lui ai répondu en Français un jour où il faisait une remarque sur moi en patois. Il devait sans doute penser que je ne comprendrais pas. Et oui, son fils de pute de médecin est encore parti cette fois-ci, et oui, il a envoyé une jeunette à sa place, et oui, je suis une femme, mais, Monsieur, je n'en suis pas moins médecin. Maintenant, il continue à parler Patois quand je suis là, mais il fait attention à ce qu'il dit.
Devant Ginette, un jours, au téléphone, j'ai parlé portugais avec une patiente qui me demandait un avis pour un problème gynécologique. J'ai parié sur le fait que Ginette ne comprendrait pas ce que je disais, pour que la conversation garde un petit peu de confidentialité. Depuis, le bruit s'est répandu que je parlais basque. Ginette m'a entendue parler une langue qui n'était ni française ni le patois local, donc, pour elle, ça doit être du Basque. Alors certains ont dit "La Basquaise" en parlant de moi, et ont même eu la curiosité de me poser la question. Non, je ne suis pas Basque, et je ne comprends rien à cette langue.
Léon a perdu l'audition très jeune aussi. Il ne parle pas oralement, il fait des gestes, dans un langage que seuls lui et sa famille connaissent. Sa fille fait l'interprète quand je viens le voir. J'ai repéré quelques gestes que j'arrive à reproduire, il en est enthousiaste.
Khadija, je l'appelle "mon interprète favorite". Elle travaille dans une exploitation agricole avec des ouvriers qui viennent du Maroc et travaillent ici six mois par an. Ils vivent entre eux sur l'exploitation, et aucun d'entre eux ne parle Français. Khadija les accompagne pour venir consulter. Elle laisse parler, puis traduit en disant "il", et en demandant parfois quelques précisions pour trouver le mot le plus juste possible en français. Quand je parle, elle s'adresse doucement au patient. Lorsqu'elle est là, je peux employer "vous" et non "il", et parler en regardant les patients dans les yeux. Elle traduit tout en s'effaçant de la conversation. On a parfois l'impression de pouvoir se parler directement avec les patients.
Avec Gustavo, dit "Guga", on a parlé en français la première fois qu'il est venu, mais j'ai tout de suite entendu son accent Brésilien. La seconde fois, il accompagnait une amie Anglaise qui ne parlait pas français, alors on s'est débrouillés en anglais. La troisième fois, j'ai osé le laisser choisir la langue: nous avons parlé portugais, lui exagérant son accent carioca pour me faire rire.
Karina parle sa langue maternelle avec ses enfants: l'Allemand. Pendant que j'examine le petit dernier qui se questionne pour savoir s'il doit se laisser faire, protester ou céder aux pleurs, elle lui chante "Hänsel und Gretel", et je suis arrêtée dans ce que je fais par l'émotion. Cette langue, je l'ai beaucoup entendue, un peu parlée à l'école dans la petite enfance, et totalement oubliée depuis, mais cette chanson m'est tout à coup très familière, je m'en souviens en entier, mais je suis incapable de la répéter ou de la traduire.
Et pour Idalina, qui est venue du Portugal il y a maintenant quarante ans, et qui n'a jamais fréquenté d'école, on a tout essayé avec ses enfants: que ce soit en français, en portugais, avec des gestes ou des dessins, on n'arrive pas à comprendre en détail ce qu'elle dit. Elle semble résignée, et ponctue ses fins de phrase par "c'est comme ça!".