Armance, femme, médecin (et mère) de famille
22 Janvier 2014
- Docteur, je voudrais me faire marquer un test de grossesse.
Cette phrase revient régulièrement.
La première partie de la phrase me hérisse le poil: "je voudrais me faire marquer". Je prescrirai si je veux.
Les mauvaises langues disent que les femmes qui viennent en consultation pour se faire faire une ordonnance pour faire une prise de sang le font pour des raisons financières: elles veulent que tout soit remboursé. Sur le principe, ça donne envie de fermer sa porte, ou de donner de la voix. Pourtant, si on y réfléchit, additionner les franchises et faire le trajet jusqu'au cabinet, parfois en prenant rendez-vous n'est au bout du compte pas très rentable du strict point de vue financier.
Je prends toujours le temps de parler avec les femmes qui me font cette demande, et pourtant je ne leur délivre l'ordonnance pratiquement jamais.
Au-delà de demander un simple bout de papier pour obtenir un remboursement, elles formulent cette question:
- Suis-je enceinte?
La réponse à cette question est pourtant très facile à trouver sans mon aide. La combinaison d'un retard de règle, un arrêt ou un oubli de contraceptif, une tension mammaire, une fatigue ou des nausées, ces petits éléments permettent à eux seuls de l'affirmer la plupart du temps. Les femmes n'ont pas attendu l'avènement des examens de biologie sanguine pour repérer leur grossesse à son début.
Certaines n'ont pas de signe de grossesse, aucun retard de règle, mais évoquent une angoisse liée à la crainte d'un échec de contraception. Dans ce cas, ils faut repenser depuis le début leur option contraceptive. La réponse à la question n'est pas uniquement dans l'ordonnance demandée, et l'ordonnance n'apportera qu'une petite partie de la réponse.
Lorsque je demande leur avis aux femmes qui posent cette question, elles m'amènent la plupart du temps les arguments qui affirment le fait qu'elles attendent un enfant, mais elles doutent d'elles mêmes, ou ne se sentent pas encore enceinte. Seul le temps leur permettra de se faire à cette idée, et de répondre petit à petit à toutes les questions qui viennent s'entrechoquer les premières nuits: "comment il va être?", "où est-ce qu'on va le mettre?", "qu'est-ce qu'on va en faire?". L'ordonnance de prise de sang ne leur permettra pas de répondre à ces questions.
Je tends toujours une perche:
- Est-ce une bonne nouvelle?
Dans quel contexte arrive cet enfant? Et surtout, la mère désire-t-elle poursuivre sa grossesse ou est-elle en train de m'expliquer que ce n'est pas possible pour elle?
Notre système de santé est compliqué. Les circuits peuvent être remarquablement tortueux, et parfois tourner en boucle.
Les questions qui entourent le suivi de la grossesse sont nombreuses: "public ou privé?", "sage-femme ou gynécologue?".
L'interruption de grossesse est un droit, et il se doit de permettre à celles qui en ont besoin de le faire valoir dans de bonnes conditions. Il nous appartient donc d'orienter correctement et dans des délais utiles les femmes qui désirent y avoir accès:"où?", "quand?", "qui?", "comment?".
Toutes ces questions se cachent souvent derrière un petit test de grossesse, et les professionnels de santé, médecins, pharmaciens, sage-femmes, sont là pour y répondre.
Le mettre dans les supermarchés entre le dentifrice et le shampooing au motif de faire baisser les prix, c'est aussi priver les femmes de la possibilité de prendre le temps de cet accompagnement.