Armance, femme, médecin (et mère) de famille
10 Novembre 2013
Si j'en crois Wikipédia, qui tend à devenir la source principale des copier-coller que servent nos ados quand leurs enseignants leur demandent de créer des exposés, "le mot lapin (/lapε̃/) est un terme très général qui désigne plus d'une vingtaine d'espèces de mammifères à grandes oreilles de la famille des léporidés, réparties dans neuf genres biologiques".
Vous voyez, les enfants? Moi aussi je suis capable de faire un copier-coller sur Wikipédia!
Mais wikipédia ne sait pas tout, car Wikipédia ne m'a pas demandé mon avis à moi sur le lapin.
Un peu d'étymologie, tout d'abord! Wikipédia ne nous renseigne pas beaucoup là-dessus.
Le mot "Lapin" vient tout simplement du latin "lapinus, lapini" (deuxième déclinaison) au masculin, "lapina, lapinae" (première déclinaison) au féminin, nom commun désignant "personne qui a oublié de téléphoner pour dire qu'elle ne viendrait pas à son rendez-vous". Le verbe "lapinisier" y est associé, issu directement du verbe latin "lapino, lapinas, lapinare, lapinavi, lapinatum" dont le sens premier est "j'oublie de téléphoner pour prévenir".
La page Wikipédia mentionne le verbe "lapiner" au sens de "mettre bas", nuance qu'il faut bien saisir, même si les deux actions peuvent être intriquées.
Chose ignorée du grand public et des encyclopédies, le lapin est donc un animal très présent dans les cabinets médicaux, n'en déplaise aux patients lapinophobes, qui se rendent pourtant rarement compte de leur cohabitation avec le rongeur à grandes oreilles.
Sa présence est de plus en plus remarquée depuis que les médecins ont engagé progressivement un mouvement d'abandon de la consultation sans rendez-vous, où il est quasi-invisible, au profit de la consultation programmée.
Comme aucun naturaliste n'a pris la peine d'observer sa présence et son comportement dans les cabinets, on ne sait pas vraiment ce qu'il fait, ni ce qu'il mange, on sait simplement qu'il se reproduit.
Bien que se manifestant principalement de jour, le lapin de cabinet médical est effectivement un animal difficile à observer tant il brille par son absence, qui est sa définition même. On ne peut donc pas précisément décrire sa taille, son pelage, la longueur de ses oreilles, la couleur de ses yeux. On peut parfois apercevoir le "lapiniseur", auteur du lapin, quand celui-ci n'hésite pas à revenir sur le lieu de son forfait. Il est reconnaissable à sa bouche en forme de coeur qui émet souvent une excuse en forme de bidon pour obtenir un autre rendez-vous logiquement urgent, le précédent ayant été manqué.
Le mode de reproduction du lapin est également mystérieux: on ne parle que de lapin, dans un cabinet, jamais de hase ou de lapine, mais il semble qu'au cours des années, leur population soit stable, voire en augmentation, l'estimation variant selon l'humeur et le degré de fatigue du praticien, mais aussi selon les implications politiques et syndicales du moment.
Dans toute conversation hors du cabinet, la présence du lapin soulève l'indignation. Les syndicats se sont même emparés du sujet: les lapin source d'un manque à gagner. Le lapin coûterait des sommes considérables aux médecins libéraux chaque année. Dans un cabinet de médecine générale, il faut savoir qu'un lapin coûte à sa victime la somme de vingt-trois euros pour un lapin adulte, vingt-six à vingt-huit euros pour un lapereau de moins de six ans selon l'âge. C'est toujours ça, me direz vous, mais en ce qui me concerne, je pense avec moi-même que le coût du lapin est bien plus organisationnel et relationnel que financier.
Les médecins et secrétaires médicales expérimentés savent prévoir la survenue du lapin, ou en tous cas faire une estimation fiable de sa probabilité de survenue dès la prise de rendez-vous.
Le lapin surgit souvent lorsque le rendez-vous a été demandé avec un délai extrême. Il se fait connaître fréquemment pour les rendez-vous pris super à l'avance "parce que cette fois, je m'organise bien", mais le plus souvent pour les rendez-vous accordés "tout-de-suite-là-maintenant-c'est-URGENT".
La probabilité de survenue du lapin est aussi nettement proportionnelle au pinaillage engendré par le choix de l'heure de rendez-vous, quel que soit le délai. Plus la négociation est longue et compliquée, les concessions demandées grandes, plus certaine est la venue du lapin.
Selon une étude statistique prospective faite par moi dans mon cabinet sur les patients qui prennent rendez-vous avec moi, il n'existe aucun lien entre le lapin et le tiers-payant. Les patients en accident de travail ne lapinisent jamais, ceux qui bénéficient de la CMU pas plus que ceux qui paient leur consultation. Il existe en revanche des familles de lapineurs maintenant bien identifiées, et informées, qui ont en leur possession des cartons remplis d'excuses qui leur permettent un dédouanement à leurs yeux: "c'était pas un lapin, puisque j'ai pas fait exprès".
Certains lapins, au-delà du préjudice financier, sont plutôt tendres, et soulagent secrètement le médecin débordé: le lapin de milieu d'après-midi bondé qui, au mieux, apportera un moment de pause, au pire, tamponnera le retard.
D'autres lapin sont plus difficiles à avaler. Celui de début de journée est un peu coriace, mais peut être adouci par l'adjonction d'un café. Celui de fin de journée est plus difficile à avaler, même en mâchant bien, d'autant qu'il s'agit souvent d'un rendez-vous accordé "en plus" après négociation âpre. Le lapin de garde est extrêmement amer, pour ainsi dire indigeste, surtout quand il a fallu, en dehors des heures de travail déjà nombreuses, sur demande des patients et par l'intermédiaire de la régulation du SAMU, reprendre la voiture, quitter sa maison et se rendre au cabinet pour attendre. Ce lapin là n'est pas fréquent, mais existe bel et bien, et m'a donné par deux fois envie de couper mon téléphone et quitter ma garde.
Les études d'EBR ("Evidence Based Rabbit" ou "lapin fondé sur des preuves") montrent qu'il existe deux catégories de lapinage: le lapinage primaire, qui s'effectue dans le planning du médecin de famille, et le lapinage secondaire, effectué dans celui d'un correspondant.
Ces études tendent à montrer que le lapinage secondaire chez un spécialiste pour un rendez-vous négocié par le médecin traitant peut avoir un impact négatif sur la relation entre les médecins de famille, désignés par notre ministère de tutelle comme pivot du système de soin, et leurs confrères spécialistes. Le lapinage secondaire retentit indirectement sur la prise en charge des autres patients, ce qui est plus grave. En effet, si de nombreux spécialistes font confiance aux généralistes dans l'appréciation du degré d'urgence des actes négociés, un lapiniseur est capable de ruiner à lui seul le lien de confiance entre deux médecins, car, contrairement à la croyance populaire, lorsque j'appelle un spécialiste pour avoir un délai de consultation court, je ne l'obtiens pas de par mon statut de médecin, mais de par la façon dont j'ai déjà évalué et géré la situation.
Les observations effectuées dans mon propre planning un jour pluvieux de comptabilité ont mis en évidence le caractère saisonnier du lapinage. Il semble que le lapin obéisse à un cycle annuel. Sans connaître avec exactitude sa période de reproduction, on l'observe avec une plus grande fréquence aux beaux jours, avec plus de rareté en période de grippes.
Sans connaître le lien biologique, il semble que le lapin, à l'instar de la laitance dans les huîtres, soit rare les mois en R, abondant les mois sans R.