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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Vigilance.

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Lors d'une garde, je reçois Tedji, âgé de quatre ans. Ce petit garçon est amené par sa Maman, qui a aussi emmené une de ses soeurs, mais aussi une Tante, et une autre femme de sa famille dont je n'ai pas pris le temps d'étudier le lien de parenté. Ils sont de passage. Ils sont "du Voyage", comme disent beaucoup. Ils vivent dans des caravanes, se déplacent souvent une partie de l'année. Nous sommes au mois d'août, et ils sont en route pour se rendre à un pélerinage.

Ils sont venus nombreux pour une consultation, mais comme la journée est plutôt calme, mon bureau plutôt grand, et aussi parce que cela semble important pour eux, j'ai pris le parti de tolérer une consultation collective.

Tedji a été amené parce qu'il avait de la fièvre, mais ne parait pas très abattu. En m'occupant de lui, je m'adresse à sa Maman, et je réponds au fur et à mesure aux questions des deux autres femmes présentes. La Maman et toute jeune, toute frèle, toute fine. On dirait plus une adolescente, et je n'ose pas lui demander son âge. Elle pose des questions, montre son inquiétude, mais tous ses arguments sont appuyés par sa Tante qui parle de façon ferme, debout, immobile, ses deux pieds bien plantés dans ses sandales. L'autre femme est enceinte, elle est obèse. Elle s'est assise sur une chaise, les épaules en arrière, son vaste ventre en avant, et donne l'impression d'occuper toute la pièce à elle seule. Elle soupire à intervalle régulier.

- Qu'est-ce que je suis fatiguée!

La soeur de Tedji est un peu plus âgée que lui. Elle est assise sagement sur une chaise pliante à côté de la Femme Enceinte-obèse, tient à la main un pan de sa jupe et observe silencieusement, en balançant ses deux jambes dans le vide.

Tedji a de la fièvre.

- Depuis quand?

- Ooooh! On sait pas, ça fait un moment.

- Vous êtes dans le coin depuis longtemps?

Les regards de la mère et de la tante se font suspicieux. Elles ne voient pas ce que vient faire cette question, et se méfient: trouver un endroit pour stationner quelque part devient très difficile, et elles se demandent si je ne vais pas mettre le sujet sur le tapis. Elles sont venue pour faire soigner un enfant, et ont l'impression de répondre aux question des gendarmes, ceux-là même qui viennent parfois les expulser.

- Ca fait deux jours.

- Et vous étiez où, avant?

L'hésitation croit, elle ne voit pas en quoi cela me concerne, et il est vrai que ça ne me concerne pas directement.

- A La Rochelle.

- Et Tedji, il a eu de la fièvre, à La Rochelle?

- Non, il allait très bien, c'est quand on est partis de là-bas qu'il était pas bien.

- Donc, ça fait environ deux jours qu'il est malade, c'est ça?

- Ah oui, c'est ça!

Je sens le soulagement, car mes questions sont devenues tout à coup sensées et moins intrusives. Je quitte la Maman des yeux, et croise le regard de la Soeur, la Tante, et la Femme Enceinte, dont je remarque le visage rond, peut-être un peu bouffi, et les traits tirés.

Pendant que je pose quelques questions anodines et néanmoins utiles à la Maman de l'enfant, j'entends discuter la Tante et la Femme Enceinte à voix basse. Je n'écoute pas leur conversation, mais mon radar à signe clinique retient une petite phrase:

- Je suis essoufflée, ce matin, un peu plus qu'hier.

J'appelle Tedji, et je lui explique que je vais commencer à l'examiner. Je commence à palper son ventre, et mon regard croise, au passage, les chevilles et les mollets de cette femme qui me paraissent énormes, et surtout dont la peau me semble tendue et luisante. Ceci dit, elle est obèse, doit être en fin de grossesse, et je ne l'avais jamais vue avant.

Tedji est un peu inquiet, mais se laisse examiner, encouragé à haute voix par sa Maman:

- N'aie pas peur, mon fils, le Docteur, elle va t'ausculter et te regarder, elle va pas te faire de mal.

La Tante parle toujours à la Femme Enceinte. Une fois finie l'auscultation, lorsque je retire le stéthoscope de mes oreilles, j'entends cette fois:

- Oh, et puis, c'est ce mal de tête, ça fait un moment et j'en peux plus.

Pendant que j'attrape mon otoscope, je ne peux m'empêcher d'entendre la Tante qui embraye:

- T'as les jambes gonflées, non, aujourd'hui?

- Ben oui, c'est la première fois, ça me l'avait jamais fait avant. J'ai les chaussures qui marquent.

J'essaye de me concentrer sur Tedji, qui semble n'avoir vraiment pas grand chose de grave, mais je dois dire que mon attention est maintenant émoussée. Je lui regarde deux fois l'oreille droite, parce que, une fois en train de regarder la gauche, je ne me souviens plus de ce que j'avais vu à droite, ayant maintenant à l'esprit les plaintes de la Femme Enceinte. La Maman a une petite grimace d'inquiétude:

- Il a quelques chose à l'oreille?

- Non, je n'ai pas bien vu la première fois.

Et j'entends encore:

- Ah, mais ce mal de tête!

Je finis rapidement avec Tedji, parce que je suis convaincue qu'il n'a rien de grave, et que l'urgence est ailleurs. Je donne rapidement à la Maman et à la Tante quelques explications simples, rédige et explique une ordonnance aussi simple que possible, en leur expliquant les médicaments par leur nom mais aussi par leur aspect et leur couleur. Bien m'en prend, car la Maman m'avoue à voix basse:

- On ne sait pas trop lire, nous, vous savez.

Je lui demande si elle sait reconnaître les chiffres, et elle me dit que ça, elle sait le faire sans problème. Je lui suggère alors de demander au pharmacien de lui écrire le nombre de prises sur les boîtes, et je lui indique une pharmacie que je connais, proche d'une aire de stationnement des Gens Du Voyage, où le pharmacien a pris l'habitude de le faire systématiquement et de spontanément réexpliquer en délivrant les boîtes.

Je m'adresse maintenant à la Femme Enceinte, dont je ne connais ni le nom ni le lien de parenté avec les autres occupants de la pièce, et je lui propose de contrôler sa tension. Je lui explique que j'ai cru comprendre qu'elle ne se sentait pas très bien, et elle me ressert pèle-mêle toutes les plaintes que j'avais interceptées. Sa tension est beaucoup trop élevée pour une femme enceinte. C'est sa deuxième grossesse, et elle n'est pas vraiment suivie: elle a consulté çà et là aux urgences de plusieurs maternités, depuis le début, pour des inquiétudes anodines, des douleurs au ventre, pour se rassurer, et aussi pour "voir le petit" à l'échographie. Elle l'a vu la dernière fois, elle ne sait pas depuis combien de temps, c'est un garçon, il bougeait bien. Là, elle sait que la grossesse est bientôt finie, mais ne sait pas dire le terme en semaines, "comme ils font, les docteurs", elle pense être vers sept mois, parce qu'une fois, après une écho, on lui a dit qu'il devrait arriver vers octobre, et nous sommes en août.

Je ne me souviens plus ce qu'avait Tedji, je me souviens que ce n'était pas grave, il est sorti et a accompagné tout de suite la Femme Enceinte, qui était en fait une tante à la maternité, car elle avait bien une toxémie, et un cousin est né par césarienne quelques heures plus tard, un petit peu trop tôt, mais à temps.

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Docteur Gécé 16/04/2013 22:11

Chapeau, Armance !
Ce qui m'inquiète, c'est d'imaginer la même consultation, un jour de gros rush, en fin de journée, après une consultation difficile (dépression, annonce de cancer ou autre...) : aurais-tu été aussi réceptive à l'entourage ? l'aurions-nous été ?... j'espère, mais je n'en suis pas certaine... et cela m'effraie...
En tout cas merci pour tes billets, toujours aussi agréables à lire !

armance 16/04/2013 22:18

Merci.
Il est aussi très probable qu'il me soit arrivée de laisser passer des choses, comme à nous tous, et que je ne le sache toujours pas...

Ezrine 02/04/2013 18:35

De l'intérêt de pouvoir suivre plusieurs conversations en même temps ! Bien vu !

Kyra 01/04/2013 22:21

T'as assuré sur ce coup lá!
jolie la consult' par ricochet...