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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Un peu de paracétamol.

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Je n'ai vu Joseph qu'une seule fois, c'était un samedi soir pendant une garde. Sa maison était isolée, difficile à trouver, mais un voisin s'était proposé immédiatement pour me retrouver à l'église et me guider ensuite.

Il était vingt-deux heures, et Joseph était sorti de l'hôpital l'après-midi même. Son fils était catastrophé, parce que son médecin traitant n'était pas joignable.

Joseph était atteint d'un cancer, dont je ne me souviens plus comment il avait démarré. Joseph était âgé, son cancer était très avancé, il était évident qu'il n'en guérirai jamais. Il en était arrivé au point où on fait avec, on n'a plus de choix, et surtout on "navigue à vue": on essaie de résoudre les problèmes à mesure qu'ils se posent. La priorité est le confort du patient, si on peut utiliser cette expression, car la situation est rarement confortable. Joseph avait été hospitalisé deux jours à cause d'une fièvre. Les médecins du service d'oncologie n'avaient pas trouvé d'autre explication à cette fièvre que la présence et l'emballement de son cancer. Les soignants appellent ce phénomène une fièvre para-néoplasique.

Joseph était donc, conformément à son désir, revenu chez lui avec un traitement symptomatique: des corticoïdes et du paracétamol. Comme il ne pouvait plus s'alimenter ni prendre de médicament par voie orale, il était revenu avec une perfusion intraveineuse et une prescription de pro-paracétamol. Un voisin était allé chercher les flacons à la pharmacie. Il avait fait le trajet deux fois: la pharmacie n'avait pas ce médicament en stock mais était parvenue à se le faire livrer dans la soirée.

Depuis qu'il avait été clairement dit que Joseph était en phase palliative, son médecin traitant avait laissé son numéro de portable à son fils, pour qu'il puisse le joindre à toute heure du jour ou de la nuit sans passer par la régulation du SAMU. Joseph tenait à rester chez lui autant que possible. Son médecin traitant s'était absenté depuis une semaine, et son fils s'était résolu à appeler un médecin de garde ce samedi là.

Je suis entrée dans sa chambre mal éclairée, où se trouvaient, entourant son lit médicalisé, son fils, deux voisins et une infirmière libérale. Sa femme, très âgée, se tenait assise et courbée sur une chaise dans un coin obscur de la pièce. Au pied du lit, étaient posés sur une table des paquets de compresses, cartons de flacons et sets à perfusion, une bassine avec un gant de toilette et une serviette, des tubes de crème hydratante, des boîtes de gants, sachets de couches et un carton avec les flacons de médicament, tout ce qui peut servir à assurer les soins d'une personne devenue très dépendante chez elle.

Tous parlaient à voix basse. L'infirmière m'a expliqué rapidement en termes techniques la situation. Joseph était revenu sans courrier, mais avec une fiche de transmission infirmère assez complète: l'essentiel y était. Son fils était aterré. Il avait insisté pour que Joseph rentre avant le week-end, appelé les infirmières pour qu'elles puissent passer à son arrivée. Un voisin avait donc été chercher les médicaments. Mais voilà: quelques heures après son retour, la perfusion intraveineuse s'est mise à ne plus fonctionner, et tout le contenu de la poche diffusait lentement dans son avant-bras. L'infirmière est revenue, a essayé de piquer ailleurs, re-piquer encore, sans parvenir à trouver une veine qui puisse lui permettre de perfuser efficacement.

Joseph ne parle pratiquement plus. Il maugrée à chaque piqûre. L'infirmière ne sait plus si essayer de trouver une veine est encore utile, elle se sent maltraitante qu'elle continue ou qu'elle renonce. La fièvre de Joseph recommence à monter. il se ferme, ne regarde plus personne. Dans ses mains tremblantes, il tient un chapelet et je l'entends murmurer le "Je vous salue Marie" en patois.

- Allez-y Docteur, essayez, vous y arriverez peut-être.

Ils me surestiment tous.

Comme nous n'avons pas de laboratoire sur le canton, je fais souvent des prises de sang pendant les consultations, principalement aux patients sous anti-coagulants, mais de là à perfuser un patient "difficile à piquer" là où une infirmière entraînée baisse les bras... Je décide de ne pas lui faire mal une fois de plus.

Je l'examine. Je ne trouve rien de plus que ce qu'il a déjà. Il me dit ne pas avoir mal, hormis des courbatures. Finalement, le seul problème à résoudre est de lui donner un médicament pour calmer sa fièvre.

- Il ne prend vraiment rien par la bouche?

- Ah non, non, ça fait plusieurs jours qu'il ne peut plus rien avaler.

Je reprends la notice des flacons prescrits par l'hôpital. Il m'arrive souvent de faire poser des perfusions sous-cutanées aux patients dans cette situation: plus simple à poser, moins inconfortable que la voie veineuse. Le pro-paracétamol ne doit passer que par voie veineuse. Exit la voie sous-cutanée.

Il ne reste donc qu'une option pour ce patient.

- Bon, ben on va lui donner le paracétamol en suppo.

Je sens autour de moi un soulagement collectif: on a trouvé une solution qui se passera d'une ambulance, car, en fait, c'était leur principale crainte. Joseph n'en a plus pour longtemps, mais il est entendu qu'à partir de maintenant, il est hors de question qu'il quitte sa maison. Il est tard, on va avoir besoin de la pharmacie de garde, c'est celle du canton voisin, ce week-end, vingt-cinq kilomètres aller, vingt-cinq kilomètres retour. L'un des voisins se propose immédiatement, avec même une pointe d'enthousiasme:

- J'y vais, j'y vais tout de suite. Vous me dites à quelle pharmacie.

Je rédige l'ordonnance: "paracétamol 1G suppo__1 boîte", il la prend, met sa veste, et s'arrête dans l'embrasure de la porte au moment de sortir:

- Mais... Si je comprends bien, je vais faire ouvrir la pharmacie de garde à cette heure-ci pour une boîte de paracétamol?

- Oui, et c'est comme ça.

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Babeth 19/01/2013 11:37

Je t'aime aussi.

DocAdrénaline 18/01/2013 23:46

Je t'aime, Armance.