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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Tout voir, tout connaître.

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Il est des patients qui, à force de côtoyer de près ou de loin le milieu médical, finissent par connaître les termes techniques que nous employons entre nous.

Quand je dis "termes techniques", je ne parle pas de notre argot, qui est un langage encore différent, ce dernier sortant peu du sérail, absent de la littérature grand public et rarement usité devant les patients. Il serait d'ailleurs terriblement choquant pour ces derniers.

Toutefois, certains patients un peu exigents et surtout manipulateurs savent repérer les mots qui déclenchent l'inquiétude chez les soignants, et ceux devant lesquels les soignants ne peuvent pas reculer du point de vue médico-légal. Il est des pathologies pour lesquelles la simple évocation du diagnostic implique obligatoirement une prise en charge maximale, du fait du risque létal, de la rapidité d'évolution potentielle et de la difficulté à faire une diagnostic basé uniquement sur la clinique. Les deux grands classiques dans ce domaine sont l'embolie pulmonaire et la grossesse extra-utérine: une règle de base est que, en temps que médecin, à partir du moment où on y a pensé, on va jusqu'au bout.

Ces patient n'hésite pas à user de termes techniques pour accélérer leur prise en charge. Ils savent qu'en mettant "oppression thoracique" en bout de phrase, ils auront une chance d'obtenir un rendez-vous plus rapide ou "en plus" auprès de la secrétaire. L'un d'entre eux est venu un jour à mon cabinet se plaignant d'une "baisse brutale de l'acuité visuelle depuis vingt-quatre heures". Il me disait ne pas voir les lettres, j'ai relevé une acuité à 4/10 et 5/10 à l'examen, obtenu un rendez-vous le jour même chez un ophtalmologue, dont l'examen a finalement relevé une vue parfaite. Le patient trouvait que 5 mois d'attente, pour un bilan visuel, c'était un peu long. J'estime de mon côté que pour une vue normale, c'est encore trop court.

Le chantage au suicide est aussi un grand classique dans le domaine de la psychiatrie. Lors de ma dernière régulation, j'ai eu l'appel d'un gendarme pour un jeune homme qui "tenait des propos suicidaires" à sa compagne suite à une rupture. La demande du gendarme était: "Il faut faire quelque chose, parce que, légalement, je ne peux pas laisser une personne avec des propos suicidaires". Quand j'ai demandé à parler au jeune homme, il m'a répondu d'une voix claire et dynamique: "Ouaip! J'ai des idées suicidaires, c'est à cause de ma copine qui veut se barrer".

Le risque avec ces patients est dans un premier temps une certaine baisse de vigilance de la part des soignants, et ensuite une méfiance de notre part: je me sens grillée par l'ophtalmo à qui j'ai négocié une consultation en urgence pour un patient à la vue normale. Qu'adviendra-t-il le jour où je l'appellerai pour un glaucome aigu ou une plaie de l'oeil?

Une patiente aux lourds antécédents psychiatriques habituellement soignée par mon associé avait pour coutume d'appeler le soir vers 18 heures les jours où il était absent avec sans cesse la même plainte: "Il est pas là le docteur? parce que j'ai des douleurs thoraciques oppressantes qui irradient dans le bras gauche et la mâchoire..." C'est devenu une habitude au bout d'un moment. Mardi, 18 heures, douleur thoracique. Je répondait avec détachement, devant d'autres patients médusés: "Des douleurs thoraciques? Mais oui, ne vous inquiétez pas, le docteur revient demain, prenez un alprazolam en attendant". Une patiente, en face de moi, m'a glissé un jour "Vous êtes sûre?".

Dans tout celà, il nous faut faire le tri avec les patients qui ont des pathologies qu'ils connaissent bien et qui maîtrisent les termes spécifiques: les insuffisants cardiaques ont le droit de reconnaitre leur oedème pulmonaire, et les asthmatiques leurs sibilances.

Certains patients nourrissent une véritable passion pour ce qui touche au médical. Ils se documentent beaucoup sur le net, lisent, et sont adeptes de toutes les séries télévisées en blouse blanche. Il fut un temps où, en suivant un épisode de Dr. House, je pouvais anticiper à peu de choses près les plaintes qui allaient être dispensées les jours suivants. Lorsqu'ils m'avouent avoir été chercher des infos sur le net, ils ajoutent systématiquement "c'est pas bien", ce qui n'est pas forcément mon avis. Il est beaucoup plus facile d'avoir une relation de partenariat avec quelqu'un qui comprend ce qui lui arrive. Je leur demande toujours ce qu'ils ont trouvé, sans animosité aucune, car certains trouvent des choses très astucieuses. Je re-formule ou j'ajoute quelques nuances au besoin, puis je leur donne quelques indications: essayer de vérifier les sources, se méfier des forums où l'on trouve essentiellement ce que l'on cherche...

Il est très instructif de demander aux patients ce qu'ils savent déjà. D'abord, je pars du principe qu'ils doivent bien savoir des choses, et ça me permet de mesurer l'étendue des travaux avant de me lancer dans des explications. Je le fais systématiquement avant les premières prescription de contraceptif. A la question "est-ce que tu sais comment ça marche, la pilule?", les réponses sont de niveau extrémement variable. Pour aller au-delà de "fumer en prenant la pilule, c'est pas bien", poser de but en blanc la question "sais-tu exactement quels sont les risques quand on fume et qu'on prend la pilule?" et attendre une réponse amène à écouter et discuter l'explication qui va suivre.

Il est amusant comme certains patients sentent que je vais me vexer s'ils m'amènent eux-même un diagnostic, pour peu qu'il s'agisse d'une pathologie peu commune. Je l'observe souvent dans le cadre de campagne pour le dépistage ou la prise en charge de maladies plus ou moins nouvelles, souvent en lien avec une stratégie de "disease-mongering". Je fais effectivement la moue quand une patiente arrive, triomphante, m'assènant un auto-diagnostic: "Docteur, ça y est, j'ai le syndrome des jambes sans repos, et il me faut le nouveau traitement qu'ils ont dit qui vient de sortir et qui parait-il est RA-DI-CAL". J'ai déjà expliqué il y a quelques temps combien je tenais à rédiger moi-même mes ordonnances.

Sans doute pour me donner l'impression que l'idée vient de moi, certains m'amènent une description clinique détaillée, souvent identique à celle faite dans la page médicale de Paris-Match ou aux infos à la télé hier: "C'est curieux, depuis DES ANNEES, j'ai des sensations bizarres dans les jambes le soir que ça ne se calme que si je me lève et que je marche et que du coup je dors pas bien et ça finit par altérer ma qualité de vie". Une fois, je veux bien, mais trois qui se décident le même jour après vingt ans de souffrance, je me dit qu'il doit y a voir une astuce quelque part... Il faut que je lise la page médicale du Figaro

Une de mes patientes particulièrement passionnée par la chose médicale m'a un jour appelée en fin d'après-midi: son fils venait de rentrer du collège avec une plaie du cuir chevelu qui semblait nécessiter une suture. Elle était ravie que je puisse lui faire, non seulement parce que ça lui évitait un passage aux urgences, mais surtout parce qu'elle allait se trouver aux premières loges pour me voir faire. Comme il ne saignait plus et qu'elle n'était pas trop affolée, je les fait venir en fin de consultation. Mon associé et la secrétaire avaient déjà déserté les lieux, nous étions donc seuls tous les trois. J'ai pris depuis longtemps l'habitude de suturer seule, sans aide, je m'organise. Elle aurait tellement voulu m'aider... Elle voulait tout voir, mettre la main à la pâte et pouvoir le raconter. Je lui ai demandé de se reculer un peu, mais elle m'a dit que ça allait, jusqu'à ce que... elle s'écroule sur le sol, heurtant au passage le pied de ma lampe avec sa tête. 20 H 15. Allez, c'est reparti pour une autre suture, ça tombe bien, il me reste un plateau et des fils. Elle en a finalement eu plus qu'elle n'en aurait espéré: spectatrice puis actrice!

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zigmund 01/01/2013 23:52

bonjour pour ce qui concerne le cas oph : une baisse bilatérale d'acuité visuelle est rarement une urgence 4 et 5 /10 est anormal mais nous sommes moins "durs" que les généralistes et comptons pour lue une ligne mal ou incomplètement lue 4 et 5/10 c'est soit une correction non portée (myopie) soit une cataracte dans les 2 cas le FO est normal
peu de choses donnent une baisse de vision brutale et bilatérale : uveite bilatérale (rare) néanmoins en oph plus c'est récent plus c'est urgent et vous avez eu raison de l'adresser
mais si on s'aperçoit que le patient a truandé son médecin pour avancer son RDV et passer devant les autres c'est l'engueulade (polie) assurée