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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Se soigner et soigner ses proches... ou pas.

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Mes filles s'entendent régulièrement dire par leurs amis qu'elles ont de la chance d'avoir une mère médecin, ce à quoi elles adhèrent finalement assez peu dans l'ensemble. Je leur ai demandé un jour de faire argumenter leurs amis. Le retour a été de façon quasi-unanime: "elle peut te soigner à la maison". Je suppose qu'ils évoquent par là le fait que je peux éventuellement les examiner dans leur chambre et sans rendez-vous, ce qui, en pratique, arrive de façon exceptionnelle.

Loin de moi l'idée que l'on me balance systématiquement en pleine face: "c'est toujours les cordonniers les plus mal chaussés". Je ne néglige pas non plus leur santé. Je pense intimement que le fait d'être médecin me permet simplement de bien connaitre les seuils d'alerte et de savoir m'orienter dans la jungle du système de santé. Mes filles absorbent probablement moins de médicaments que la plupart des enfants que l'on m'amène en consultation, mais c'est plus par réflexion sur les priorités que par négligence. Grandado me disait encore récemment: "j'ai mal à la tête, mais quand même pas au point de prendre un cachet". Elles ne sont pas en mauvaise santé pour autant, et grandissent comme tout un chacun.

L'affaire se corse lorsque les amis veulent nous confier leur santé. Un dépannage ponctuel pour une pathologie transitoire et sans gravité n'engage à rien. En revanche, le suivi au long cours implique éventuellement la perspective de devoir peut-être un jour leur parler de choses qui fâchent, ou plus prosaïquement leur annoncer une mauvaise nouvelle, ce qui est particulièrement difficile quand l'aspect affectif risque de prendre le devant. J'essaie toujours de les dissuader, également parce que la protection du secret médical est particulièrement périlleuse dans cette situation. J'ai vécu l'expérience il y a quelques temps avec un ami diabétique qui négligeait sa pathologie. Lors de chaque consultation, toute tentative de remise en face de la réalité et des complications à venir était esquivée par un renvoi vers les relations amicales et événements communs.

Que ce soit pour nous ou pour nos proches, en situation de soin, le raisonnement médical est inévitablement parasité par l'enjeu affectif. Ce parasitage peut s'effectuer dans les deux sens.

Il peut s'agir d'un déni pur et simple: trouver à un signe une explication médicale simple et bénigne rassure, met à l'écart la moindre angoisse, mais, hélas, retarde parfois la prise en charge. Ce qui est un comportement d'évitement est même parfois ensuite glorifié et magnifié par l'entourage, interprété comme de l'abnégation: "Le docteur a travaillé jusqu'au bout, malgré la maladie"... Ou il a eu trop peur d'affronter la vérité. Je ne fais aucun jugement, chacun est libre de sa prise en charge, en connaissance de cause, mais il faut tenir compte du fait que le déni existe aussi chez les soignants, et qu'ils y entrainent remarquablement facilement leur entourage: un médecin est censé savoir de quoi il parle en matière de pathologie.

Se positionner en tant que patient, pour certains soignants, revient à questionner la motivation profonde du choix de leur profession, le cheminement est parfois long et source d'angoisses ou de réticences.

Remettre sa santé ou celle de ses proches dans les mains d'un autre peut être également vécu, de part et d'autre, comme un aveu de faiblesse ou d'incompétence. Je n'ai aucune honte à dire qu'en dessous d'un certain âge, je ne vaccine pas mes enfants moi-même: je me positionne en temps que mère, et si je peux laisser le rôle du piqueur à un tiers, je préfère le faire. Je reçois encore souvent cette remarque de mes confrères (et jamais de consoeurs, soit dit en passant): "Quoi? Mais tu ne les vaccines pas toi-même?". Dois-je l'entendre comme un reproche, une curiosité ou de la condescendance? Pour beaucoup de soignants, demander un avis à un confrère, c'est un peu avouer qu'on n'a pas su se débrouiller soi-même, et il faut savoir se remettre en question pour oser.

La situation inverse est également fréquente: l'anxiété créée par un signe clinique impromptu est parfois démultipliée par la connaissance des orientations diagnostiques multiples et de leurs conséquences, en faisant souvent abstraction de l'argument de fréquence. D'autres éléments se surajoutent, comme la bonne connaissance du système de soin: ces soignants potentiellement malades sauront frapper à la porte qui leur garantira une prise en charge d'emblée maximale, qui ne sera pas forcément optimale. Par exemple, est-il utile de pratiquer d'emblée une coronarographie à un patient sans facteur de risque présentant une douleur thoracique atypique sur l'argument qu'il est médecin?

L'attitude des soignants de soignants est elle aussi à double tranchant. Beaucoup se montrent très perméables à l'inquiétude du patient-soignant, souvent dans la crainte d'avoir négligé l'obligation de moyen, et d'être confondu dans la mesure où le patient-soignant connait les conduites à tenir dans chaque situation. J'ai été confrontée un jour à un patient de 94 ans qui se remettait mal d'une chirurgie lourde faite dans le cadre d'un traitement d'un cancer du pancréas. Pour lui, la chirurgie avait été préférée à une prise en charge palliative essentiellement du fait que sa fille exerçait la profession de cadre de santé dans le même établissement. La prise en charge maximale avait manifestement prévalu sur la prise en charge optimale, mais pas au bénéfice du patient.

Certains soignants n'arrivent pas à se décentrer de leur travail, et considèrent que le patient-soignant est un confrère qui s'est déjà lancé dans une démarche diagnostique ou thérapeutique en toute objectivité. Ils continuent à utiliser un langage technique pour communiquer, et continuent parfois à parler des à-côtés de la profession. J'ai le souvenir d'avoir accouché en pleine nuit avec, à mes côtés, une anesthésiste qui louait mon activité de médecin-remplaçante-rurale, et m'expliquait la complexité de l'évolution de la démographie médicale. Elle se montrait presque un peu vexée que je fasse si peu de propositions pour l'avenir bien qu'étant à dilatation complète.

Un soignant trop confraternel face à un patient dans le déni: la connivence est grande et le cocktail explosif.

Ils sont peu nombreux les médecins qui savent faire abstraction du métier de leur patient quand celui-ci est soignant. Peu osent mener un interrogatoire en règle, reprendre tout depuis le début pour ne pas se laisser embarquer par les hypothèses diagnostiques du patient. Peu osent examiner dans les règles. Peu osent rester dans les démarches diagnostiques et thérapeutiques consensuelles.

Somme toute, en matière de prise en charge médicale de nous mêmes ou de nos proches, nous ne sommes pas forcément les plus mal chaussés, mais il faut reconnaître que nous avons des pieds délicats.

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progeniture 13/09/2017 09:44

Je suis un enfant de mère médecin. Je reconnais ma situation dans ce post de blog. Par contre, je ne trouve pas de reflexion sur internet sur les consequences que de tels comportements de soignants engendrent sur les enfants. Surtout lorsque les choses sont allées "trop loin".

Pour exposer ma situation le plus simplement et le plus pudiquement possible, je me retrouve dans une situation où je ne peux faire confiance à aucun médecin. Le passif medical est devenu trop extravagant pour espérer des reactions rationnelles de la part du corps medical. Et comme ce n'est pas vraiment une profession très ouverte d'esprit, il m'est littéralement devenu dangereux d'aller à leur rencontre.

J'évite tout contact, que ce soit pour des raisons médicales ou même simplement tout contact social, avec tout membre des professions médicales ou paramédicales. Dès que j'en vois un se faire du souci pour quelqu'un d'autre, je suis terrorisé à l'idée qu'au motif de vouloir soigner, on puisse aliéner quelqu'un à une vision maximaliste du soin que je trouve franchement dictatoriale. Quand je vois une mère de famille s'inquiéter ou se complaire dans ses inquiétudes médicales, je n'ai qu'une seule envie: lui retirer la garde de ses gosses.

Trop de médecine déforme les représentations de la solicitude naturelle entre êtres humains. Cela a détruit la foi que j'avais dans l'être humain, et c'est irréversible. Je n'en dirais pas plus, mais j'en pense beaucoup beaucoup beaucoup plus...

Docteur Gécé 29/01/2013 10:00

Une jolie chute, à une très juste réflexion.

Maubouss 29/01/2013 09:26

Bonjour
Bien vu....

Je cite ci dessous un court extrait d'un article de M Winckler paru dans "Pratiques "il y a longtemps, dans lequel il raconte une rencontre avec un amphi d'étudiants de P1 :

"Je leur ai prédit que, comme tout le monde, ils verraient leurs proches souffrir et mourir, parfois sans rien pouvoir y faire. Que leur seul privilège en ce domaine - un privilège exorbitant - serait de pouvoir faire soigner les personnes aimées, les enfants, les amis, avant tout le monde. Que ce privilège démesuré rend leurs obligations encore plus grandes à l'égard de ceux qui n'en bénéficient pas."

armance 29/01/2013 16:02

Merci de cette citation. Je ne peux rien ajouter à cela.