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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

René.

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Le frère de Fernand m'a appelé hier matin. Fernand, ça ne fait que six mois que je le connaissais. Il habite avec ses deux frères. J'ai vite compris que sur les trois frères, un seul savait vraiment se débrouiller et gérait les deux autres. Un seul s'occupait des papiers, des sous et avait le permis, et c'était René. Et en consultation, c'est René qui expliquait, avec ses mots à lui, les soucis de santé de ses frères. Ces derniers se contentaient d'acquiescer, parfois de répondre "oui" ou "non", sans jamais plus de développement.

René avait amené Fernand un samedi midi il y a un an. Il avait la grippe, mais je l'ai trouvé trop mou et trop ralenti pour un homme grippé, et je l'ai adressé aux urgences de l'hôpital. On lui a trouvé une tumeur au cerveau. Il a été adressé à un neuro-chirurgien dans une clinique, parce qu'ici, on n'a pas de neurochirurgie à l'hôpital public. Le chirurgien l'a opéré, et l'a confié à un cancérologue pour la radiothérapie, mais dans une autre clinique, parce qu'ici, on n'a pas de radiothérapie à l'hôpital ni dans la clinique du neuro-chirurgien.

Six mois après son diagnostic, René a amené Fernand à mon cabinet, il voulait changer de médecin traitant. J'ai freiné des quatre fers pour accepter, parce que je ne trouvais pas bon de quitter un médecin qui le connaissait bien en période de difficulté. Ils sont retournés voir leur ancien médecin pendant quelques temps, parce que je n'avais pas mis "non substituable" sur les ordonnances, alors que leur médecin le faisait systématiquement. Puis ils sont revenus me voir un jour où Fernand se sentait "pas bien". J'ai rapproché la date du scanner de contrôle, et on a découvert une récidive de sa tumeur. Tout a recommencé très vite: chirurgie, chimiothérapie.

Les mots, c'est pas leur truc, aux trois frères. Alors quand ils viennent, au niveau interrogatoire, c'est plutôt minimaliste. Quand la tumeur est revenue, le neurochirurgien leur a expliqué. Ils ont dit "oui". Et quand ils viennent, je traque les signes d'inconfort ou de douleur chez Fernand. je traque le moment où tout va déconner. René n'a rien dit jusqu'ici, mais un jour, il m'explique:

- Après la première opération, on lui a donné la chimio, et là, après la deuxième, on lui redonne la même. Le chirurgien dit qu'on ne pourra plus l'opérer. Cette chimio, ça empêche pas de revenir, non?

Il vient de m'expliquer qu'il a compris que le pronostic est mauvais, que la prochaine récidive sera fatale, et qu'elle viendra un jour. je réponds franchement et directement à ses questions. Il arrête là la conversation. Je ne sais pas si Fernand, qui répond par oui ou par non à mes questions comme il l'a toujours fait, a compris. Il me fait juste savoir qu'il ne se plaint de rien. La discussion n'ira pas plus loin. Le troisième frère est là, il ne dit jamais rien.

Et ce matin, René m'appelle parce que Fernand vient de tomber. Par chance, je prends la communication entre deux consultations. J'ai tout d'abord cru qu'il avait eu un malaise. René a du mal à m'expliquer: "il est pas bien", "il tient pas debout". Je réussis à comprendre qu'il est fatigué et ne se lève plus depuis trois jours, et qu'il est tombé alors que ses frères le portaient pour aller aux toilettes. Je prévois de passer chez eux deux heures plus tard. Je profite de ce temps pour tenter de joindre le cancérologue: j'essaye de donner à Fernand la possibilité d'être accueilli directement dans un service sans passer par la case "urgences" si une hospitalisation s'avérait nécessaire. Manque de chance, l'établissement est plein, et le cancérologue me demande de le faire passer par les urgences en attendant de libérer une place.

Lorsque j'arrive chez eux, René m'accueille avec des lunettes de soleil sur le nez, qu'il prend soin de garder même à l'intérieur de sa maison, probablement pour ne pas me montrer son désarroi. Fernand ne se plaint de rien, mais n'est effectivement pas bien. Ils préfèrent une hospitalisation, alors j'organise: transport, papiers, courrier, téléphone. Au médecin urgentiste, je traduis le "il est pas bien" par "il a une hémiparésie gauche croissante depuis 3 jours avec troubles de la conscience intermittents", c'est plus clair pour lui. L'urgentiste me suggère de "voir avec le neurochirurgien" qui exerce dans l'autre clinique, puis me met en garde: si Fernand a été suivi à l'hôpital, il l'adressera là-bas. J'ai déjà organisé le transport, appelé le cancérologue, alors l'urgentiste baisse la garde: "envoyez-le, je verrai ce que je ferai". René enlève ses lunettes au moment où je pars, et laisse voir ses yeux rougis. Il sent son monde s'écrouler. Il a pensé à la maladie de son frère, mais pas à son absence, et il sent que c'est bien ce qui va lui arriver. Je suis frustrée de ne pas avoir eu le temps de l'aider à s'y préparer: on ne s'est vus que deux fois depuis la récidive de Fernand.

L'urgentiste m'appelle dans l'après-midi, et là, ça tombe très mal. Je suis en consultation avec une patiente qui vient pour un motif très bénin. Je suis toujours mal à l'aise quand je prends une communication d'un autre médecin pour un sujet grave en pleine consultation.

La première difficulté est de garder le secret. Il faut faire de grandes circonvolutions pour ne pas prononcer de nom. Ensuite, la conversation que j'ai peut être très anxiogène pour la personne qui est en face, et qui regarde le bout de sa chaussure en faisant semblant de ne rien entendre. L'urgentiste m'explique que Fernand fait une hémorragie, que les neurochirurgiens récusent la chirurgie. Il ne me parle pas du pronostic "très sombre à court terme" probablement parce qu'il ne me connait pas, et je ne dis pas "il est train de mourir, quoi" parce que j'ai quelqu'un en face de moi. Je finis par lui dire "On est dans une optique uniquement palliative, donc", ce à quoi il me répond: "je suis désolé". Je lui rappelle au passage qu'il n'y est pour rien, et que le mauvais pronostic est connu de tous. Lorsque je raccroche, il me faut me reconnecter sur la rhinite allergique de la femme qui est en face de moi. Cette dernière prend l'initiative de raccourcir au maximum la consultation. Des cinq motif annoncés à son arrivée ne restera plus qu'un. Elle prend son ordonnance, récupère sa carte VITALE, et part aussi vite qu'elle n'est jamais partie de mon bureau.

Le soir, après la consultation, René m'attend sur le parking du cabinet. Les patients qui m'accostent sur le parking me mettent habituellement dans une colère noire, mais là, je suis étrangement sereine.

Il enlève ses lunettes et s'approche de moi.

- Le médecin, là-bas, il nous a dit qu'il ne passerait pas la nuit.

- Je l'ai eu au téléphone, il m'a dit qu'il ferait tout pour qu'il ne souffre pas et que ça se fasse dans le calme.

Alors, lui qui m'a toujours saluée de loin, me serre fermement la main en me regardant dans les yeux.

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Rom 10/06/2013 16:14

Notre métier est triste mais beau

Salvan 09/06/2013 15:11

Bonjour Armance.
Pour ma part quand tombe un appel "dur" et que je suis en consultation, je m'excuse auprès du patient et je quitte le bureau afin de finir la conversation dans un lieu isolé ( salle de repos, réserve, bureau du confrère qui n'est pas là). Il suffit d'un tel sans fil.

armance 09/06/2013 15:22

Je le fais parfois aussi, je m'isole dans le bureau de mon associé s'il est absent, ou dans la tisanerie, mais je ne dispose alors pas de l'ordinateur et donc pas du dossier du patient.

adishatz 09/06/2013 14:57

Et ça, ce geste c'est ce qui me conforte dans l'idée de faire de la médecine générale.

bluerhap 09/06/2013 12:00

C'est une très belle histoire, merci.
Je rebondis sur une phrase : "Je suis toujours mal à l'aise quand je prends une communication d'un autre médecin pour un sujet grave en pleine consultation." Je n'ai pas ce malaise, parce que lorsque ça se produit, j'ai toujours un mot d'excuse pour le patient en face de moi, et celui-ci me renvoie systématiquement une réponse très valorisante, comme quoi il est content de savoir que le jour où il aura une maladie grave je serai là pour m'occuper de lui.

armance 09/06/2013 15:04

Dans cette situation là, je m'excuse aussi toujours auprès du patient qui est en face de moi et qui est aussi interrompu dans sa consultation, mais je suis surtout mal à l'aise d'une part parce que la sauvegarde du secret est parfois acrobatique, surtout dans des petites communes où les gens se connaissent, mais aussi parce que je ne peux pas employer un langage spontané avec le médecin que j'ai au bout du fil. Nous avons notre propre façon de communiquer entre nous, et, par exemple, lorsque je veux transmettre des éléments du contexte social ou intellectuel du patient dont il est question, j'ai toujours la crainte que ce soit entendu comme un jugement de valeur par la personne en face de moi, alors que ce n'est pas le cas. Certains mots que nous utilisons entre nous sont parlants, mais peuvent choquer des oreilles non initiées.
Cette situation n'est effectivement jamais reprochée par les patients en consultation qui perçoivent que l'on peut déployer une attention particulière quand les événements l'exigent.

Romain 07/06/2013 21:02

Pour imaginer un peu plus les personnages, quels seraient leurs âges ?

armance 08/06/2013 08:34

Leur âge importe peu, puisqu'ils ont toujours vécu ensemble tous les trois "comme ça". Ils ont maintenant la cinquantaine.

Toto 07/06/2013 18:47

Merci