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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Paul.

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Paul et Antonine habitent ensemble depuis maintenant un peu plus de soixante ans. Ils ont vécu une vraie histoire d'amour.

Lorsqu'ils se sont connus, Paul vendait des légumes sur les marchés. Antonine était plus jeune, fraîchement arrivée d'Espagne avec sa famille pour fuir les violences de la guerre. Ils se sont vite mariés et ont travaillé toute leur vie ensemble.

Ils ont aussi rapidement eu des enfants. Ils en ont eu cinq au total, et le disent encore: pour eux, chaque naissance a été magique.

Les enfants sont partis, la maison est devenue trop grande, et puis un jour, les moyens ont manqué, alors Paul et Antonine ont décidé de déménager pour un appartement plus petit.

Je les ai connus à cette période là. Paul a décidé de changer de médecin traitant. Il reprochait à son ancien médecin traitant de ne pas lui avoir fait un dépistage complet du cancer de la prostate. Son médecin lui proposait un dosage de PSA tous les ans, mais pas de toucher rectal. On venait de lui diagnostiquer un cancer dans sa prostate, et il se sentait floué. A quatre-vingt trois ans, encore bien en forme, il était motivé pour se traiter. Comme la tumeur était petite et très localisée, son urologue lui a proposé d'attendre. Il lui a expliqué que ces tumeurs-là évoluent très lentement, sur parfois plus de vingt ans, et que la chirurgie risquait de lui apporter bien plus de désagrément sans rien apporter à sa vie quotidienne. Paul me reposait régulièrement cette question en consultation:

- On peut pas m'opérer, ça vaut pas le coup?

Je lui ré-expliquais le même argumentaire que son urologue. Je pensais sans le dire que bien des soucis pouvaient survenir d'ici à ce que ce cancer devienne parlant. Il insistait, se renseignait, demandait à ses enfants de regarder pour lui sur Internet. Il a entendu parler d'un traitement par ultrasons. Devant son insistance, je l'ai laissé consulter dans le lointain CHU un urologue spécialiste de ce traitement, qui a abouti à la même conclusion: le mieux est de ne rien faire.

Le temps nous a donné raison.

Un an plus tard, le coeur de Paul a montré des signes de fatigue. Une de ses valves s'était rétrécie, et la décision a rapidement été prise de la changer. Il a eu du mal à comprendre pourquoi on lui proposait une opération à coeur ouvert à son âge alors qu'on était plusieurs à être d'accord pour ne pas traiter son cancer:

- Pourtant, c'est grave, un cancer, non?

Gravité, urgence...

Paul s'est très bien remis de cette intervention. Il se sentait même bien plus alerte que les années précédentes. Alors, il a remis le projet de traitement de sa prostate sur le tapis, et comme les autres fois, j'ai temporisé.

Une prothèse de hanche plus tard, Paul a commencé a avoir quelques difficultés. D'abord, il avait mal, tout le temps. Alors, il se sentait miné. Les antalgiques usuels ne le calmaient pas, et il se sentait bridé dans tous ses projets. Il a petit à petit perdu le goût de faire les choses: plus envie de cuisiner, plus envie de sortir. La douleur était tout le temps là.

J'ai fini par lui donner des médicaments plus puissants contre la douleur, tout en mettant en garde Paul et son entourage contre le risque d'effets secondaires: vertiges, chutes, confusion. Une prothèse de hanche, ça suffit.

Aucun accident n'est survenu, la douleur a petit à petit disparu, mais Paul est resté très cafardeux. Il abandonnait petit à petit toutes les activités qui lui faisaient envie auparavant, et devenait morose. Ma remplaçante lui a prescrit un traitement anti-dépresseur.

Paul a alors commencé à avoir de sérieux problèmes de mémoire et de comportement. En consultation, il arrivait, enjoué, pour renouveler son traitement, quinze jours trop tôt, trois semaines trop tard. Avec un grand sourire, il me tenait des propos catastrophistes. Il ne se souvenait plus du nom ni du nombre de ses médicaments, et aussi me reposait plusieurs fois la même question à quelques minutes d'intervalle. Antonine a aussi appelé au secours plusieurs fois:

- il oublie tout, il est dangereux en voiture!

Le traitement contre la douleur avait été arrêté, et je lui ai fait abandonner l'anti-dépresseur. Rien n'a changé. Une infirmière est venue pour préparer son traitement parce qu'il se trompait souvent, et il a petit à petit accepté de ne plus conduire. A partir de ce moment, je suis venue chez lui régulièrement pour renouveler son traitement. C'était aussi l'occasion pour moi de croiser Antonine, que je voyais habituellement rarement: elle était suivie depuis une vingtaine d'années par mon associé. Je m'occupe de Monsieur, mon associé de Madame. Chaque fin de visite, nous avons notre quart d'heure politique. Antonine, Madrilène, fille de Républicain Espagnol, et son mari, tout deux communistes de la première heure, commentent l'actualité politique Française mais aussi internationale. A presque quatre-vingt dix ans, ils sont concernés par les vicissitudes de la vie des Sans-Papiers, le droit à l'avortement, révoltés par la corruption, les inégalités sociales, la fermeture des derniers haut-fourneaux.

Depuis la naissance de mon troisième enfant, ils me font part à chaque visite de leur émerveillement devant les tout-petits. Antonine a adoré enfanter et élever les siens. Elle ne se remettra jamais de la perte, dans ses premiers mois, de son quatrième, et revit une joie inépuisable à chaque visite de ses arrière-petits enfants. Le salon est constellé de leurs portraits. Alors Paul me demande des nouvelles des miens... plusieurs fois par visite:

- Alors, ça leur fait quel âge, maintenant? Ah, c'est beau les enfants!

Et je réponds plusieurs fois par visite.

Il se souvient encore des siens, enfin, de quatre, ceux qui sont encore en vie, Il a oublié celui qui est parti trop tôt, ce qui déçoit sa femme.

Entre temps, l'un de ses enfants l'a emmené à une consultation spécialisée dans les problèmes de mémoire, et le diagnostic est rapidement tombé, attendu de tous: Paul est atteint d'une démence de type Alzheimer. Un traitement spécifique lui a été prescrit, et le cours de la vie a repris là où il en était. Il a aussi oublié qu'il avait un cancer de la prostate.

Il y a quelques mois, Antonine m'a prise à part, dans la chambre de l'appartement.

- Voilà Docteur, j'ai une chose de femme à vous dire. C'est pas vous mon médecin traitant, mais il n'y a qu'à vous que je puisse en parler, et il n'y a que vous qui puissiez faire quelque chose.

J'ai fermé la porte.

- Moi, quand j'étais jeune, vous savez, au lit, il fallait pas m'en promettre. Je n'allais pas pour ainsi dire avec le premier qui passe, mais avec Paul, J'ai toujours adoré ça. Et encore maintenant, vous savez, si ça fait soixante ans qu'on est toujours ensemble avec lui, il n'y a pas de secret, c'est parce que ça marche bien la nuit. Alors bien sûr, c'est pas comme quand on était jeunes, mais vous savez, de la tendresse, il y en a énormément, et c'est ça qui compte. Seulement voilà, depuis la semaine dernière, c'est devenu trop. Et pourtant, je vous dis, moi, c'est plutôt deux fois qu'une.

- Vous voulez dire que vous préféreriez plutôt deux fois que trois?

- Oui, c'est ça, exactement. Et à peine fini, il veut recommencer, et moi, je suis fatiguée, il faudrait quand même dormir un peu. Et puis, vous comprenez, il n'y arrive pas, alors il s'énerve, il deviendrait presque méchant. Il ne m'a pas brusquée, mais là, il me fait peur. Il faut faire quelque chose! La journée, il est comme d'habitude, mais toutes les nuits, ça recommence.

- Et le jour, il est comment?

- Le jour? Ah mais comme si rien n'était. Je jour, c'est comme d'habitude, et j'ai l'impression qu'il ne se rappelle de rien.

Je suis sortie de la chambre pour voir Paul. J'ai glissé une question pendant la consultation:

- Et vous dormez bien, la nuit?

- Comme un bébé! J'ai du mal à m'endormir, et après, je fait une très bonne nuit.

Depuis le début, Paul ne voit pas ou ne veut pas voir ses troubles, et tout se passe comme s'il n'avais conscience de rien. J'essaie d'orienter la conversation vers ce qui pourrait bien se passer d'autre la nuit, mais il n'en démord pas: la nuit, il dort. Antonine me lance des yeux noyés, je pense qu'elle a peur que je ne la croie pas, ou que je ne tienne pas compte de sa requête, puisque je suis le médecin de lui, et pas elle.

J'annonce alors à Paul l'ajout d'un médicament pour le soir:

- Ah ça, je sais pas, vous faites comme vous voulez, mais il faut voir avec l'infirmière, c'est elle qui les prépare. Moi, je m'en occupe pas.

Je choisis de lui donner un neuroleptique à très faible dose, et je demande à Antonine de me tenir au courant de ses effets.

Antonine me rappelle une semaine plus tard:

- C'est impeccable, la nuit, il est redevenu exactement comme d'habitude, comme ça c'est très bien.

Je lui ai fait arrêter, et leur vie a repris son cours, depuis maintenant plus d'un an.

J'ai bien lu les recommandations de la revue PRESCRIRE, j'ai aussi reçu depuis un courrier de la Caisse d'Assurance-Maladie rappelant qu'il n'est pas recommandé d'utiliser les neuroleptiques pour les patients atteints de démence type Alzheimer.

Mais il y a des fois...

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zigmund 20/04/2013 19:46

effectivement histoire touchante
la revue prescrire se trompe parfois : nous venons d'en avoir un exemple frappant en ophtalmologie du à une méconnaissance du sujet
( Cf twitt de jbrottier La communauté scientifique ophtalmo s'oppose à la position de #Prescrire au sujet du traitement des néovaisseaux rétrofovéolaires visibles)

doc.plancher 20/04/2013 10:11

Les recommandations sont des généralités, nous suivons tous des patients atteint de démence et que celui qui n'a jamais prescrit de neuroleptique t'engueule le premier! Et entre nous , je pense qu'ils sont souvent beaucoup plus utile que les traitements spécifiques de la maladie l'alzheimer.Et j'aime beaucoup ton histoire , pleine de sensibilité et de poésie.

mounblue 19/04/2013 11:53

histoire touchante! J'ai connu un Paul et son Antonine, et lorsqu'il est devenu violent alors que jusque là il avait toujours été doux d'après son epouse j'etais bien ennuyée. On diabolise souvent l'usage des neuroleptiques, il n'empêche que comme tout medicament "dangereux" il est efficace; moi même j'ai exceptionnellement eu à instaurer un traitement par neuroleptique, ça me rebute toujours. Mais en respectant les precautions d'usage et en surveillant la tolerance du trt tu prouves qu'on peut les utiliser en phase aigu avec une balance benefice risque positive!