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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Noces de palissandre.

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Une fois par mois, je me rends chez Pierrette et Jean.

Ils se sont connus alors que Pierrette avait quatorze ans. Ils habitaient le même village. Elle avait vingt-et-un ans quand ils se sont mariés, lui vingt-huit. De cette union est né un seul enfant, qui habite loin depuis plusieurs années. Il vient les voir de temps en temps.

Ils vivent dans la maison où est née Pierrette. C'est une ancienne ferme qui a été petit à petit rénovée. Une date est gravée sur le linteau en pierre au dessus de la porte d'entrée: 1685. Pierrette est très fière de cette date et de sa maison, elle me montre souvent une photo de sa mère et elle encore bébé posant devant l'entrée. Elle y est née, y a vécu toute sa vie, et espère ne jamais en partir.

Le temps a passé. Pierrette a maintenant quatre-vingt six ans, son mari quatre-vingt treize. Ils habitent toujours ici, ensemble. Elle ne peut plus marcher. Quand je viens les voir, tous les mois, je la trouve dans la cuisine, assise dans un fauteuil roulant. La maison est très calme: Pierrette n'est adepte ni de la télévision ni de la radio, et seule une pendule imprime un fond sonore qui me semble terriblement monotone. Je ne sais pas ce qu'elle fait de la journée, elle me dit qu'elle "bricole", mais qu'elle s'ennuie aussi un peu. Elle est en train de regarder par la fenêtre quand j'arrive. Jean est toujours "quelque part par là", souvent en train de s'occuper dans le potager. Je commence donc par un tour au potager en arrivant: il n'entend plus rien, et se déplace très lentement. Il amorce un retour vers la maison dès qu'il m'aperçoit, et je m'occupe de sa femme le temps qu'il arrive. Je tremble chaque fois que je le vois marcher: il est grand, voûté, raide, et on dirait un grand édifice en perpétuel déséquilibre, toujours au bord de la chute. Jusqu'ici, apparemment, il n'est encore jamais tombé. Je suis d'autant plus inquiète que leur maison est pleine de petites marches et contre-marches, autant d'obstacles qui empêchent de circuler en fauteuil pour l'une, et risquent d'accrocher les pieds pour l'autre.

Je m'arrange pour passer quand leur aide-ménagère est là, car Pierrette et Jean se plaignent peu, oublient ou négligent de me signaler quelques problèmes qui puissent avoir leur importance. Je lui confie aussi l'ordonnance, car c'est elle qui va ensuite chercher les médicaments. Si je passe plus tôt le matin, c'est l'aide-soignante que je croise: elle vient les aider pour leur toilette. Une infirmière passe aussi une fois par semaine pour préparer un pilulier avec leurs médicaments. Trois fois par semaine, un kinésithérapeute vient pour aider Pierrette à retrouver ce qui lui reste de la possibilité de poser un pied devant l'autre.

Tout ce petit monde passe, s'active, se croise chez eux le matin, puis, de midi jusqu'au lendemain, ils se retrouvent tous les deux dans leur maison.

Ce jour-là, l'Ours m'avait donné rendez-vous pour une pause déjeuner dans une petite brasserie. Je l'avais prévenu: "c'est moi qui ai la ligne ce midi". Il ne s'agit absolument pas de ma silhouette, mais du fait que c'est le numéro de téléphone de mon portable qui est donné dans le message d'accueil du cabinet entre midi et deux heures, je suis donc joignable en cas d'urgence.

Ce qui arrive exceptionnellement est justement arrivé ce jour là, juste au moment où j'allais pousser la porte du restaurant: le portable sonne. Je décroche, et je reconnais la voix de l'aide-ménagère de Pierrette et Jean.

- Il faut que vous veniez tout de suite, j'ai trouvé Jean dans la grange, je crois qu'il est tombé et qu'il ne peut plus se relever!

Je ne pousse pas plus loin les investigations. De loin, le problème a l'air simple, l'histoire est dramatique et hélas d'une terrible banalité: Il est tombé, probablement sur une de ses hanches, et, pour la première fois, il devra passer quelques jours hors de sa maison.

J'annule donc le repas de couple avec toute la diplomatie possible, et fais route vers chez eux.

En arrivant, j'entends un bruit de moteur qui vient de la grange, et je suis accueillie par un voisin que je ne connaissais pas, et qui m'arrête:

- Ne vous inquiétez pas, Docteur, quand il est comme ça, il faut rien lui dire et le laisser faire. Il part par là, longe le ruisseau là-bas, après il fait le tour derrière et il revient, mais ça risque rien, y a personne qui circule.

J'entre dans la grange. J'y trouve le tracteur avec le moteur allumé, et, juché en haut, assis sur le siège conducteur, ouvrant la porte avec son bras gauche, et se retournant vers nous, Jean, qui se met à hurler:

- Foutez-moi la paix, elle me fait chier, ça fait soixante-cinq ans qu'elle m'emmerde, j'en peux plus, je m'en vais!

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toubib92 21/02/2013 16:49

Ouch..la vie de couple n'est pas un long fleuve tranquille...

Kez 17/02/2013 22:14

Vous avez vraiment le sens de la chute...

DocAdrénaline 16/02/2013 11:56

Rooooh la la ! Fantastique.