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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Nan mais allô, quoi!

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Il y a quelques mois, je reçois un appel téléphonique en pleine consultation. La secrétaire a proposé à l'interlocuteur de prendre un message, mais il a insisté pour me parler directement. Elle me passe donc la communication en m'annonçant son auteur:

- Le Docteur Tartempion veut vous parler, il parait que c'est le nouveau pneumologue de l'hôpital.

Je découvre l'information sur le moment. J'ai effectué mes deux derniers stages d'interne dans l'hôpital du coin, et je connais donc une partie des médecins qui y exercent en chair et en os. Seulement les années passent depuis que je me suis installée, les effectifs se renouvellent, et hormis pour la régulation, je m'y rends très rarement. Je suis finalement satisfaite que le premier contact avec ce nouveau médecin soit plutôt téléphonique qu'épistolaire, ce qui me parait toujours plus authentique, et permet l'échange: autant que la présentation soit mutuelle. Je prends donc la communication.

- Bonjour, je suis le Docteur Tartempion, pneumologue à l'hôpital, et j'ai en face de moi Madame Brouillette, dont je vais maintenant m'occuper.

- Ah, très bien.

En l'écoutant, j'ouvre le dossier de la patiente en question. Je me souviens l'avoir adressée en urgence deux mois plus tôt au décours d'une pneumopathie qu'elle tolérait très mal.

- Je l'ai vue en hospit pour une pneumopathie, et là, elle vient pour un contrôle. En fait, je vous appelle, parce qu'elle m'a dit que lors de sa dernière consultation avec vous il y a un mois, vous ne lui avez pas renouvelé l'ordonnance pour le spray de RESPIREX qu'elle prend tout les matins. Si je lui ai prescrit en sortant, c'est bien qu'elle en avait besoin, alors je voudrais savoir pourquoi vous ne les avez pas renouvelés quand vous l'avez vue en consultation.

Je me sens sur la sellette, face à un procureur de la république dès la troisième phrase. On peut dire que la prise de contact est plutôt tendue d'emblée. Je vais devoir composer avec l'humiliation qu'il est en train de m'infliger, car il me parle comme on ne m'a pas parlé depuis mes études, ce qui était déjà inadmissible à cette période, malgré le complexe d'infériorité qui m'a été infligé pendant ma formation. Il ne me connait pas encore, et se permet déjà de juger mon travail face à la patiente qu'il n'a pas eu encore le temps de bien connaître.

Je me refuse en mon for intérieur de le cataloguer d'emblée, mais l'envie de voler dans ses plumes est grande, cependant freinée par la présence d'une autre patiente face à moi, et qui ne vient certainement pas pour assister à une passe d'armes entre médecins.

Il est passé en trois phrase de "Bonjour" à un reproche, je dois donc être concise dans ma réponse car je sens qu'il ne va pas me laisser beaucoup de place.

- Elle est venue en consultation pour un motif tout autre, ne m'a pas parlé de ce traitement, et je n'avais pas encore reçu de courrier de votre service.

Le retard du secrétariat est un problème chronique de ce service. Les médecins dictent les courriers plusieurs jours après la sortie des patients, et les secrétaires ont un retard d'environ trois semaines. Certaines lettres parviennent avec un mois de décalage. Je me souviens avoir vu à plusieurs reprises un pneumologue dans le service d'urgences occupé à dicter le courrier de sortie d'un patient qu'il avait décidé de réhospitaliser, pour pouvoir boucler le dossier de l'hospitalisation précédente et en réouvrir un nouveau.

Pour pallier à ce retard, nous recevons parfois un courrier pré-rempli nous informant que "le patient Untel est hospitalisé dans notre service depuis le tant". Parfois, les patients sortent avec un petit courrier manuscrit très succinct, avertissant qu'un courrier détaillé suivra plus tard...

Je suppose que, pour un médecin qui prend un poste dans un service, découvrir que le secrétariat souffre de trois semaines de retard sur le travail de saisie ne doit pas être une bonne nouvelle.

J'étais donc heureuse de recevoir une vraie communication, avec la latitude de demander des précisions utiles, et je reçois d'entrée un reproche. Il appuie:

- Oui, ben si je prescris un traitement, c'est pour le bien de la patiente et pour qu'il soit poursuivi. D'ailleurs, c'est moi qui vais la suivre pour ça, maintenant.

Et hop, il en a remis une couche. Il ne veut pas me laisser parler, et bien soit. Je ne suis pas dans un tribunal, je ne vais pas envoyer d'avocat pour me défendre. Puisqu'il ne me laisse pas de place pour m'exprimer, je vais garder le droit de me taire.

Je ne vais pas lui dire que Madame Brouillette, elle est venue me voir la dernière fois parce qu'elle ne dormait pas. Elle ne dormait pas suite à des soucis financiers dont je ne connaîtrai jamais les tenants et les aboutissants, mais elle m'a expliqué que quelqu'un avait été peu honnête avec elle, et qu'elle allait avoir des soucis avec des huissiers, alors qu'elle était dans son bon droit, et qu'elle ne voulait pas avoir à vendre une de ses maisons, parce qu'elle en a plusieurs. Je lui ai parlé d'avocat, mais elle a tout de suite dit qu'elle préférait faire sans, qu'aucun n'est honnête, qu'ils n'aident que les gens qui ont de l'argent, et qu'elle, elle n'en a pas, de l'argent. C'est pour ça qu'elle ne me paye que quand elle peut, c'est-à-dire toujours, mais avec des délais très variables.

Je ne vais pas lui dire qu'elle prend rendez-vous et vient... parfois. Elle s'excuse toujours au rendez-vous suivant, quand elle me pose un lapin, mais elle m'en pose souvent.

Je ne vais pas lui dire qu'avec elle, je cherche toujours le réel motif de sa venue, parce que ce n'est jamais celui quelle me présente en premier, et c'est toujours une histoire tortueuse. Elle a eu un poignet fracturé lors d'une agression, est venue en m'expliquant qu'ils étaient plusieurs à s'acharner contre elle, qu'elle allait "les mettre au tribunal". La cicatrisation a été longue, d'autant que la fracture s'est déplacée malgré l'immobilisation: "je ne peux pas rester en place, je suis comme ça". Elle est venue à de nombreuses reprises me dire qu'elle avait mal, puis me demander des certificats attestant de la lenteur de ses lésions à se consolider. Le tribunal n'a pas penché de son côté. Elle n'a pas obtenu les compensations financières escomptées.

Je ne lui dirai pas qu'elle a un passé psychiatrique chargé, que j'avais soupçonné dès la première consultation, mais dont elle a accepté de parler au bout de plusieurs années: elle m'a même confié qu'elle était suivie au CMP et qu'elle prenait un traitement quotidien qui comprenait quatre médicaments. Je lui ai fait prendre le risque des intéractions médicamenteuses sans le savoir et sans le vouloir pendant trois ans. Pour elle, le traitement à visée psychiatrique n'est pas un traitement médical. Elle pensait que ça ne valait pas la peine de m'en parler, ou avait aussi un peu honte ou peur de me parler de son passé. Elle avait aussi la crainte que "ça se sache" dans son entourage.

Je ne lui raconterai pas qu'elle m'a donné une fausse adresse et un faux numéro de téléphone lors de sa première consultation. On s'en est rendu compte un jour où j'ai du venir en visite à domicile parce qu'elle ne pouvait plus se déplacer: je n'arrivais pas à trouver sa maison, j'ai tourné un moment et perdu beaucoup de temps. J'ai attendu qu'elle me rappelle. Elle a commencé par insulter ma secrétaire, puis s'est excusée auprès de moi, en avouant qu'elle avait donné des fausses informations pour se protéger, sans autre argument qu'"on ne sait jamais".

Je ne dis rien à ce médecin spécialiste qui pense avoir tout compris de lui même et semble n'attendre de moi que le recopiage mensuel de ses ordonnances.

Je reçois trois mois plus tard une lettre du Docteur Tartempion:

"Je vois ce jour Mme. Brouillette. Elle a malheureusement interrompu son traitement depuis quelques semaines..."

J'en reçois une le mois suivant:

"Madame Brouillette ne s'est pas présentée à la consultation ce jour".

Elle est venue me voir entre temps pour autre chose, je lui ai renouvelé son RESPIREX, elle m'a dit qu'elle avait l'impression que ça ne lui servait pas, qu'elle ne le prenait plus, et a trouvé une excuse de son cru pour la consultation à laquelle elle n'est pas allée.

C'est dommage, avec un peu plus d'écoute, on aurait pu faire mieux pour elle.

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Taoma 17/07/2013 11:55

Ça m'étonne, parce que les pneumologues sont des gens sympathiques habituellement. Tu es certaine - certaine qu'il n'était pas cardiologue plutôt ? :D

totie patiente 11/07/2013 17:47

C a illustre bien la blague (?) qui s'adresse d'abord aux chirurgiens, mais qui pourrait aller aussi pour n'importe quel "spécialiste".
- Connaissez vous la différence entre un chirurgien et Dieu ?
Dieu, lui, sait qu'il n'est pas chirurgien
Bien le bisou

armance 11/07/2013 23:16

Au fond, cette blague peut s'adresser à beaucoup de médecins, spécialisés ou non...

docteur Vincent 09/07/2013 23:42

On n'est pas les larbins ni les gratte-papiers de messieurs les spécialistes

doc.plancher 09/07/2013 18:44

sa me rapelle une autre histoire sympa de spé; il y a quelques semaines , je vois après a sortie d'hosto Mr Rigrolo après un infarctus bien pris en charge, avec 2 stents posés.Il sort avec le traitement habituel -ou presque- puisque le cardio le met sous brilique°. J'explique à Mr rigrolo que le brilique c'est pas top , et je le met sous duoplavin , en plus 1 prise par jour au lieu de 3 .Il revoit le cardio un mois après qui le remet sous brilique et qui m'écrit noir sur blanc dans le courrier de sortie que j'ai fait une faute , que s'est quasiment médico-légal, que le brilique est LE TRAITEMENT de référence et que le clopidogrel est un vieux truc de 3° intention dixit les dernières études!!!Et là , j'avoue que sa m'a gavé un max.J'ai donc écrit à ce jeune homme, en lui demandant de me donner ses sources et lui joignant les miennes , à savoir les 2 avis de Prescrire° sur la question.
Sa fait 2 mois que j'attends la réponse , sachant qu'il a eu la lettre. Et oui une des secrétaires du service est ma patiente , et elle a bien rigolé en voyant le courrier!
Je pense que la réponse ne viendra point.

armance 09/07/2013 19:00

La publication dans le courrier... Il m'est arrivé de le faire. De même que je joins volontiers les circulaires de l'Education Nationale aux certificats pour absence, aptitude à la scolarité en maternelle, ou reprise de la scolarité demandés abusivement par les chefs d'établissement. L'effet est radical.

Pascal Charbonnel 09/07/2013 11:13

En fait, tu as voulu nous faire rire, c'est une histoire inventée ? Es tu sure que ce n'est pas un canular téléphonique, cela y ressemble tellement (en tout cas, c'est ce que j'aurais dit au collègue au téléphone. Ou alors un docteur du siècle dernier qui s'est trompé dans sa machine à remonter le temps.

Docteur neurone 09/07/2013 10:38

Halala qu'elle patience, je l'aurais envoyé bouler cet arrogant suffisant...

christian lehmann 09/07/2013 10:21

Le bonheur d'avoir la bibliotheque prescrire en fond d'écran, dans ces cas là, et de renvoyer le respirex dans les bronches du péteux...

Mentalo 09/07/2013 10:13

Je suis sûre qu'il va finir par te reprocher de lui avoir adressé une patiente aussi... imprévisible :-)

docteurdu16 09/07/2013 09:30

Merci pour ce témoignage. Une seule chose me chiffonne : respirex, c'est quoi ? Car cela change beaucoup de choses.

armance 09/07/2013 13:24

On peut se dire que le RESPIREX est un traitement de fond de la bronchite chronique, dont l'utilité est prouvée. Je ne remets pas en question la prescription du traitement, mais surtout la distorsion de la communication entre professionnels de santé qui a entouré cet acte.

DocArnica 09/07/2013 05:02

J'admire ton sang froid face à ce petit péteux de pneumologue. Je ne me serai pas retenue personnellement de lui exprimer le fond de ma pensée . Joli billet dans lequel j'ai cru reconnaître une patiente qui m'avait également baladée avec ses mensonges répétés et ses lapins ... Le monde est fait de diversité : il en va ainsi de pneumologues et de patients.