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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Mon Tonton.

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Dans un cabinet médical, nombreux sont les objets qui ne laissent pas les patients indifférents.

Certains intriguent, certains font peur, surtout les plus fins et les plus métalliques d'entre eux, ceux qui tintent quand je manipule la boîte métallique où ils sont rangés.

Celui qui est le plus sujet à commentaires est l'un des plus simples et des plus répandus, car beaucoup des patients en ont un à la maison, qu'ils s'en servent ou non: la balance.

En fait, je devrais dire "les", car j'en ai deux: un pèse-bébé et une balance pour les plus grands.

Le pèse-bébé attise beaucoup d'émotions. Entre les récriminations justifiées des tout-petits contre son toucher froid et dur, quitte à l'humidifier pour affirmer la protestation, la crainte des petits de se voir empoignés par une inconnue avec l'assentiment des parents dont ils attendaient une légitime protection, et les angoisses pondérales desdits parents, on peut dire que certaines pesées sont épiques. Le pèse-bébé et moi nous en avons vu d'autres.

Mais c'est bien la balance des adultes qui attire le plus de commentaires. Les bébés ne semblent pas avoir leur mot à dire, du moment qu'ils caracolent dans le bon couloir entre deux courbes.

Jusqu'à l'âge de treize ans, il est difficile pour beaucoup d'enfants de résister à l'envie de sauter sur la grande balance à pieds joints pour essayer de faire grimper l'aiguille le plus haut possible. Ils pourraient presque, si je les laissais faire, transformer ma balance en stand de foire: "Approchez, Mesdames et Messieurs, une récompense à qui atteindra le chiffre cent-quarante, un euro le tour, vous avez droit à trois tentatives!". C'est devant cette tentation que l'on peut évaluer la puissance du surmoi de chacun, celle de l'autorité des parents, et aussi l'attention volatile du docteur.

Faire passer systématiquement les enfants par la case "balance" avant toute chose est facile, ils en ont tellement envie... Et puis, j'y vois l'intérêt de me permettre de compléter les courbes de croissance au fur et à mesure, pour pouvoir donner des réponses au cas où la question d'un problème de poids se pose plus tard, mais aussi de doser les médicaments. Car je fais aussi partie des parents qui, se levant la nuit pas forcément avec le sourire pour donner une dose de paracétamol à leur enfant fébrile qui chouine, se posent cette question:

- Et merde, il pèse combien au fait? J'en mets combien, du sirop?

C'est à l'âge où les garçons ne savent plus trop quelle est leur tessiture vocale, et où les filles sont obligées de déboutonner leur pantalon pour le descendre sous leurs hanches que les réticences à poser un voire deux pieds sur ma balance, et en lâchant le mur s'il-vous-plait, deviennent visibles. Le passage par la toise juste en suivant permet de juguler les premières angoisses pondérales:

- Allez, viens te mesurer, je vais t'expliquer ce que c'est qu'un IMC, et ça va te remonter le moral.

A "Horreur! J'ai grossi très vite!" je réponds "oui, mais difficile de prendre dix centimètres dans l'année sans prendre un gramme". La plupart des collégiens savent lire une courbe, autant utiliser leur compétence.

A partir de là, plus on avance en âge, plus la question de se peser devient délicate.

Nous l'avons tous appris dans nos facultés: le poids est un élément important de l'examen clinique. Il ne signifie souvent pas grand chose en lui-même, mais peut être l'indicateur de beaucoup d'événements. Sa variation nous indique souvent qu'"il se passe quelque chose" et que nous devons aller chercher plus loin, prêter oeil et oreille attentifs à la suite des événements.

Le passage par la balance est chargé de signification pour les patients, comme le montrent les nombreuses négociations que ce soit avant:

- Mais on l'a déjà fait l'an passé!

Pendant:

- Là, j'ai gardé mon maillot de corps!

ou après:

- Oui, mais j'ai déjeuné ce matin/mangé ce midi!

Ce à quoi, en me répétant souvent, j'ai des réponses et arguments fin prêts à servir et d'une redoutable efficacité, dans l'ordre:

- Mais ça, c'était l'an dernier, et nous sommes cette année.

- Vous n'êtes pas venu en cotte de maille, ni en chaussure de scaphandrier, que je sache.

- Et vous avez mangé des enclumes?

Si, dans les règles de l'art, la prise de tension se fait à un patient allongé, au repos depuis dix minutes, la pesée doit se faire au lever, à jeûn et nu. Techniquement, il est rare que les conditions soient réunies dans mon cabinet.

Faire retirer les vêtements avant la pesée peut paraître évident et logique, et est pourtant pas toujours facile à obtenir: les uns espèrent optimiser le résultat en y intégrant jean et poche remplies, les autres y voient une opportunité de négocier le résultat.

J'ai un jour demandé à un patient qui négociait âprement de se repeser sans son pantalon, pour clore rapidement le débat. Il a commencé à vider ses poches une par une sur mon bureau, trousseau de clefs, téléphone portable, pièces de monnaie, en commentant:

- On se croirait en garde-à-vue!

Et pourtant, je continue à peser les patients sur ma balance, parce que c'est plus la variation de leur poids d'une consultation à l'autre qui m'intéresse.

C'est l'occasion pour eux d'épiloguer et négocier sur les variations qu'ils constatent entre le poids qu'ils veulent bien accepter de leur balance chez eux, nus, à jeûn, avec un nombre pair ou impair de pieds dessus, et celui que leur indique crûment la balance de mon cabinet un peu moins nus, un peu plus repus, et les deux pieds dessus à la fois.

Ma balance est alors affublée de qualités:

- Elle est gentille, votre balance, plus gentille que la mienne!

Ou on lui attribue des intentions antipathiques:

- Elle est pas sympa.

Les plus attentifs, mais surtout attentives, effectuent un classement:

- Chez vous, j'ai deux kilos de plus que chez moi, alors que j'ai un kilo de moins chez le gynéco.

J'en conclus un ordre de fréquentabilité:

- 1: Gynéco.

- 2: Maison.

- 3: Médecin traitant.

Pour certains, la pose du deuxième pied sur ma balance renvoie directement au repas d'hier avant que je ne fasse le moindre commentaire et que je ne pose la moindre question:

- Et pourtant, je vous jure, Docteur, hier soir, j'ai mangé une salade et un yaourt!

Je me doute souvent que ce menu, s'il est vrai, n'était que celui de hier soir, mais je n'ai encore rien dit, rien remis en question, et on est allés directement de la case "balance" à la case "assiette". Là où je ne fais que rechercher une information médicale utile, les patients y ressentent la dénonciation d'une faiblesse récurrente, comme si je leur reprochais par ce geste d'avoir succombé quotidiennement au péché de gourmandise. On ne se défait pas facilement de sa culture.

La balance est aussi le lieu du choc des générations.

Nous sommes tous prisonniers de notre histoire, et notre rapport à notre poids en est chargé. Les générations précédent la mienne ont vécu des périodes d'insécurité alimentaire. Pour ces générations, qui ont connu au moins une guerre et plusieurs années de rationnement, un enfant maigre est un enfant vulnérable. Trente Glorieuses et plusieurs décennies plus tard, l'alimentation est disponible à profusion, pas toujours équilibrée, mais riche à coup sûr. Pour les enfants, les pathologies de carence sont devenues rares, celles de surcharge deviennent un problème de santé publique, et que je cherche à prévenir en temps que médecin généraliste.

L'angoisse et la crainte de la carence ont été plus lents à évoluer. Pour les générations précédentes, un bel enfant est un enfant "potelé", solide, alors qu'un enfant plutôt mince est qualifié de fragile. Le message de prévention est inversé pour les générations suivantes: les plus ronds seront plus sujets à des soucis à l'avenir. Voilà de quoi bien attiser un conflit de génération pour peu qu'il soit latent. En temps que médecin "de famille", me voilà souvent coincée entre "moi, je le trouve bien, mais ma mère le trouve maigre" et "moi, je le trouve bien, mais ma fille le trouve gros".

Je me transforme alors en arbitre...

Et quand un petit, trop grand pour le pèse-bébé, refuse catégoriquement de monter sur le pèse-personne malgré les encouragements, manoeuvres de séduction, chantage, invectives, ou menaces parentales, je prends l'affaire et le récalcitrant en main, je monte sur la balance, puis je le dépose et... je me pèse, avant de faire un peu de calcul mental.

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Docteur Gécé 14/05/2013 17:23

Alors moi je fais tout pareil sauf que comme je ne veux pas me peser, je les pèse dans les bras des parents puis je profite lâchement de la pesée du parent seul pour pouponner le bébé dans mes bras #HorlogeBiologiqueQuandTuNousTiens

Docmam 12/05/2013 18:25

Une fois de plus tellement vrai !
J'ai toujours du mal à faire comprendre aux patients que c'est une simple information médicale, tout comme leur tension ou la palpation de l'abdomen...
Je regarde l'évolution, je me fiche qu'ils soient habillés ou que ça soit différent chez eux... Je ne suis pas là pour leur faire la morale parce qu'ils ont pris 500g, ils arrivent à se la faire tout seul assez souvent.
Très souvent même, à leur grimace et à leur "c'est obligé ?" "j'aime pas ça." je leur propose de ne pas regarder et je ne leur dis rien, et ne fais aucun commentaire !

armance 12/05/2013 20:01

Leur proposer de ne pas regarder, je le fais aussi, comme opposer "secret médical" aux autres membres de la famille trop curieux, ça les fait rire.

SIegmund54 12/05/2013 07:55

Merci d'avoir mis en mot ce vécu quotidien !

zigmund 08/05/2013 16:03

j'aime bien cette histoire de balance mais pourquoi ce titre ?

Kyra 08/05/2013 20:45

eh,eh... moi aussi
dans le genre y a aussi: mais moi, j'ai des gros muscles, alors c'est plus lourd que la graisse qui est au-dessus....
bref, la balance appelle le marchandage!

Babeth 08/05/2013 18:49

Je me posais justement la question... :-)

armance 08/05/2013 16:11

Dans l'argot-des-tribunaux, un Tonton est une balance, un indic...