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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Mes diaboliques.

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Arlette est une vamp. Du moins, c'est comme ça que je l'ai surnommée une fois, après une consultation dont je suis sortie à genoux.

Il faut dire que je ne suis pas souvent amenée à la voir, mais je ne suis jamais déçue.

La première fois, c'était "ma première embolie pulmonaire" en temps que médecin installée, et il s'en est fallu de peu pour que je passe à côté.

Elle avait laissé un message à ma secrétaire, me demandant de passer chez elle parce qu'elle toussait et était essoufflée. La secrétaire lui avait demandé si elle avait de la fièvre, et elle avait répondu:

- j'ai des courbatures, je transpire, mais je n'ai pas regardé: je n'en fais jamais.

On ne peut pas mieux faire pour me contrarier dès le matin que de donner une réponse un peu vague avec des demi-vérités à une question précise et claire. Je n'avais encore jamais reçu Arlette en consultation, mais j'avais remarqué sa voix tremblotante, sa façon plaintive de me demander la moindre chose, souvent après un refus de mon associé, et son regard de cocker dans la salle d'attente: d'autres patients lui proposaient alors de céder leur place alors qu'elle venait en avance pour un simple renouvellement de traitement.

J'ai râlé quand j'ai eu le message sur mon portable, car j'étais en visite avec un programme déjà un peu serré. Je ne connaissais pas du tout Arlette du point de vue médical, et j'ai même eu la tentation de remettre en question son incapacité à se déplacer au cabinet, elle qui vient toujours au volant de sa voiture. J'ai finalement accepté l'idée qu'elle puisse avoir une toux, éventuellement de la fièvre, et qu'elle soit fatiguée en plein mois de février. Elle a appelé un jour où mon associé, donc son médecin traitant, n'était pas là, et j'y suis allée.

J'ai bien failli passer à côté de son embolie pulmonaire, à Arlette, parce que quand on l'interroge, elle brouille sacrément les pistes. Je lui pose des questions sur ses antécédents, et elle me dit qu'elle prend plein de médicaments pour elle sait plus trop quoi. Elle a eu plein d'opérations, une, c'était à Mulhouse, elle y habitait avec son premier mari. Oui, parce qu'elle est veuve, et deux fois, déjà. Elle a été opérée par le Docteur... Elle ne sait plus son nom, mais ça va lui revenir. Elle avait un truc au ventre, et il fallait absolument l'opérer, parce qu'il lui a dit que sinon, ça allait pas aller. Et puis après, il a fallu la réopérer, mais elle ne sait plus si cette fois, c'était l'intestin ou la vessie. Ou peut-être, la vessie, c'était après? La vessie, elle était en plein déménagement avec son deuxième mari. Ils partaient de Troye, et devaient aller à Angoulême. C'était pas une bonne période à ce moment-là. Les multiples cicatrices sur son ventre attestent une longue liste d'interventions, mais je n'arrive pas à savoir lesquelles, et je sens que je vais devoir me passer de ces informations.

J'ai glissé la visite chez Arlette avant une plage de consultations, je vois le temps tourner, je n'ai pas encore eu droit à un seul antécédent clair, hormis deux veuvages, pas un seul d'utile, et on n'a pas encore abordé ce pour quoi je suis venue. J'essaie de prendre la direction des opérations. Des antécédents, je sais qu'elle en a. Le nom du chirurgien? Je m'en fous, je veux savoir ce qu'il est venu faire. L'année? Si c'est pas cette année, l'information ne m'aidera pas. Je l'oriente vers ses antécédents médicaux. Le récit reprend sur le même mode, alors J'épluche son ordonnance. Par chance, je connais par coeur les habitudes de prescription de mon associé. Avec les années, on deviendrait presque un vieux couple. J'y trouve deux médicaments pour faire baisser la tension artérielle, deux psychotropes, un antalgique, mais pas de médicament contre le diabète, la bronchite chronique, l'insuffisance cardiaque, ni d'anticoagulants. Des problèmes au coeur? Ah oui, elle a un cardiologue, elle l'a vu... il y a un moment. Quel problème au coeur? Il lui a dit qu'il la trouvait très bien. Je peste de ne pas pouvoir rappeler la secrétaire au cabinet pour qu'elle me lise le dossier: il est treize heures trente, et elle est partie déjeuner.

Je clos le chapitre des antécédents, je remets à un peu plus tard celui des allergies et des intolérances médicamenteuses, parce que j'ai peur d'en reprendre pour une demi-heure si je lui demande si elle a déjà eu des problèmes avec ses traitements.

Je lui fais préciser l'objet de son appel, mais cette fois-ci de façon directive, parce que je commence à cerner les pièges. Je deviens un peu policière. Où? Quand? Quoi? Tout en lui posant des questions, je glisse un thermomètre sous son bras pour avoir une réponse claire à la question que lui a posé la secrétaire. Et comme à chaque fois que je fais ça avec des patients qui me jurent ne jamais avoir de fièvre, elle me dit que c'est pas la peine de lui prendre la température car elle est persuadée qu'elle n'en a jamais. Elle tousse, depuis un moment. En fait, elle a toujours toussé, mais là, c'est devenu très fort et très gênant. Ca fait pas longtemps qu'elle tousse beaucoup, ça fait... quelques jours. Un ou deux. C'est venu d'un coup. Avant, ça allait bien. Et puis là, elle s'est mise à tousser, et à être pas bien. Elle a pas eu de malaise. Encore qu'elle n'était pas bien. Elle a du s'allonger. C'était ce matin. Mais là, ça va mieux. Mais bon, elle est essoufflée et elle a un point de côté, ça, elle y pense maintenant, mais elle a un point de côté.

Mon thermomètre indique qu'elle a bien de la fièvre, ce qui l'étonne, puisqu'elle pense qu'elle n'en a jamais d'habitude. J'entends des bruits anormaux quand je l'ausculte dans la zone qui lui fait mal.

Mon cerveau de médecin généraliste du mois de février s'oriente vers une infection respiratoire, qui est le thème du moment. Je suis déjà en train de réfléchir stratégiquement à l'antibiotique que je vais utiliser, et je serre les fesses, parce qu'il va falloir maintenant lui demander si elle a déjà eu des allergies ou des intolérances à ces médicaments, et je sens qu'elle va être prolixe.

Et dans son flot de paroles, elle répète que le point de côté est venu d'un coup.

Le voyant "Embolie pulmonaire" se met à clignoter dans ma cervelle, avec en dessous la petite recommandation écrite en italiques: "quand on y a pensé, il faut aller jusqu'au bout". Donc, je n'ai plus que cette idée en tête.

Les jambes gonflées? Ah non, elle n'en a jamais. Sa mère avait de mauvaises veines, mais elle, non. Elle n'a pas hérité non plus des problèmes de thyroïde de sa mère, alors que sa soeur, oui.

Et c'est reparti.

Des phlébites? Non, mais sa première belle-mère en a eu une, et son médecin lui avait fait peur en lui disant que c'était très dangereux...

Je décide d'appeler la régulation, organiser un transport vers le service d'urgences de l'hôpital. Et pendant que je réponds au régulateur qui me pose exactement les mêmes questions que celles que je viens de demander à Arlette, elle continue à me raconter. Et dans ce qu'elle me raconte, j'entends "on a fait un long trajet en voiture, hier, on est revenu de Paris dans la journée. J'avais les jambes gonflées en arrivant, et elles se sont dégonflées d'un coup". Donc, elles étaient bien gonflées, ce matin, ses jambes, à Arlette. Elle me débarrasse de mes derniers scrupules à prendre le risque de faire déplacer une équipe de SMUR pour rien.

Arlette est partie à l'hôpital, elle avait bien une embolie pulmonaire. Elle a été prise en charge par un cardiologue que je connaissais bien pour avoir fait mon dernier stage d'internat dans son service.

Elle est sortie quelques jours plus tard, avec, en plus de son traitement, des médicaments anti-coagulants, pour éviter une récidive de phlébite et d'embolie pulmonaire. Ces médicaments ont déjà fait preuve d'une grande efficacité, mais sont délicats de maniement: leur effet est très variable d'une personne à l'autre, et leur action peut très facilement être influencée par la prise d'autres médicaments, ou de certains aliments. Les patients doivent donc régulièrement vérifier l'activité de leur médicament par des prises de sang, et adapter les doses au besoin, pour éviter que l'effet de protection soit insuffisant, ou que l'effet soit trop fort, entraînant parfois des saignements qui peuvent être dangereux.

Ce cardiologue avait une façon étonnante de présenter ce traitement: il expliquait en détail le mode d'action, l'effet sur la coagulation du sang, l'intérêt pour le patient. Il expliquait ensuite que ce traitement contenait la même molécule utilisée dans la mort-aux-rats, espérant mettre en garde de façon parlante contre les risques de surdosage, et convaincre de la nécessité de faire régulièrement les prises de sang de contrôle.

Arlette est rentrée chez elle avec son traitement, et s'est bien organisée pour le suivi. C'était d'autant plus facile pour elle que son mari prenait le même, pour une autre raison, mais ils partageaient maintenant cette contrainte là.

Comme deux tourtereaux, âgés, certes, mais les tourtereaux ont aussi le droit de vieillir, ils se rendaient ensemble, bras-dessus-bras-dessous, un lundi sur quatre, au laboratoire d'analyses, puis se rendaient bras-dessus-bras-dessous dans le bureau de mon associé le mercredi suivant, avec le résultat de la prise de sang, pour renouveler leur traitement, pour le meilleur et pour le pire, comme leur avaient prédit le maire et le curé.

Quelques mois plus tard, je trouve un matin, en arrivant au cabinet, le mari d'Arlette assis dans l'entrée du cabinet, face à la secrétaire. Je ne l'avais encore jamais reçu en consultation non plus, mais juste entrevu dans la salle d'attente. Je me demandais quelle pouvait bien être la personnalité de quelqu'un qui consentait à partager la vie d'Arlette quotidiennement. Je le voyais toujours assis, immobile, inexpressif, les mains posées sur ses genoux, le regard masqué par le reflet de la lumière sur ses lunettes. Je connaissais à peine le son de sa voix: "Bonjour!" ou "Au revoir!". Je l'ai eu une ou deux fois au téléphone le mardi, jour d'absence de mon associé, lorsque le dosage de son traitement anti-coagulant n'était pas satisfaisant et qu'il fallait le modifier les doses: "Oui", "Entendu, un demi les jours pairs, trois quarts les jours impairs", "Merci".

Ce jour-là, donc, Bernard, c'était son prénom, était assis dans l'entrée, une valise posée à côté de lui, et montrait une moue de franche insatisfaction, ce qui tranchait avec l'habituelle neutralité de son visage. La secrétaire était en train de téléphoner, puis a raccroché en me disant:

- Je suis en train de faire quelque chose qu'on ne m'a jamais demandé jusqu'ici!

Mon associé est sorti de son bureau, m'a lancé un rapide regard en biais avec son air de "il faut qu'on parle, mais plus tard", puis a invité Bernard à le suivre dans son bureau.

Je me tiens sur mes gardes. Quelques minutes plus tard, le téléphone sonne dans mon bureau, et mon associé me somme de venir dans le sien dès la fin de ma consultation en cours.

J'y trouve Bernard assis sur une chaise, face à mon associé.

- Bernard a insisté pour que tu sois au courant. Il est venu et m'a demandé de lui réserver un billet d'avion pour Paris, il veut aller y rejoindre son fils, que j'ai appelé, et qui va venir le chercher à l'aéroport. Bernard veut que je t'explique, mais, a-t-il dit en s'adressant à Bernard, interrompez-moi si vous n'êtes pas d'accord avec ce que je dis.

Sans mot dire, Bernard acquiesce.

- Bon, ben, en fait, Bernard et Arlette ne s'entendent plus trop, enfin, là, il semble que ce soit un peu au-delà de ça.

Bernard intervient, en secouant la tête:

- Elle est infernale, elle me rend la vie impossible.

- Il semble que Bernard et Arlette aient eu des explications la semaine dernière...

- C'est peu de le dire, on s'engueule en permanence!

- Bon, voilà. Mais, en fait, Arlette la semaine dernière était surdosée en anti-coagulants, tu t'en souviens, et Bernard vient de me dire qu'il était à l'origine de ce surdosage.

- Elle le sait, je lui ai dit! Elle m'a poussé à bout.

Bernard reprend son faciès figé, le regard fixe, droit devant lui, entre nous deux. Il acquiesce.

- Donc, il prend l'avion tout à l'heure pour chez son fils.

Je fais signe à mon associé de sortir du bureau, en y laissant Bernard. Il s'excuse, nous sortons, et fermons la porte. Et je rectifie l'information:

- Tu te plantes, mardi, c'est pour Bernard que j'ai appelé chez eux. C'est lui qui était surdosé. Mais curieusement, je n'avais pas encore reçu celui d'Arlette.

Nous allons alors chercher les deux feuilles dans la pile de résultats: Bernard et Arlette étaient bien surdosés tous les deux.

Arlette entre à ce moment. Elle cherche son mari partout, et a vu en passant sa voiture garée devant le cabinet. Elle nous regarde, regarde la valise qui attend dans l'entrée puis fixe les feuilles à en-tête du laboratoire que nous tenons dans les mains.

Nous la regardons. Mon associé, brandissant les feuilles vers elle lui demande:

- Mais alors, vous aussi?

Elle hausse les épaules avec une moue de petite fille gênée:

- Oh! Oui, ben j'ai pu me tromper avec les médicaments, c'est tellement compliqué. Et puis, vous savez, il fait jamais rien, il faut toujours que je m'occupe de tout, à la maison!

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Daishali 31/05/2013 08:44

Quelle chute! Encore une bonne "histoire". Je decouvre avec interet ce blog, avec beaucoup d articles ecrits selon un point de vue tres interessant... Beaucoup d humour aussi, ca fait du bien!

anne66 20/07/2013 16:08

histoire merveilleusement écrite... la fin est diabolique. Un grand merci.

doudou13314682 27/05/2013 09:49

sympa!ah l'heureuse époque de la digitaline en gouttes qui permettait l'assassinat familial en toute quiétude:"vous comprenez doc il a du confondre avec les 30 gouttes d'hydergine!"