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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Ma salle d'attente.

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Il est un lieu de mon cabinet que je fréquente très peu, et que certains de mes patients fréquentent beaucoup, c'est ma salle d'attente.

j'y viens souvent, je n'y entre jamais vraiment, je n'y reste jamais longtemps, mais un coup d'oeil, d'oreille et parfois de nez très rapide donne toujours de multiples informations sur ce qui m'attends ensuite, et aussi sur l'état de l'activité dans le bureau de mon associé.

La perception que j'en ai est certainement très éloignée de celle qu'en ont mes patients.

Les configurations des différents cabinets que j'ai fréquentés pendant mes années de remplacements m'ont permises de comprendre l'importance de cette pièce et de ce qui peut bien s'y passer.

Une bonne matinée de consultation sur rendez-vous, celle qui se passe bien, où les actes se suivent avec une certaine fluidité, se repère au vide de la salle d'attente. Les patients arrivent à l'heure, sont pris en charge à l'heure, la salle est vide. Il arrivent que certains fassent la remarque: "c'est calme, aujourd'hui, il n'y a personne!". En fait, pas du tout, les consultations se déroulent sans trop de grain de sable, j'enchaîne avec un rythme pendulaire et je suis à l'heure, ce n'est pas la même chose.

Si l'on reçoit sans rendez-vous, la salle d'attente est un incontournable. Les patients s'attendent à y stationner à durée indéterminée et s'organisent. Dans l'un des cabinets où je remplaçais, j'avais remarqué que certains vendredis, un sur quatre en fait, la salle d'attente était particulièrement pleine l'après-midi, et même bruyante. L'isolation phonique n'était pas optimale dans ce cabinet, et j'entendais depuis le bureau un brouhaha permanent parfois entrecoupé de vagues de rires. C'était un peu gênant pour travailler, mais je me disais qu'au moins le bruit de fond à l'extérieur masquait ce qui pouvait éventuellement être entendu venant de l'intérieur, et d'autre part, je préférais une ambiance plutôt détendue et bon-enfant. J'avais remarqué aussi que ces vendredis là, la salle d'attente ne désemplissait pas de l'après-midi, ce qui était un peu épuisant et anxiogène pour moi. La première fois, j'ai été surprise de voir la salle se vider d'un coup pendant une consultation en fin d'après-midi. Je n'avais pas été suffisamment physionomiste pour remarquer que les patients retournaient en salle d'attente après la consultation pour profiter de l'ambiance. En fait, le dernier patient, un homme âgé très avenant, avait été musicien de bal, et gardait de ce métier une grande verve et un talent pour l'animation. Nombreux de ses admirateurs se débrouillaient pour faire coïncider leur renouvellement de traitement avec le sien et passer un bon moment en salle d'attente. Une fois l'animateur dans mon bureau, ils repartaient tous à leurs occupations.

Dans le même village mais dans un autre cabinet, je remplaçais un médecin qui officiait aussi auprès des pompiers. Le coup de sirène et surtout la sonnerie du téléphone qui suivait provoquaient en moi une désagréable montée d'adrénaline: je savais que j'allais sortir et bousculer la journée en cours, et surtout devoir affronter des situations que je n'étais pas sûre de pouvoir assumer. Les patients n'ont jamais émis de reproche envers ces interruptions. Au passage de la camionette rouge, ils sortaient, bien que je laisse la salle d'attente ouverte. A mon retour, la salle d'attente se remplissait de nouveau instantanément, et pour cause: ils étaient tous dans le café attenant, et le patron ne manquait pas de leur signaler le passage de la camionette des pompiers en sens inverse. Ils payaient leurs boissons et reprenaient leur poste dans la salle d'attente.

Lorsque les consultations se déroulent sans rendez-vous, pour peu que nous soyons plusieurs médecins à consulter simultanément, l'ordre de passage s'y organise sans que nous n'intervenions. Selon les jours, on se bouscule au portillon, ou on se fait des largesses: "allez-y, après vous", "non, non, je peux attendre". Un patients qui ne se préoccupait jamais de son hygiène corporelle provoquait toujours la même réaction à l'arrivée du médecin: "C'est à qui?". Il était alors désigné du doigt par la totalité des effectifs de la salle d'attente: "LUI!".

Je me souviens aussi de la salle d'attente d'un cabinet très mal insonorisé. Je venais de recevoir un patient un peu sourd, qui présentait une infection cutanée à staphylocoque. Il m'a posé beaucoup de questions sur le staphylocoque doré, les risques de contamination. J'ai trouvé la salle d'attente étrangement silencieuse quand je suis venue chercher le patient suivant.

L'insonorisation du cabinet où j'exerce maintenant est de bien meilleure qualité, et un couloir sépare la salle d'attente des bureaux. Malgré celà, certains enfants particulièrement turbulents arrivent à faire percevoir leur présence. Les regards des autres patients ont tendance à plafonner quand j'ouvre la porte tant qu'ils sont là.

Que serait une salle d'attente sans sa presse People? A mon installation, j'ai réussi à pourfendre la pose d'un écran qui était destiné à diffuser des messages publicitaires en continu, et j'ai imposé l'installation d'un coin pour les enfants, avec tapis et jouets, mais je ne maîtrise absoluement pas la diffusion des revues. Hormis la salle d'attente d'un psy que j'ai fréquenté assidument et dont l'absence de lecture préparait remarquablement bien aux échanges qui allaient suivre, toute salle d'attente subit son papier glacé. Je n'ai jamais fait aucune démarche dans ce sens, ni mon associé, mais Paris-Match afflue inévitablement sur les tablettes, sans même transiter par notre boîte aux lettres, et parfois en plusieurs exemplaires. Finalement, ce sont mes patients les mieux conditionnés: salle-d'attente=Paris-Match, le choc des photos avant celui de la consultation.

Nous avons connu quelques moments de grâce, dans cette salle: quelques éclats de rire, ces quatre enfants de la même classe qui avaient décidé de faire ensemble leurs devoirs, assis en tailleur, une ronde, une fois, des retrouvailles de patients âgés après des années de séparation.

On y a connu des épisodes plus tendus: une mère fraichement endeuillée écharpant un voisin qui n'est pas venu aux obsèques de son fils, une femme avide qui inventorie à haute voix la répartition des biens immobiliers d'un village entier, un couple séparé que le hasard des plannings et le retard des médecins contraint à cohabiter de longues minutes en présence des enfants, un enfant qui vomit, et tout les autres qui font de même... de dégoût.

Je ne connais finalement qu'une infime partie de ce qui peut se passer dans ce lieu, mais j'y repère tant de choses en ouvrant simplement la porte!

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taline 06/02/2013 14:58

Je sais que vous êtes débordée mais on aimerait presque venir vous voir.
Vos posts sont si justes que je n'ose même plus aller voir mon généraliste en sachant ce qu'il pense d'une enquiquineuse comme bibi.

taline 11/02/2013 14:56

L'importuner
Merci pour votre délicatesse.
Merci pour vos textes
Continuez comme cela.

armance 06/02/2013 17:49

Il serait dommage que la lecture de mes textes vous dissuadent de consulter votre médecin traitant, ce n'est vraiment pas le but. Etes-vous sûre d'enquiquiner votre médecin traitant, ou avez-vous juste peur de l'importuner? Ce n'est pas la même chose, et les apparences sont souvent trompeuses. Les plus enquiquineurs le sont pour nous justement parce qu'ils n'en ont pas conscience.

docteur Vincent 02/02/2013 10:00

J'aime bien votre post