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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Louisette.

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Louisette était très âgée. Elle vivait seule dans un foyer-logement dans un petit village, mais n'était pas native de la région. Je l'ai connue il y a 9 ans, alors que j'étais encore que la remplaçante du médecin qui est maintenant mon associé.

Je n'avais vu en elle au départ qu'une petite dame âgée comme beaucoup d'autres, avec ses habitudes et ses plaintes. Quand je venais, elle était toujours assise sur le même fauteuil, avec la même attitude, le même gilet en mailles fines blanches, et le même ton monocorde.

Ses plaintes tournaient autour de deux thèmes principaux. Le premier était principalement digestif. La lenteur de son transit nous valait de fréquents coups de téléphones en fin d'après-midi au cabinet, avec la sommation de la délivrer au plus vite d'une constipation opiniâtre, ce que l'on cherchait toujours à faire à distance et avec les petits moyens, pour éviter à tout prix de reprendre la voiture le soir. Le second était "ses angoisses". Elle se sentait perpétuellement oppressée, et parfois "traquée". A mes débuts, j'étais très partagée entre l'envie de la délivrer de sa souffrance morale, et l'impossibilité de le faire: je me voyais mal parvenir à l'allonger sur un divan, et son traitement était déjà particulièrement chargé.

Un jour, mon associé me confia que le nom de cette patiente n'était en réalité ni le sien ni celui de son mari, mais qu'il lui avait été octroyé après la seconde guerre mondiale, ou plutôt après l'épuration, période pendant laquelle elle et son mari auraient eu quelques soucis.

A partir de ce moment, je vins chez elle chaque fois à reculon. Elle n'avait rien fait envers moi qui justifie que je la haïsse, je ne connaissais pas de détail de ce qu'elle ou son mari avaient pu faire pendant la guerre, ou des méprises qui avaient pu suivre cette période, mais j'avais la sensation de me trouver face à quelqu'un qui avait potentiellement accompli des actes odieux dont je ne connaissais même pas la nature, et je me trouvais en position de devoir en prendre soin.

Elle me confia une partie de son secret quelques années plus tard, un jour comme un autre, lors d'une visite identique aux autres, sans que je ne demande rien. Je l'ai laissée me raconter. Son mari avait fait des choses "pas belles". Elle en avait honte. Elle avait une petite fille de deux ans, à la fin de la guerre. Ils ont fui au Maroc. Elle avait tellement honte de lui qu'elle voulait le quitter. Mais comment refaire sa vie, seule, avec un enfant, à cette époque? Elle a décidé de rester, pour elle et pour cet enfant.

Cette confidence n'atténua pas la sensation de malaise qui m'accompagnait chaque fois que je me rendais chez elle. Je me suis souvent dit qu'ignorer son passé m'aurait aidée à être plus à son écoute, mais finalement, le connaitre m'a donné quelques clefs pour l'entendre.

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