armance.overblog.com

Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Les trois rois de France.

com

Charles est un homme honorable, respecté dans son village. Il est natif d'ici, habite toujours dans la maison de son enfance qu'il a faite rénover avec beaucoup d'attention: il a mis toute son énergie pour respecter l'architecture locale, les techniques traditionnelles... Il a toujours vécu ici, enfin presque. Il a passé une partie de sa vie dans des contrées lointaine, pour faire la guerre, en Indochine, comme on disait avant, et comme il dit toujours. Mais lorsqu'on lui demande, il dit qu'il a toujours habité ici.

Il a deux fils. Et comme lui, ses fils ont des prénoms de roi. Il est heureux de ses deux garçons, les regarde grandir avec fierté, leur imagine un brillant avenir, une grande carrière. Les garçons grandissent, travaillent bien à l'école, ont de meilleurs résultats que leurs camarades et emplissent de satisfaction leur père. Le temps passe, un avenir prometteur s'ouvre à eux, jusqu'au jour où le malheur s'abat sur leur maison: l'aîné, âgé d'à peine trente ans, est atteint d'un cancer.

Dans le village, on le dit courageux, depuis qu'il a ce cancer, d'affronter la chirurgie, les traitements et leurs effets, le doute, l'attente, la peur, l'incertitude. Lui ne sait pas s'il est courageux, il n'a rien choisi. Il subit les événements qui sont venus à lui.

Son père n'accepte pas cette maladie. Le cancer fait peur, il est dangereux, il faut se battre, ça, les hommes savent faire, dans la famille, mais voilà, son fils est atteint d'un cancer des testicules, et la première prise en charge a consisté en l'ablation des organes atteints. Plus que l'incertitude, c'est l'idée de cette intervention que Charles ne supporte pas. Il montre depuis une attitude différente à l'égard de son fils. Persuadé que ce dernier n'aura pas d'enfant, qu'il "ne pourra plus jamais rien faire de ce point de vue là", il l'humilie à chaque occasion, et dit même parfois "ce pédé" en parlant de lui avec un fort mépris dans la voix. Tout est confus pour Charles, la virilité, la fertilité, l'orientation sexuelle, les sentiments, et c'est un sujet dont on ne parle jamais, dans sa famille. Le fils subit, déjà préoccupé et accaparé par la maladie et ses contraintes.

Dans les mois qui suivent la fin des traitements, il rencontre une jeune fille et part à la première occasion s'installer dans une autre région. La meilleure solution qu'il ait trouvée pour mener une vie semblable à celle des autres a été de mettre quelques kilomètres entre le désaveu de son père et sa vie de couple.

Quelques années plus tard, le second fils est atteint du même mal. Lors de l'annonce du diagnostic, il ne saura pas dire si ce qu'il a craint le plus était la maladie en elle-même ou la réaction attendue et déjà éprouvée de son père. Il savait à quoi s'attendre à tout point de vue, et a décidé de tout cacher. Il a fait jurer à son médecin traitant de ne jamais rien faire transparaître au reste de la famille. Il a trouvé un obscur prétexte professionnel pour louer un appartement en ville pendant les quelques mois du traitement, pour affronter la maladie, seul, sans que personne de son entourage ne le sache et ne porte le moindre jugement.

Son médecin traitant a joué le jeu.

Les règles de préservation du secret médical paraissent simples sur le papier. Au quotidien dans des petits villages, où tout le monde se connait et tout le monde veut tout savoir, les appliquer strictement est une autre histoire. Il est facile de renvoyer dans sa tanière le voisin un peu curieux. Rester mutique dans une même famille dont on soigne deux, trois, quatre voire parfois cinq génération est une autre paire de manche. La consultation pour un banal nez qui coule du petit dernier se mue parfois en jeu de piste pour arriver connaître précisément un résultat d'analyse d'un ascendant. Le médecin doit savoir voir venir la question faussement innocente, remettre en place en expliquant, sans agressivité envers l'investigateur démasqué.

Son médecin est parvenu sans trop d'encombre à ne jamais aborder ce sujet avec les autres membres de sa famille. Mais s'il est sûr de lui de ce point de vue, il reste au fond de lui une terreur, c'est que les dossiers se croisent à l'hôpital. La famille porte un nom qui est peu répandu dans la région. Les deux frères sont suivis dans le même service d'urologie, et maintenant le père, qui a quelques soucis avec sa prostate. Leur médecin redoute le jour où une secrétaire sortira le dossier avec le bon nom de famille, mais se trompera de roi de France, et laissera en évidence la grosse pochette de carton beige sur laquelle est écrit en gros au marqueur "Louis" au lieu de "Charles" ou "Henri", car tous les trois se rendent dans ce service régulièrement et stratégiquement, pour ne pas s'y croiser.

Les années passent, et le second fils construit sa vie. Il rencontre une femme qu'il aime, avec qui il se marie, et le futur grand-père se met dans l'attente d'un premier petit-enfant, un garçon si possible. Le second fils n'a pas fait de démarche pour conserver son sperme avant les traitements. Alors, quand le désir d'enfant devient présent, avec son épouse, ils se tournent tous deux et toujours dans la discrétion vers l'insémination avec sperme de donneur.

De cet amour naissent deux garçons. Toute la famille est comblée.

Le grand-père est fier de ses deux petits-fils, qu'il regarde grandir, à qui il commence à inculquer les valeurs qui lui semblent fondamentales, comme il l'a fait avec ses fils.

Un jour de grippe, en compagnie de leur mère, il amène ses deux petits-enfants à son médecin de famille, pour qu'il les soigne, et peut-être aussi un peu pour qu'il les admire. Le médecin, toujours dépositaire du secret inviolé, examine les enfants, pendant que le grand-père laisse voir son admiration devant ces enfants bien bâtis, en bonne santé, enfin, sauf aujourd'hui, qui grandissent bien et produisent de bonnes performances scolaires.

Alors, son regard en coin dans celui de leur mère, le médecin ajoute:

- Et avec ça, qu'est-ce qu'ils ressemblent à leur père!

Il ne pouvait pas faire plus beau compliment au grand-père:

- Ah ça, vous pouvez le dire, Docteur: les deux, c'est son portrait tout craché!

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article