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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Les bruches.

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Les médecins sont loin d'être le seul recours pour les patients en cas de soucis de santé, et font mine de ne pas le savoir. Beaucoup de patients n'osent pas nous dire qu'ils consultent d'autres personnes que nous: prêtres, magnétiseurs, porteuses de feu, rebouteux ou tenant de pratiques diverses et variées. Ils consultent aussi des médecins de spécialités dites "parallèles": homéopathes, ostéopathes, naturomachinpathes. Ils nous cachent souvent ces pratiques par crainte d'une réaction dogmatique, souvent formulée plus ou moins directement:

- J'ai rien dit à votre associé, il m'aurait engueulé, lui.

Il est amusant de voir comme les patients opposent eux-même systématiquement la médecine dite "allopathique", qu'ils appellent parfois "officielle", aux pratiques alternatives. Une patiente à qui j'avais expliqué pourquoi je prescrivais globalement peu d'antibiotiques aux enfants m'a confié un autre jour:

- Oui mais vous, vous ne donnez pas trop de médicaments, vous soignez par les plantes.

Je suis tombée de très haut, car je ne connais vraiment rien à la phytothérapie. Les seules plantes que je conseille sont... les légumes et les fruits frais dont j'encourage la consommation chez ceux qui ont tendance à les oublier et qui en auraient besoin. Son raccourci était pour le moins spectaculaire.

Avec les années d'expérience, mon radar m'indique des tentatives alternatives devant un INR soudainement instable sans raison, et je n'ai des fois pas besoin de fureter longtemps pour trouver le flacon d'eau de Lourdes dont l'usage a précédé l'appel à mon cabinet.

Tant qu'elles ne me semblent pas délétères pour les patients, je regarde ces pratiques avec amusement. La limite est parfois difficile à définir. Un traitement "à base de plantes" destiné à soulager des douleurs d'arthrose et qui perturbe un traitement anti-coagulant peut avoir des conséquences très fâcheuses. On pourra crier "à la iatrogénie, les médecins prescrivent trop!", mais c'est plutôt le manque de confiance et de communication qui est le responsable.

Toutes ces pratiques sont loin d'avoir été étudiées ou évaluées dans le cadre de l'EBM, alors pour cadrer leurs effets ne nous reste que l'expérience personnelle, éminemment empreinte de subjectivité.

Les mécanismes d'action réels ou supposés de ces pratiques sont souvent mystérieux, et surtout échappent aux schémas couramment appris en faculté. Certains en revanche nous paraissent plus évidents. J'ai assisté pendant ma formation à une séance d'acupuncture destinée à soulager l'anxiété d'une jeune patiente. Après lui avoir posé des aiguilles dans les poignets, son médecin l'avait faite patienter vingt minutes allongée, seule, dans une pièce sombre et calme. Elle était sortie de cette séance détendue, en reconnaissant qu'elle ne connaissait pas dans un autre contexte la possibilité de s'offrir vingt minutes d'immobilité au calme. Alors, aiguilles ou pas aiguilles, on peut se dire que l'objectif pour cette patiente était atteint: calmer son anxiété avec des moyens offrant un risque d'effets secondaires quasi-nul.

Un exemple auquel je suis souvent confrontée est le traitement du zona. Nous ne disposons que de peu de traitement avec une efficacité relative, surtout lorsqu'ils sont débutés plus de deux jours après l'apparition des signes. L'évolution du zona est très capricieuse et la durée de l'inconfort qu'il engendre est imprévisible. De nombreux patients se tournent, avant ou après avoir vu leur médecin, vers les "porteuses de feu", qu'on appelle aussi ici "bruches" (sorcières). Le zona disparaît, mais... dans tous les cas, on sait qu'il disparaît. On a étudié les effets des traitements antiviraux, et on sait qu'ils sont globalement peu performants. Alors quand les patients me réclament de "faire quelque chose", il m'arrive de parler des bruches, et rencontre curieusement peu d'attitude de méfiance. J'ai donc suggéré récemment la consultation d'une porteuse de feu à une personne de mon entourage gênée par son zona, mais qui habitait une grande agglomération. Pensant que ces personnages font partie du folklore rural, j'ai tout d'abord été très pessimiste quant à la possibilité d'en trouver en ville. Grande a été ma surprise quand j'ai appris que la quête n'avait pas été longue, et que le zona avait disparu.

Mais on le sait: de toutes façons, il aurait disparu.

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Kyra 03/08/2013 21:29

chez moi sorcière c'est "bruxa" (ça se prononce brucha) et c'est au Portugal
tu vis dans quelle région? (curiosité à cause de la proximité des mots)
ici aussi le recours à la bruxa semble bien efficace sur le zona (mais il y a sûrement un gros biais car je pense que quand ça n'a pas marché les patients ne me disent pas qu'ils ont fait ce genre de tentatives)

armance 04/08/2013 18:44

Je suis dans le quart Sud-Ouest de la France. Le patois d'ici est hérité de l'Occitan, et effectivement proche également du Portugais et aussi du Galicien. "Bruche" ou "Brucho" a la même racine que "Bruxa" en Portugais ou "Bruja" en Castillan.

docteur Vincent 02/08/2013 22:17

Il aurait disparu, mais ça aurait coûté plus cher à la Sécu!