armance.overblog.com

Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Le jockey et le rugbyman.

com

Gabriel a été reçu la première fois par mon remplaçant.

Je connaissais sa compagne. Elle m'amenait de temps en temps un ou deux de ses quatre enfants. J'avais remarqué en feuilletant leurs carnets de santé que les vaccinations étaient faites de façon très épisodiques. Je lui préparais chaque fois des ordonnances pour les mettre à jour. En fin de consultation arrivait toujours un flottement au moment de me régler mes honoraires. Elle prétextait toujours un imprévu, chéquier oublié, carte de crédit prise par son conjoint, promettait de passer plus tard pour régler et ne repassait jamais.

Je n'ai pas d'appréhension à réclamer des honoraires dûs quand j'ai la certitude qu'ils n'ont pas été payés par négligeance. Je ne le fais pas quand j'ai un doute. Les patients les plus précaires peuvent bénéficier de la CMU, mais le seuil est bas, et pour qui a des revenus tout juste au-dessus, pour peu qu'ils soient irréguliers, les difficultés financières sont permanentes.

J'ai rapidement pris le pli de vacciner les enfants au fur et à mesure de leur venue avec les doses de vaccins que je stocke dans mon réfrigérateur: j'estime que la santé des enfants n'a pas à pâtir de la situation de leurs parents. A l'occasion, elle me demandait une ordonnance de contraceptif. Je lui expliquais qu'une consultation par an était nécessaire, elle me disait qu'elle n'avait pas le temps aujourd'hui et que sa plaquette de pilule était finie depuis hier, et je faisais une ordonnance de dépannage. Elle me disait qu'elle ne pouvait pas venir, et j'entendais qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas payer une consultation.

J'ai essayé une fois avec elle d'aborder le thème de l'argent. Elle ne bénéficiait pas de la CMU, mais peut-être n'avait-elle pas osé ou réussi à faire une demande. Je lui ai parlé aussi de la PMI, du planning familial. Elle m'a répondu qu'elle passerait régler plus tard.

Une consoeur d'une proche commune m'a un jour téléphoné: "Je sais qu'ils viennent te voir, il n'osent plus venir chez moi, avec l'ardoise qu'ils m'ont laissée!".

Gabriel est donc venu voir mon remplaçant après un accident du travail. Il a fait une mauvaise chute de cheval à l'entrainement: Gabriel est jockey. De cette chute, il garde une douleur et surtout une raideur de sa nuque. Les examens de radiologie ont permis d'éliminer une lésion grave, mais il est gêné par cette douleur.

De prolongation d'arrêt de travail en prolongation de kinésithérapie, Gabriel se confie peu à peu. Il aime son métier, le trac pendant la présentation des chevaux et à la préparation, le coup d'adrénaline du départ, l'ivresse de la vitesse, et l'explosion finale quand il devance tous les autres au poteau. Il me raconte aussi l'angoisse qu'il éprouve maintenant à la seule idée de monter sur le dos d'un cheval, la crainte de l'accident bête, celui qu'on ne voit pas arriver, qui va très vite et qui laisse une incapacité pour toute la vie, ses enfants, sa femme qui n'a jamais travaillé.

Il finit par se rendre à l'évidence: il ne veut et ne peut plus monter. Il envisage de changer de métier, mais la décision est difficile à prendre en temps de crise, particulièrement pour lui qui a commencé à travailler tôt le matin dans des écuries dès l'âge de quinze ans. Il parvient à s'inscrire à une formation pour devenir entraîneur, métier qui lui permettra de rester au contact des chevaux et dans le milieu des courses en évitant de monter.

On parvient à fair la jonction entre son arrêt de travail et la formation. Ses douleurs s'arrangent justement à ce moment là.

Il vient me voir une quinzaine de jours après le début de sa formation, pour un motif nouveau. Il est très gêné, utilise de multiples circonvolutions. Il finit par m'expliquer: "Voilà, je suis un traitement pas SUBUTEX depuis plusieurs années. J'ai fait des conneries quand j'étais jeune, des conneries de jeune, vous savez ce que c'est, je m'en suis sorti grâce au SUBUTEX, mais je n'arrive pas à l'arrêter". Il me donne des détails: au début de sa carrière, il fallait tenir le rythme, assurer "comme les autres" avec qui il vivait en vase clos. S'il dépassait le poids requis pour une course, "un rail, un après-midi à courir, et t'as perdu les deux kilos qui dépassent". Il a commencé avec de la cocaïne, puis a essayé "le reste, plein de trucs". Il me dit s'en être sorti grâce à une association, quand ses enfants sont arrivés. Depuis c'est toujours le même médecin qui lui renouvelle, il est sympa, le connait depuis longtemps, mais il est pas du tout comme moi, c'est pas le même style. Le problème, c'est que ce médecin et à l'autre bout de la ville, il mets trois-quart d'heures aller pour aller le voir, puis trois quart d'heure retour. Il habitait à côté avant, et c'est devenu très compliqué depuis. Il s'excuse de ne pas m'en avoir parlé avant, et demande si je suis d'accord pour renouveler de SUBUTEX tous les mois. Il me donne d'emblée le nom et l'adresse de la pharmacie qui lui délivre le médicament.

Je ne connais pas le médecin dont il me parle, mais je connais la pharmacie.

Après une hésitation, je décide de le croire et adhérer.

Je fais une ordonnance de SUBUTEX pour un mois. La dose qu'il prend est effectivement très réduite. Il revient un mois plus tard. On commence à discuter autour du médicament, qu'il prend depuis quinze ans. Toute pleine de bonne volonté, je commence à envisager avec lui une diminution progressive des doses. Il ne se sent pas prêt, il voudrait attendre la fin de sa formation. Je renouvelle l'ordonnance.

Il revient un mois plus tard, puis encore un mois plus tard, toujours clair, ponctuel. J'ai l'impression de revivre chaque fois la même consultation. On rentre dans une routine. Il vient, je fais l'ordonnance, j'ai un peu l'impression de dealer, ou juste de délivrer un ticket pour un médicament très réglementé.

Quinze jours plus tard, je reçois un coup de téléphone de la pharmacie qu'il m'avait indiquée: "je viens de délivrer pour un mois de SUBUTEX, mais je viens de m'apercevoir que ma collègue a délivré la même quantité il y a pile quinze jours, prescrite par un autre médecin". Il s'agit bien du médecin dont il m'a donné le nom.

Ma déception est grande, je prends une claque parce que j'avais décidé de lui faire confiance. J'ai fait l'erreur de ne pas appeler son ancien médecin traitant, ce que je décide de corriger immédiatement, en clarifiant qui de nous deux se chargera exclusivement de renouveler les ordonnances.

J'appelle donc ce confrère et lui déroule la chronologie des événements: "Quoi? Encore lui, cette petite frappe? Bon, ben vous l'envoyez paître, vous le renvoyez sur moi, parce que moi, vous savez, moi, je fais un mètre quatre-vingt-treize, cent-dix kilos, je fais du rugby, et c'est pas lui, le petit qui va me la faire, alors vous lui dites de venir me voir, je vais m'occuper de lui!".

Gabriel ne m'a pas menti sur ça: son médecin et moi, c'est pas le même style!

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Kyra 24/02/2013 21:41

j'ai repensé à cette histoire: comme dit Fluorette, à la campagne on doit se débrouiller et improviser.
on a toujours tendance à vouloir l'idéal: après x mois sous Subutex le gentil ex-toxico arrête le Subutex, se marie et a de nombreux enfants!
mais bon les contes de fée c'est gentil, mais dans la vraie vie ça ne marche pascomme ça.
j'ai plusieurs patients comme ça qui prennent leur subutex (à vie???) et sont bien stabilisés, travaillent, vie de famille et tout et tout. je ne sais pas trop quoi faire,après quelques tentatives de diminuer les doses on s'est arrêtés à la dose minimum: après tout j'admets facilement que des dépressifs est un antidépresseur à vie, y a t-il une différence?
Je crois que ton jockey parle plus facilement avec toi qu'avec le rugbyman, qui semble le considérer comme un sous-homme. On peut penser que avec le stress d'une formation il ait eu besoin d'augmenter sa dose de Subutex plutôt que de replonger; son erreur c'est de n'avoir pas su te le dire
et puis ton discours c'était "on va diminuer, vous aller être sevré, avec moi vous aller y arriver"
Il n'a pas voulu te décevoir. Ce sont des gens qui ont l'habitude de "la démerde", alors il s'est fait son scénario pour avoir double dose, sachant que le rugbyman n'accepterait pas d'augmenter.
Nous n'avons pas de formation, ni accès à une formation (ici la formation où je suis allée c'était: vous ne vous en sortirez pas envoyez les au centre:
super le centre il est à 60km...) alors on fait au mieux.
J'oscille toujours entre leur faire confiance et ne pas passer pour une poire.
Quand je me fais avoir, je leur dis quand je m'en suis rendu compte, parfois on en rit ensemble quand la crise est passée. J'y ai gagné la confiance de certains, il y en a d'autres pour qui j'ai botté en touche: ils doivent se débrouiller pour aller au centre ou se trouver un autre médecin.
Encore une chose: cette histoire soulève le problème de la dope dans le sport, finalement ce jockey il a commencé la coke pour tenir le coup dans son job...

armance 24/02/2013 22:44

Tu mets effectivement en relief plusieurs éléments: l'accessibilité des centres spécialisés est loin d'être optimale, et notre formation est indigente.
D'autre part, le jeu relationnel est primordial, difficile à maîtriser, il faut jongler avec notre propre désir d'efficacité, le rapport à la règle, et le réalisme qui nous mène à la suspicion, sentiment que nous détestons éprouver dans notre travail.
Avec le recul, je ne sais pas s'il s'est fourni chez d'autres médecins, s'il a augmenté sa consommation, ou revendu les médicaments pour faire face à des difficultés financières.
Son histoire montre bien aussi l'usage banalisé des psychotropes dans son univers professionnel: il a commencé la cocaïne pour s'insérer dans ce milieu. Ce phénomène n'est pas spécifique de ce contexte là: on le retrouve dans tous les milieu clos où la charge de travail et la pression sont intenses. Le milieu hospitalier n'est d'ailleurs pas toujours épargné.

Fluorette 24/02/2013 18:46

J'en ai un que je traine, il me dit qu'un jour il fera la cure, une fois sa copine aurait jeté les comprimés... Je pense savoir qu'un jour je saurai qu'il me ment, j'attends de voir quand et comment.

@docteurVincent : à la campagne, c'est soit nous, soit personne, pas de centre... Et c'est très difficile de gérer des toxicodépendants quand on n'a jamais appris.

docteur Vincent 24/02/2013 15:09

il y a des centres spécialisés dans le renouvellement dans la plupart des villes. Cela évite une dispersion des toxicodépendants, et de se faire avoir ce qui est très désagréable et frustrant.

Kyra 24/02/2013 13:12

Ouaip! celle-là on me l'a déjà faite!
Nous sommes de grands naifs, nous les médecins de famille...
mais il faut avouer que les toxicos sont des comédiens de grandes classe!
et qu'ils ont vraiment besoin d'aide... et que c'est dur de ne pas se faire manipuler.