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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Le grand i vert.

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Pendant plusieurs années, j'ai été amenée à intervenir auprès des gens du voyages, sur des aires de stationnement légales et aménagées, sur d'autres, moins légales, tolérées ou non, selon le contexte.

Les circonstances faisaient que j'avais le plus souvent suffisamment de temps devant moi pour prendre mon temps, et nous pouvions nous laisser aller à discuter de tout et de rien.

Je me souviens d'une femme âgée qui avait tenu avec son mari des "métiers" de foire pendant des années. Ils avaient commencé modestement avec un Entre-sort.

Un Entre-sort, c'est un petit baraquement forain avec deux portes, une pour entrer, et l'autre fatalement pour sortir, et, entre les deux, un spectacle extra-ordinaire à voir: une femme à barbe, des animaux extraordinaires, des gens affublés de difformités. Pour faire fonctionner ce métier, il faut, éventuellement, avoir quelque chose d'extra-ordinaire à montrer, mais surtout, il faut un remarquable bonimenteur devant l'entrée, capable d'aiguiser au plus fin la curiosité des passants.

La femme que j'avais rencontrée n'avait rien de merveilleux ni d'inédit à exhiber, alors, avec son mari, ils avaient décidé de faire visiter "Le grand Hiver": qui entrait se trouvait face à un grand drap où était peinte la lettre i de couleur verte.

Le summum de l'habileté était de travailler à deux. Outre le bonimenteur qui faisait entrer les curieux moyennant finances, un acolyte était posté à la sortie avec deux missions: dans un premier temps calmer l'ire du visiteur qui aurait eu la sensation de se faire avoir, mais aussi l'amener progressivement à prendre parti pour le forain, et inciter d'autres passants à venir se faire berner tout comme lui.

Ces techniques nous semblent maintenant d'un autre âge. Il est devenu impensable d'exhiber quiconque ne serait pas comme tout le monde moyennant finances, en tous cas sur un champ de foire.

Sur suggestion plus ou moins directe de mes patients, je me suis un jour attelée au visionnage d'émissions de télévision dites "de coaching" ou "de reportage", lasse d'entendre parler des conseils de telle nounou médiatique, ou de m'entendre poser des questions sur le "syndrôme de Protée" que je devrais connaitre, puisque c'est passé sur une chaine de la TNT.

Dans l'émission, une équipe rentre filmer dans une maison en proie à une incurie totale visiblement de longue date, avec pour mission de les amener à renre un aspect présentable à leur logement. Vivent dans cette maison un couple avec un bébé. L'animatrice fait une rapide présentation des occupants, peu servis par un éclairage direct, qui gomme tous les reliefs et met en évidence leur pâleur, leur maigreur et leurs larges cernes oculaires.

- Madame, que faites-vous dans la vie?

- Ben, je m'occupe de la petite, un bébé, c'est du boulot.

- Et vous, monsieur?

- Beeeeeeeeen... A la base, je suis électricien...

Ce "à la base" servi lentement après un longue hésitation, sur un ton monocorde, résume toute la détresse de la situation. Apparemment pas de boulot malgré une formation, un marmot à charge...

La caméra filme en détail le bordel ambiant, insiste lourdement sur les signes de laisser-aller, s'appesantit sur quelques mouches, avec force commentaires en voix-off pour bien souligner ce que l'on voit déjà à l'écran.

S'en suit un discours moralisateur sur le thème "il faut sortir les poubelles au fur et à mesure", quelques conseils pratiques pour venir à bout des taches rebelles sur le parquet, un rangement complet de l'appartement, et une conclusion sur la joie de vivre en famille dans un logis bien rangé et propre, ce qui, bien que redonnant peut-être un peu d'estime de soi, suffit rarement à sortir d'une dépression et à retrouver un boulot.

Il est même demandé aux protagonistes en fin de tournage de remercier celle de leurs connaissances qui les a dénoncés a pensé à eux et fait appel à l'équipe de télé pour venir filmer et diffuser leur intimité désatreuse les aider à s'en sortir.

Le grand i vert était finalement beaucoup plus honnête.

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