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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Le courage de son opinion.

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J'ai connu Annie lors de mon premier stage d'internat.

Elle avait commencé sa formation dans une autre faculté, et avait pu changer en fin de second cycle pour venir se rapprocher de son mari. Nous nous sommes côtoyées peu de temps, mais avons ressenti d'emblée une grande complicité.

Elle était née dans un pays d'Afrique sub-saharienne où j'avais moi-même passé quelques années de mon enfance. Elle était arrivée en France l'année où j'étais arrivée là-bas. Ses parents, tous deux originaires de ce pays, avaient fui une répression qu'ils subissaient du fait de leurs opinions polititques.

J'avais gardé un très bon souvenir de mon séjour dans ce pays, bien qu'ayant conscience que les choses de se déroulaient pas de la même façon que dans mon pays d'origine: pas d'élection, un seul journal, une police et une armée toute-puissantes et ouvertement corrompues. J'ai assisté plusieurs fois dans le quartier où j'habitais à des rafles: des hommes en uniforme militaire et armés venaient, capturaient des hommes civils. Je les voyais, rassemblés sur une place, attendant pendant des heures au soleil, immobiles avec les mains sur la tête. Puis je ne les voyais plus. Du haut de mes neuf ans, je sentais qu'il ne fallait pas trop poser de question. Où vont-ils? A la prison, la réponse est simple. Je n'ai jamais osé poser les question "pourquoi?" et "et après?". J'avais conscience que la couleur de ma peau, le statut de mes parents et notre nationalité, nous conféraient un minimum de protection. J'avais entendu dire une fois: "Il faut faire attention aux blancs: ils sont comptés". J'avais conscience de tout ça, mais j'étais à l'époque à mille lieues d'imaginer que les habitants de ce pays puissent fuir à cause de ça. C'est Annie qui m'en a fait prendre conscience.

Nous avions des souvenirs de ce pays en commun, mais aussi une grande affinité personnelle, une approche semblable de nos études, une connivence dans notre façon de travailler. Nous avons eu notre premier enfant presque en même temps. Je me revois encore à un choix de stage, enceinte jusqu'aux yeux, à l'arrière de sa voiture, la regardant donner un biberon à sa fille qui avait alors deux mois. J'essayais de me projeter quelques semaines en avant en regardant ce bébé si petit et si fin: des tout petits doigts bien dessinés, de toutes petite oreilles bien ourlées, et un regard si intense.

Nous nous sommes perdues de vue six mois plus tard. La rotation des listes de choix de stage nous a envoyées l'une et l'autre dans des hôpitaux très éloignés, nous avons chacune rencontré d'autres gens, la roue a tourné.

J'ai eu des nouvelles d'elle quelques années plus tard.

Je remplaçais un médecin à Microville. Il exerçait seul, dans sa propre maison. Son épouse l'avait aidé les premières années à faire le secrétariat, puis s'était consacrée petit à petit exclusivement à sa maison et ses enfants. Comme le cabinet était pas trop loin, mais pas très près de chez moi, il était convenu que je dorme dans sa maison les jours de garde. Le Dr. Remplacé m'avait faire venir chez lui quelques jours avant le début du remplacement pour me montrer les lieux. Je voyais son épouse qui tournait en rond pendant qu'il me montrait le système informatique.

- Tu penseras à lui dire?

Une fois le tour du cabinet fait, est venu le moment de faire le tour de la maison, puisqu'il était convenu que j'y dorme. Dans ce magnifique décor, tout était impeccable, chaque élément avait une logique décorative très travaillée. Effectivement, les seuls objets qui avaient le droit de traîner étaient de multiples revues consacrées à l'esthétique et la décoration. Ce que l'épouse de ce médecin tenait à me dire était qu'il fallait que j'emmène une paire de chaussons pour préserver la moquette blanche de la chambre d'amis de toute trace.

Ce remplacement s'est passé sans encombre, et fut même plutôt agréable. Au cours d'une consultation, j'ai reconnu la signature d'Annie sur le carnet de santé d'un enfant. Les parents de l'enfant m'en ont même parlé.

- Ah! La doctoresse, comment dire, euh, noire? Ah oui, elle était très sympa.

En discutant avec le Dr. Remplacé après son retour, j'ai essayé d'avoir quelques nouvelles de mon amie.

- Annie est venu te remplacer, il y a quelques temps.

- Ah oui, elle est super, mais bon, enfin, c'est avec ma femme, euh...

J'ai senti qu'il était très gêné. Il a continué:

- Au niveau professionnel, rien à redire. Les patients étaient un peu surpris au début, mais j'ai eu de bons retours. C'est ma femme, elle a un peu râlé. Annie, si tu veux, elle est, euh, comment dire, euh...

Il a pris une grande inspiration en regardant le bout de sa chaussure puis s'est lancé, d'une voix claire:

- METISSE, MAIS BIEN.

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Docteur Gécé 25/01/2013 17:12

J'ai vécu quasiment la même chose en premier semestre, avec ma co-interne camerounaise. Les patients disaient, en me parlant d'elle : "Le docteur heu... métisse..."
Au delà de la discrimination que tu décris dans ton texte, il y a aussi à mon sens la bien-pensance politiquement correcte qui fait que plus personne n'ose employer l'adjectif noir, ce qui la faisait, au choix, hurler de rire... ou de rage !
(et du coup, pour ce moquer, elle ne disait pas de moi que j'étais blonde, mais châtain clair... on sait jamais, des fois que ça vexe !)

Docteur Gécé 25/01/2013 17:13

Se moquer ! (coquille)

accro 25/01/2013 11:22

@ Kewan :
"surtout, dans ce cas, elle vient de là où on ne l'attend pas"
ici non plus !
http://www.rtl.fr/actualites/info/insolite/article/les-gendarmes-pensent-a-un-cambriolage-ils-s-en-prennent-a-la-voiture-d-une-roumaine-7757197927

Kewan 24/01/2013 08:56

"La discrimination à l'embauche n'a pas de frontière." Et surtout, dans ce cas, elle vient de là où on ne l'attend pas. Ce ne sont ni le remplacé, ni les patients qui font barrage. Alors qu'ils sont les premiers concernés...
C'est peut-être pour ça qu'on conseille aux nouveaux installés d'habiter dans un autre village que celui où ils travaillent. Non pas pour éloigner les patients de la maison, mais pour éloigner sa maisonnée du cabinet :-)

dalidaleau 24/01/2013 00:25

Témoignage essentiel, pour ne pas oublier que ça existe, y compris en médecine. La discrimination à l'embauche n'a pas de frontière.
Dans les métiers où la communication est au centre, certaines couleurs de peau reste en périphérie.