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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Le bon sens près de chez vous.

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Je viens de déposer mes enfants et ceux d'une voisine à l'arrêt du bus de ramassage scolaire, je ramasse mes esprits, et je commence à me connecter sur la journée de travail à venir, le temps du trajet.

Je vais passer la matinée à faire des visites à domicile.

Il fait froid, et je profite d'un arrêt à un croisement pour mettre autour de mon cou une écharpe restée sur le siège passager, encore imprégnée de l'eau de toilette qu'il m'arrive de porter. Son odeur s'est un peu éventée, mais elle m'est reconnaissable entre toutes.

Je commence par la maison de retraite. Comme je suis arrivée tôt, mes patients sont encore au lit. J'en profite pour lire les transmissions des infirmières, et prendre un café. Le bureau entier est vite imprégné de ses effluves.

Dans le couloir, le chariot du petit déjeuner est suivi d'un nuage, savant mélange de café, de chicorée et de lait chaud. Il croise le chariot "d'hygiène" qui transporte les miasmes de la nuit.

Je rends visite à Jeanne, qui ne peut quitter son lit. Les aide-soignantes finissent tout juste de lui faire une toilette complète. Dans sa chambre, l'odeur du savon de Marseille et celle des crèmes hydratantes luttent pour passer par dessus celle des protections hygiéniques qu'on vient de lui changer.

Simone finit son petit déjeuner, et je laisse fureter mon nez au dessus des restes de café au lait et des tartines de beurre.

Je retrouve ensuite le bureau, qui me parait étrangement neutre.

En sortant, un petit vent fais virevolter les feuilles mortes et les sensations de l'automne: un mélange d'humus et de champignons.

Je rentre toujours avec appréhension chez Marcel. Sa maison entière est saturée de tabac, et je me sens toujours moi-même imprégnée encore de longues minutes après mon départ. Je suis pour un moment poursuivie par cette odeur que j'ai tant détestée dans mon enfance.

Léon est gentil, adorable, drôle, mais n'use probablement pas quotidiennement de sa salle de bain, même après avoir rentré son bois, dont il m'exhibe fièrement le rangement. Sa chemise de coton est imprégnée d'une senteur aigre et douceâtre mêlée à celle du bois brûlé, qui, elle, ne me poursuit pas après mon départ.

Valentine est très âgée, elle habite avec sa soeur. J'arrive chez elles à l'heure où elles commencent à préparer leur repas. La consultation a toujours lieu dans la cuisine. Deux truites attendent patiemment la suite de leur destin dans un plat rempli de farine où sont dispersés quelques grains de poivre pendant que la soeur de Valentine épluche des légumes.

Je passe ensuite par le cabinet pour récupérer un papier, et la secrétaire me dit tout bas:

- Vous sentez le poireau!

Le mois dernier, Valentine et sa soeur préparaient une compote de pommes à la vanille...

Le mari de Marie élève des moutons et quelques volailles. Il m'a toujours juré ses grands dieux que, sur les conseils de la diététicienne de l'hôpital, il cuisinait maintenant exclusivement au micro-ondes, "pour éviter le gras". L'état perpétuellement neuf dudit instrument et la présence d'un pot de graisse de canard à côté de l'évier où je me lave les mains auraient tendance à me prouver le contraire. Mon opinion est confortée par l'entêtante odeur de magret qui me saisit quand j'entre, et qui efface d'un coup le fond de parfum de bergerie qui flottait devant la grange.

Quand je sors, il est midi et demie, et je pars manger.

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