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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

L'astrolabe et la boussole.

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Comparé à son remplaçant, le médecin rural installé jouit d'un très grand confort lorsqu'il fait ses visites à domicile: il sait où il va.

J'ai fait mes premiers remplacements avant la démocratisation du GPS, il me fallait donc user de moyens plus divers et plus conviviaux que la "Greluche Pas Souriante".

Je me retrouve encore dans cette situation pendant les gardes pour les patients qui ne peuvent pas se déplacer, mais c'est sans commune mesure avec le désarroi qui pouvait surgir lors de la première demi-journée de visites en remplacement, quand je commençais à franchement tourner dans la campagne et que je voyais l'heure avancer. Il m'est arrivé plus d'une fois, surtout en fin de journée et en hiver, d'avoir une bouffée de "mais c'est quand que ça va finir, tout ça???". Le point positif est que j'arrivais à bon port avec le sourire, trop contente d'avoir trouvé. Les patients trouvaient la remplaçante très aimable, et pour cause...

Et comme le réseau de téléphonie mobile était encore inexistant, les bonnes habitudes se perpétuaient: "la voisine a dit que comme vous passiez chez nous, il fallait aussi passer chez elle après, je vais vous dire où c'est". De proche en proche, je voyais mon plan de visite s'allonger. A partir d'une certaine heure ou si elle avait une communication à me faire, la secrétaire appelait chez les patients pour savoir chez qui j'étais passée, essayer de me localiser, et mesurer l'avancée des travaux.

Certains médecins que je remplaçais me faisaient d'admirables schémas à main levée. Il en est même un qui m'avait fait le plan pour aller chez un patient, et le plan du vaisselier de la salle à manger avec "tiroir du carnet de santé", "tiroir des médicaments", "tiroir du chéquier".

Ma plus fidèle partenaire était une carte IGN TOP25: tout le canton au 1/25.000ième, avec les chemins, le nom des fermes, mais sans les coins à champignons.

Le guidage des gens du cru est en général très fiable, à condition de connaitre un peu de sémantique locale. Une "maison" = une maison ou une ferme ancienne, en galets. Une "villa" = une maison récente, en parpaings. Dans le département voisin, une "tournée" est un croisement, dans le nôtre, c'est un virage. C'est justement en tournant en rond et à ses dépends qu'on l'apprend.

Il faut avoir aussi quelques connaissances botaniques, pour identifier les repères type "à droite après le pin parasol" ou "à gauche après l'albyzia", "suivre les maïs".

Les nouveaux arrivants, ceux que la presse nomme "néoruraux", et que les natifs d'ici nomment pendant au moins huit générations "les implantés", ont plus de mal avec le guidage. Ils donnent leur adresse, mais ne connaissent pas le nom des autres chemins que celui où ils habitent. J'en ai rencontré qui ne connaissaient pas la commune voisine après deux ans de vie sur place.

Donc, quand je suis vraiment en rade, je vise une maison pas trop neuve ou une exploitation agricole, et j'interwiew ses occupants. C'est toujours très payant, mais il faut faire des acrobaties pour que le secret médical n'en prenne pas un coup. Entre présentation de ma requête et obtention de l'info qu'il me faut, je dois répondre à un questionnaire: "chez qui?", "lequel?" car un bonne partie de la commune porte le même patronyme, "le jeune ou le vieux?" ou variantes, et surtout "Il est malade ou quoi?", suivi de "qu'est-ce qu'il a?" ou "Il va mieux?". Ma réticence à répondre doit être palpable, car je reçois ensuite "Non, mais on se connait bien, avec lui, pensez!". Je suis parfois attendue en bord de route au retour dans l'espoir d'un compte-rendu informel...

Certains nous donnent comme repère une particularité dont ils tirent fierté. Une femme m'a un jour décrit au téléphone la cour de la ferme, "avec un MAGNIFIQUE cerisier au milieu", et j'entendais son mari en fond "qu'est-ce que tu nous emmerdes avec ton cerisier, on est en janvier!". C'est un peu cru, mais c'est pas totalement faux. Une autre dame me louait la décoration de son jardin: "il y a un moulin avec des pales qui tournent, plein de petits nains et un bassin avec des plantes". Oui, mais tout ceci était si bien protégé des regards indiscrets et des indélicats voleurs de nains de jardin par une haie de thuyas parfaitement opaque...

Il est des visites où on sait en partant que ça va être un coup fourré:

- Chez moi, c'est l'avant-dernière maison après le camp militaire.

- L'avant-dernière maison? Mais l'avant-dernière maison avant quoi?

- Non, pas avant, après. L'avant-dernière maison APRES le camp militaire.

"La maison au bout du chemin" est qualifiée comme telle par l'occupant qui s'y arrête toujours sans jamais aller plus loin...même si effectivement le chemin, lui, continue.

Les patients qui appellent la nuit sont rarement totalement seuls. Ceux qui vivent seuls ont souvent sollicité une connaissance ou un aidant avant d'appeler le médecin de garde. Quand la situation semble grave, je trouve facilement quelqu'un qui vienne m'attendre à un point de rendez-vous, généralement une église, pour me guider jusqu'au patient. C'est rassurant pour tout le monde, efficace, rapide. Il m'est arrivé une fois de repartir en pleine nuit d'une maison où j'étais venue encore embrumée de sommeil en suivant une voiture, soulagée de ce que la situation n'était finalement pas si grave et contente d'avoir rassuré tout le monde. Je me suis juste rendue compte au bout de dix minutes que j'étais totalement perdue, et que le portable ne captait pas...

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Okita 07/01/2013 18:31

Tellement vrai !Et moi qui n'ait aucun sens de l'orientation,, je ne pourrais pas vivre sans mon GPS,une belle invention :-)
J'en profite pour vous dire bravo pour le blog,je le dévore !

Docmam 11/12/2012 10:16

Ah là là que du vrai une fois de plus... A l'heure du progrès je n'ai toujours ni smartphone ni GPS.... et ça ne me manque pas plus que ça.
En fait si ! Mes parents m'ont justement offert un GPS "pour tes visites" mais quel interêt quand la plus détaillée des adresses c'est "Lieu-Dit 99650 Le Bourg" et que je suis de toutes façons obligée avant de partir de passer un coup de fil pour avoir des explications plus précise ?
Je pars des fois au pif en me disant "bon ben je demanderais à la première ferme que je verrais !"
Mon plus gros fou rire reste un appel du 15 pour une visite en pleine nuit à Campagne-le-Désert... "c'est pas au Bourg, c'est avant, à Lieu-Dit et c'est une maison avec des volets en vois, j'espère qu'il n'y en a qu'une...
- heu... vous y croyez vraiment ? Vous avez pas plus précis genre "à côté d'un arbre" ?
- ah ben j'ai pas demandé si il y avait un arbre..."
La PARM et moi n'avons pas le même humour.