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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

L'omelette aux cèpes.

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Une année, en proie à une surcharge de travail, j'ai décidé de faire une petite pause pendant le mois d'octobre.

Cette période était particulièrement difficile à affronter physiquement et moralement. En apparence, tout devait aller pour le mieux: j'étais installée depuis quelques années, et mon activité commençait à être conséquente. J'étais en fait en train d'affronter tous les revers de la médaille cumulés. Mon activité devenait soutenue, intéressante, mais il fallait commencer à la gérer un peu plus pour éviter la surcharge. Lorsqu'on démarre, on gère les consultations au fur et à mesure qu'elles se présentent, qu'elles soient urgentes ou pas, on a le temps. On a encore peu de suivi au long cours, les actes sont essentiellement aigus, plus faciles à assumer. Les formalités administratives sont proportionnelles à l'activité, et il est possible de les accomplir entre les consultations. C'est encore la lune de miel.

Lorsque l'activité s'intensifie, il faut commencer à gérer un planning pour essayer d'éviter les embouteillages dans la salle d'attente, dégager un temps spécifique pour la paperasse et les coups de fil. Même armée d'une secrétaire et d'un associé plus expérimenté que moi, il m'a fallu un certain temps pour m'organiser, et modifier mes habitudes. Je suis devenue un peu moins disponible directement pour mes patients, moins souple sur les horaires de rendez-vous, et j'ai pris et fait prendre l'habitude de passer de plus en plus souvent par la secrétaire pour communiquer. C'est à cette période que les patients les plus exigeants, ceux qui sont venus me voir les premiers, louant ma nouveauté et mes qualités sans même me connaître, ont changé de crémerie pour un autre médecin plus nouveau et plus disponible que moi.

Cette période que je pourrais appeler de maturation d'un cabinet correspond fortuitement ou pas, je ne sais pas, à une augmentation intense et rapide des charges sociales. Entre une activité qui augmente et des charges qui font justement de même, une seule solution: travailler plus. Comme les journées ne sont pas extensibles, et réunir les conditions pour s'arrêter n'est pas toujours évident, nombreux sont les médecins, mais aussi toute personne qui crée une entreprise, qui entrent dans l'engrenage infernal jusqu'à épuisement.

Je sentais que c'était justement lui, l'épuisement, qui commençait à me guetter, tapi dans l'ombre. Mon entourage devait aussi le percevoir, mais moi seule avait les clefs pour faire quelque chose, et j'étais encore trop prisonnière de la pression des organismes collecteurs de charges sociales et de celle des patients.

Inquiétée par la chose financière, j'avais pris le parti de ne m'accorder qu'un long week-end à la faveur d'un jour férié flanqué de son pont.

Pour faire les choses correctement, et de sa propre initiative, mon Ours avait envisagé une petite soirée dans un restaurant. Par bonheur, mes filles étaient conviées à des soirées-pyjama chez leurs amies respectives. Il avait cependant décidé de joindre l'utile à l'agréable de son point de vue. Exerçant le métier de saltimbanque, il avait choisi un restaurant où un de ses collègues chantait et jouait de la guitare, et avec qui il envisageait une éventuelle collaboration. J'ai montré les dents dans un premier temps, d'autant que j'ai vu l'étui de son saxophone dans le coffre de la voiture:

- Tu me sors de mon boulot, s'il-te-plait, sors aussi du tien.

- Je reviens de répétition. Là, c'est juste pour écouter et voir ce qu'il fait.

Nous devions y aller directement depuis mon cabinet, après les consultations.

L'après-midi qui précédait m'a paru interminable. En octobre, les consultations s'enchaînent, les patients fébriles veulent être reçus le jour même, là où nous ne considérons pas la situation comme grave du point de vue médical. La pression se répartit mal.

De façon concommittente, j'avais un patient fragile à domicile. L'auxilliaire de vie puis l'infirmière m'ont appelée l'après-midi: il a mal au pied, il ne sent plus ses orteils, son pied est froid. Ce patient est artéritique. J'ai donc laissé tomber ma salle d'attente pleine et grommelante, fait quinze kilomètres pour aller le voir. Jai trouvé en arrivant les choses en bon ordre: alignés sur la table, son dossier, un chéquier, une boîte avec les médicaments et une boîte de 12 oeufs. Le patient allait mieux, son pied ne lui faisait plus mal et s'était recoloré, les pouls étaient perceptibles. L'infirmière était confuse d'avoir la sensation d'appeler pour rien, inquiète de voir le phénomène se reproduire à la veille d'un long week-end. Elle aurait aimé voir le patient dirigé vers les urgences, mais, l'épisode passé, il était logique de le laisser à la maison, sachant qu'il ne vivait pas seul et qu'il pouvait être surveillé.

Sur la route du retour, j'ai aperçu dans un fossé deux gros cèpes. Retard pour retard, j'avais une douzaine d'oeufs sur le siège passager, j'ai arrêté ma voiture, sorti mon couteau à champignons de mon sac à main, et ramassé les cèpes, me disant que ce serait au moins une satisfaction pour cette journée.

J'ai réalisé quelques minutes plus tard que je repasserais pas par la maison ce soir là, et que mes cèpes ne se conserveraient pas bien. J'ai donné les cèpes et les oeufs à ma secrétaire en arrivant, et j'ai repris mes consultations avec une heure de retard.

La redescente après la fermeture du cabinet a été particulièrement difficile. Il m'était impossible de trouver un sujet de conversation qui ne soit attenant à mon travail. Je sentais l'Ours réunir des trésors de patience: "Mais oui, mais oui, mais oui, viens on y va". C'est en commençant à déguster une bière apéritive, une pression ambrée au verre enduit de buée, que la tension a commencé à redescendre. Le copain jouait tranquillement de la guitare dans un coin, trop loin et trop occupé pour converser avec l'Ours, et j'envisageais de me concentrer sur la carte. La décompression est devenue plus sensible avec l'entrée: mes joues commençaient à chauffer, on venait me servir alors que je n'avais rien préparé. Je me suis alors assise en arrière, j'ai poussé un grand soupir, et c'est à ce moment précis que j'ai entendu un cri étouffé suivi d'un bruit sourd qui venaient de derrière le comptoir.

- Vite, un médecin, ou appelez les pompiers!

Me voilà de nouveau sollicitée au moment où je ne l'attendais vraiment plus. J'ai eu une petite hésitation, renforcée par les incitations de l'Ours.

- Allez, dis rien, ce coup-ci.

La tentation était grande. J'avais le souvenir du récit d'une amie acupunctrice qui a la phobie des situations d'urgence. Un jour, dans un avion, en rentrant de vacances, il a été fait un appel à un médecin. Elle s'est écrasée dans son siège, d'autant plus que de nombreux réanimateurs étaient à bord, rentrant de congrès. Les hôtesses n'ont eu que l'embarras du choix. Ici, pas de congrès, pas de réanimateur, juste ma conscience et mon envie de passer une soirée où on me demanderait uniquement ce qui me ferait envie. Je suis censée aider quelles que soient les circonstances. Pour être honnête, je dois dire que j'ai pensé que si je les laissais appeler les pompiers, l'attente, l'angoisse partagée avec toute la salle et le spectaculaire de l'intervention allaient avec certitude me ruiner la soirée. Donc, un peu égoïstement, au final, j'ai pris l'affaire en main: qu'on en finisse et vite.

Je me suis souvenue des conseils précieux d'un des rares enseignants généralistes que j'ai fréquentés dans ma formation: dans cette situation, éloigner les spectateurs est primordial. La jeune serveuse qui avait eu un malaise était encore sonnée mais consciente, j'ai demandé de nous procurer une pièce isolée et au calme, ce qui a été fait avec une rare diligence. Je vais rarement au restaurant munie de mon matériel, en tous cas dans la réalité, parce que j'ai l'impression que ça n'étonnerait personne si je dégainais un tensiomètre de mon sac à main (qui côtoirerait donc le couteau à champignon, mais c'est une autre affaire). Je n'ai donc examiné la jeune fille que très sommairement, c'est-à-dire principalement avec mes yeux, et j'ai surtout parlé avec elle. Elle avait eu un malaise sans gravité, c'était pas la première fois. Elle avait quelques difficultés personnelles en ce moment, du mal à gérer sa formation des soucis avec sa famille, et avec sa famille d'accueil aussi. je l'ai laissée me raconter. On est arrivées ensemble à la conclusion qu'il vallait mieux que sa mère vienne la chercher ce soir, qu'elle irait voir son médecin traitant le lendemain, ce qui fut appuyé par le patron du restaurant. Il a appelé, on est venu la chercher.

A la suite de tout ça, je suis retournée dans la salle du restaurant. Tous les regards se sont tournés vers moi, et là, je n'en avais vraiment pas envie. J'ai trouvé le copain, toujours occupé à jouer, mais cette fois en compagnie de l'Ours qui, trouvant l'intermède un peu long, était parti chercher son instrument.

- Bon, alors c'est toi, le saxophoniste de garde?

Ca a eu le mérite d'en faire rire quelques uns, et faire détourner le regard des autres. Je n'ai pas eu besoin de le demander, cette fois, pour qu'il pose le saxophone et vienne me rejoindre. Mon entrée m'attendait sagement, heureusement froide depuis le début.

J'ai repris à zéro le processus de redescente, et attaquant la seconde moitié de ma bière, dont la buée s'était enfuie.

Puis, pendant j'attendais le plat de résistance, une serveuse s'est approchée de moi, et m'a murmurée à l'oreille:

- C'est de la part du patron.

Elle a alors posé devant moi sur une planchette en bois une omelette aux cèpes toute fumante.

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Casaubon 14/04/2013 22:43

Voir des cèpes depuis la voiture !
Moi qui les rate en étant a pied.
Ça fait partie des super-pouvoir des médecins, ou des femmes ?

armance 14/04/2013 22:51

Des gourmands et gourmandes!

Kez 09/02/2013 21:15

Jolie fin.

Babeth 07/02/2013 10:25

J'aime j'aime j'aime! (et accessoirement, c'est malin, j'ai envie d'une omelette aux cèpes maintenant!)