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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Femme et médecin, c'est aussi ça...

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Je suis en première année d'études médicales, dans un grand amphithéâtre qui s'apparente à un panier de crabes. Nous sommes presque cinq cent à préparer un concours où ne seront admis que soixante huit étudiants. Parmi eux, soixante seront médecins, huit seront dentistes. Le chahut et le bruit pendant les cours sont de mise, les plus grandes gueules cherchent à intimider les plus vulnérables. Chaque fois qu'une fille se lève, a fortiori si elle parle à un professeur, on entend crier:

- SALOPE!

Je suis en troisième année. En marge de mes études, pour gagner un peu d'argent, je travaille comme aide-opérateur avec plusieurs chirurgiens dans plusieurs cliniques. Je travaille face au chirurgien, dans des habits stériles, et il converse avec l'anesthésiste. L'un des anesthésistes se place toujours derrière moi pour parler. Plus le temps passe, plus il parle près de ma nuque. De temps en temps, il soulève son masque, et je sens son souffle sur mon oreille. Je fais une première réflexion, qui le fait rire, et fait rire aussi le chirurgien et les "filles de salle". Il se recule. Le répit n'a qu'un temps. Il se rapproche de nouveau, et souffle sur ma nuque. Je profite d'un petit moment où mes mains sont inoccupées, où je ne risque pas de faire de bourde, pour oser lancer mon talon contre sa jambe. Il part s'asseoir derrière le champ opératoire d'où il poursuit la conversation.

Je suis en quatrième année, externe en urologie. Je viens de recevoir un patient de vingt ans. Il souffre de très lourdes séquelles d'un grave accident de la route. Je viens pour "faire son entrée": l'interroger, établir son dossier, l'examiner et faire un électro-cardiogramme. Au moment où je me penche vers lui pour positionner les électrodes pour faire son ECG, sa main droite s'avance et saisit fermement mon sein droit à travers ma blouse.

Je suis en cinquième année, externe en médecine interne. Parmi les externes, nous sommes six filles et deux garçons. Le chef de clinique répartit les patients dont nous allons nous occuper. Un patient vient d'entrer pour la prise en charge d'une maladie rare. L'un des garçons est désigné pour s'occuper de lui, et j'entends cette précision:

- Oui, toi, parce que les filles c'est pas la peine, elles feront "médecine générale".

Je suis en septième année, pendant mon premier stage d'internat. Nous faisons la visite. J'entre dans une chambre double, dont seul un lit est occupé. Je suis enceinte, j'ai passé la nuit de garde aux urgences, je suis fatiguée. Ce n'est pas tout à fait correct, mais je m'assois sur le lit inoccupé, le dossier sur les genoux pour faire face au patient. Le chef de service arrive, il s'assoit non pas à côté de moi, mais contre moi. Je me décale. Le manège recommence à trois reprise pendant cette matinée.

Je suis en huitième année. Je suis interne dans un petit hôpital de périphérie, dans un service de médecine polyvalente. Nous avons, entre autres, dans ce service, huit lits de psychiatrie. Je viens faire l'entrée d'un patient. Il vient pour un motif psychiatrique, mais il insiste pour me parler de soucis dermatologiques très intimes. Face à moi, il baisse d'un coup son pantalon et son sous-vêtement jusqu'aux genoux, au moment précis où entre l'infirmier psy, qui éclate de rire.

Je suis remplaçante, enceinte de mon deuxième enfant. Comme je sais que l'Assurance Maladie me versera une indemnité de repos qui ne couvrira qu'une partie de mes charges, j'enchaîne les remplacements pour me financer mon congé maternité. Un médecin me sollicite pour un remplacement d'une semaine pendant les vacances de Pâques. Au cours de la négociation, je lui précise que je serai enceinte de six mois à ce moment-là, que j'assurerai la totalité de la charge de travail, mais je lui demande s'il le peut de ne pas me confier de garde de nuit. Deux semaines avant le remplacement, il m'appelle pour annuler:" J'ai trouvé quelqu'un d'autre parce que, vous comprenez, la dernière fois que j'ai fait travailler une femme enceinte, ça m'a été reproché par mes patients".

Je suis remplaçante. Un patient qui vient pour un renouvellement de traitement retire sa chemise. Il passe sa main dans mon dos au moment où je passe devant lui pour aller chercher mon tensiomètre.

Je suis installée, je travaille dans mon cabinet, avec mon nom inscrit sur une plaque à l'entrée. Rien de ceci ne s'est plus reproduit depuis, et plus personne n'éprouve le besoin de me faire remarquer que j'utilise ma main gauche quand je signe une ordonnance.

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Doisjeledire 13/11/2013 14:06

Hier ma fille, collégienne, m'a expliqué qu'un garçon à l'école lui avait touché les fesses, qu'elle a été le dire à la surveillante, que le garçon a reçu un avertissement et que ses parents en ont été avertis.

Je lui ai alors avoué que moi, garçon, à son âge, j'ai évité un escalier pendant près d'une année scolaire parce que des filles me plottaient les testicules et me léchaient la joue si je passais par là. Je n'étais ni petit, ni malingre : je savais "casser la figure" aux garçons qui me cherchaient des noises mais les filles, non, ce n'était pas possible. Je n'ai jamais levé la main sur une fille.

Quand je lis votre témoignage et surtout l'absence de témoignage d'hommes, je me dis que je suis le seul à qui ça arrive peut-être.

Je fais des arts martiaux, à bon niveau, et il est régulier que des pratiquantes glissent leur main dans l'échancrure de mon kimono. Je n'aime pas, ça me gêne et je ne dis rien, j'évite juste ces pratiquantes là.

Dans mon travail aussi j'ai eu droit à des mains aux fesses, je suis docteur pourtant moi aussi et même docteur, mais pas encore installé, j'y ai eu droit : de patiente et de la part du personnel féminin.

Je ne peux pas croire que je sois le seul homme à avoir vécu ces petits gestes stupides et irrespectueux mais personne ne le dit alors peut-être que si après tout.

armance 13/11/2013 19:43

L'hôpital, où les corps sont palpés, explorés, exhibés, sont un lieu propice à la transgression...
Les témoignages d'actes sexistes envers les hommes existent, sont moins nombreux que ceux des femmes. Les hommes sont-ils plus discrets? ou plus rarement molestés?
Il est cependant à noter qu'ils échappent aux discriminations liées à la grossesse, et il est à noter aussi qu'en amphi, une étudiante qui s'adresse à un enseignant était ouvertement qualifiée de "salope", là où dans la même situation un étudiant était qualifié de "fayot", ce qui ne comporte pas de connotation sexuelle.
D'autre part, un geste déplacé émanant d'une personne ayant une autorité (enseignant, chef de service) n'a pas la même signification que lorsqu'il émane d'une personne de même statut.

annesophe 21/12/2012 11:01

Merci pour ce blog, super agréable.
Vous devriez twitter vos brèves, elles sont trop super ;-)

kez 21/12/2012 08:25

J'aime vos écrits. Merci de nous faire partager ces moments de vie.

Il y a encore beaucoup de travail pour les femmes et voir notre rôle reconnu par la société.

J'ai fait de longues études dans un autre domaine. Je n'étais pas belle, je ne le suis toujours pas d'ailleurs... Je ne soufrais pas de ce genre d'harcelement par contre combien de fois ai je eu droit à des réflexions sur mon physique ingrat... Je ne me souviens pas que mes camarades masculins laids aient eu à entendre le meme genre de choses. Il faut croire qu'avec les femmes tout est permis.

Heureusement aujourd'hui comme vous dans mon métier, ce n'est plus le cas.

Il m'arrive par contre d'avoir peur pour ma fille et de me demander comment la préparer et / ou la protéger

armance 21/12/2012 15:05

Par ailleurs, c'est en n'ayant pas honte, en disant et en affrontant les choses que nous avons une chance de faire changer les mentalités et de préparer nos filles.

armance 21/12/2012 12:55

Quel que soit le contexte, ces petites violences ordinaires sont inadmissibles, mais hélas existent.
Le fait qu'elles cessent à partir du moment où on se retrouve en position d'autorité montre la mesquinerie de ceux qui les pratiquent: ils n'osent que face à quelqu'un de plus vulnérable qu'eux.