armance.overblog.com

Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Du singulier au pluriel.

com

La médecine générale est un bien curieux métier.

La façon dont les patients nous désignent en dit long sur ce qu'ils attendent de nous. Ces expressions sont le plus souvent précédées du déterminant possessif "mon" ou "ma": "médecin-traitant", celui qui traite, "médecin de famille", celui qui s'occupe de toute la famille, "docteur traitant", celui-là a un diplôme et prescrit des traitements, "médecin généraliste", fait de tout en général, "toubib" ou ici, de façon régionale "toubi", le médecin en langue Arabe, plus souvent précédé de "le" que "mon" ou "ma", peut-être un peu plus impersonnel.

Venant des médecins spécialistes, c'est souvent l'aspect "médecin traitant" ou "médecin de famille" qui est mis en avant.

Vu de l'hôpital, on parle volontier de "médecin de ville", non pas par opposition au "médecin des champs", mais par opposition au médecin hospitalier. Le "médecin hospitalier" travaille à l'intérieur (de l'hôpital), le "médecin de ville" travaille à l'extérieur (de l'hôpital). Là où le médecin hospitalier connait les patients dans un décor unique avec des tenues vestimentaires identiques, le médecin de ville, a fortiori le généraliste, les connait dans leurs propres vêtements et dans leur propre environnement.

De ce fait, le généraliste possède de nombreuses clefs pour le compréhension de ses patients, des éléments d'ordre social, ethnologique, environnemental, familial. Je suis toujours sidérée de voir mon associé, qui prit il y a une quinzaine d'années la succession de son père, médecin de campagne du cru, établir de tête des arbres généalogiques qui permettent de lier des patients à des degrés variés sur quatre générations. Le médecin hospitalier n'aura que l'adresse et la date de naissance du patient. Un médecin que je remplaçais connaissait lui, en sus, le cadastre détaillé de nombreuses communes, ce qui laissait comprendre les nompbreux enjeux des pathologies de uns et des autres.

Voir nos patients dans tout leur contexte est ce qui rend, pour moi, ce métier passionnant. Généralistes, nous n'en sommes pas moins médecins, et une grande difficulté de notre métier est d'extraire les informations et priorités médicales du flot d'information que nous possédons.

Il parait logique de s'intéresser à chaque patient individuellement, de le prendre spécifiquement en charge, mais au sein de son environnement. Et pourtant, cette prise en charge individuelle est parfois particulièrement difficile à envisager. J'ai remplaçé un médecin qui tenait un dossier non pas par patient, mais par famille: Monsieur en haut à gauche de la fiche, Madame en haut à droite, les enfants en colonne en dessous...

L'usage maintenant est d'établir un dossier par patient. Cependant, réaliser une consultation entièrement consacrée à la même personne relève parfois du défi.

Lorsque l'on soigne plusieurs personnes d'une même famille, nombreuses sont les consultations dont le sujet et l'objet sont nébuleux. Il est très fréquent qu'une mère amène un enfant, et parle d'un autre pendant la consultation, ou sur le pas de la porte, évoquant un problème qui a son importance, mais sans solution possible hors de la présence de l'intéressé.

La pratique des consultations sur rendez-vous a le mérite d'inciter les patients à se poser cette question avant leur venue, et de limiter quand celà est possible les consultations sur le mode compulsif. Comme Rome ne s'est pas bâtie en un jour, il a fallu quelques années avant qu'une grande majorité des patients qui viennent me voir perdent l'habitude de prendre un rendez-vous et venir à autant que l'envie s'en fait sentir. Au-delà du fait que cette habitude complique encore plus la gestion du temps, rien ne m'agace plus qu'une personne qui me demande de la voir ou voir une autre "un peu" ou "rapidement". J'ai l'impression qu'on va me demander un acte incomplet (qu'en sera-t-il alors des honoraires?), sans me laisser la latitude d'aller jusque là où moi je veux dans la démarche. "Du temps que vous y êtes, vous pouvez juste regarder les oreilles du petit? Il s'est plaint", si j'accepte de ne regarder que les oreilles, je fais une croix sur l'interrogatoire et le reste de l'examen, et je prends le risque de passer à côté d'autre chose, qui plus est si le petit a moins de 4 ans et ne sait pas encore très bien localiser la douleur. Peut se profiler ensuite le redoutable "Le docteur l'a vu, mais il n'a pas vu". Je préfère donc prendre le total contrôle de l'examen clinique pour le bien de tous: soit je "vois", soit je "ne vois pas", mais je ne vois pas "un peu".

Au-delà de la protection contre le burn-out, cette pratique permet de recentrer la problématique à chaque consultation. Le but n'est pas d'exclure qui n'aurait pas pris rendez-vous, mais de faire comprendre qu'une consultation est un acte construit et que chacun est digne d'intérêt. Nombreux sont les patients qui apportent une plainte annexe pendant une consultation, digne d'intérêt, mais non présentée comme telle.

Il est parfois très difficile de démêler les problèmes des uns de ceux des autres. Les patients viennent à plusieurs, s'accompagne, se soutiennent, ce qui est souvent une bonne chose, nous vivons en société, la solidarité est fondamentale. Cependant, chacun vient avec sa subjectivité. Combien de fois dans la journée entendons-nous un accompagnant, membre de la famille, conjoint dire "c'est comme moi" ou "moi aussi" ou encore "et puis après pour moi aussi..."?

La consultation de famille nombreuse est un exercice singulier: je choisis avec le parent l'enfant auquel je vais me consacrer en premier, et, régulièrement, le parent m'explique successivement la problématique de chaque enfant pendant que j'ouvre le premier carnet de santé. L'appel au secours pour me réserver le droit de ne m'occuper d'un seul patient à la fois, sur le mode "Pas tout tout de suite" trouve parfois peu d'écho. A l'extrème, il m'arrive de séparer les fratries pour laisser un temps de parole à chacun, et ceci quel que soit l'âge. Pour certains enfants, c'est le seul moment où ils existent en temps qu'individu, c'est-à-dire être unique et entier, distinct des autres, et où ils ne sont pas cités en référence à leur entourage.

Ce va et vient permanent entre le personnel et le collectif, le singulier et le pluriel est une spécificité de notre métier qui rend son exercice si complexe, mais au fond si attachant.

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Docmam 12/02/2013 11:54

Je me faisais les mêmes réflexions hier...

Sur mon planning est inscrit Pierre, ils rentrent à trois et le papa commence "bon on va commencer par Léa..."

Avec un sourire je lance "ah j'avais noté Pierre sur mon planning..." une perche gentillette au cas où ce bon père de famille aurait l'idée de s'excuser.
"Oui mais c'est pour les deux en fait"
Que nenni. "Oui je suis désolé mais..." ou "Est-ce que ça serait possible que..." rien que ça ça aurait été une marque de respect.
Dans les faits je n'étais pas en retard, la journée était plutôt calme, je n'allais pas refuser de voir sa cadette qui avait beaucoup de fièvre depuis cette nuit. Mais le fait qu'il n'ait pas pris rendez-vous pour elle, qu'il ne me demande même pas si j'étais d'accord, si ça ne me dérangeait pas, ou même qu'il s'excuse du contre temps... c'est ça le plus dérangeant.

Je suis là, il dispose, que je sois d'accord ou non. Normal.

Passons à l'interrogatoire "bon ils ont tous les deux la même chose en fait, mais ça a commencé par Pierre...
- je croyais que nous nous occupions de Léa d'abord...
- oui alors Léa elle tousse, mais moins que Pierre quand même..."

LEA on a dit ! Je dois régulièrement répéter "on va se concentrer sur Léa et on verra Pierre après sinon je vais tout mélanger voulez-vous"

L'examen fini, je demande la Carte Vitale afin de clôturer le dossier Léa. "Non mais il y a Pierre aussi..."
On le saura... "je sais bien, puisque c'est même pour lui que le rendez-vous a été pris, mais je termine avec Léa si vous permettez !"

Je suis comme toi, je ne fais pas de demi-consultation : si je vois quelqu'un, je le vois vraiment, avec un vrai interrogatoire, un vrai examen, et des vraies honoraires à la fin.
C'est pas deux consultations en une, ou baclées, ou mélangées...

Alors déjà qu'elles nous sont régulièrement "imposées" ces doubles consultations, laissez-nous au moins faire notre travail correctement...

armance 12/02/2013 14:29

Tu apportes ici une illustration parfaite. Tu montres aussi bien que les enjeux d'une consultation sont multiples et subjectifs: pour toi, t'organiser, te donner les moyens de travailler correctement, être respectée, pour le Papa, être rassuré, soigner ses enfants, mais ça peut aussi être passer enfin une bonne nuit, répondre à une injonction de l'entourage, être à l'heure à la maison parce qu'il a un autre impératif... D'où la difficulté parfois d'accorder nos actes avec les attentes des patients, exprimées ou non.