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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

De l'utilité parfois de (bien) comprendre le patois.

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Ce jour-là, je remplace un médecin dans un canton très rural et très étendu. Dans ce canton, les patients peuvent consulter quatre médecins répartis sur trois cabinets. S'ils ont besoin de soins infirmiers, ils doivent avoir recours au seul et unique cabinet dédié à cette activité.

Le canton est grand, mais autour de l'unique école, l'unique collège, l'unique bar-restaurant-presse-tabac-point-poste et l'unique supérette, tout se sait et tout se dit.

Comme tous les midis, une des infirmières passe au cabinet médical pour récupérer "les prélèvements": une collection de boîtes d'échantillons de sang ou urine s'accumule sur le comptoir de la secrétaire au fur et à mesure de la matinée. L'infirmière les amène à son cabinet, et le coursier du laboratoire parcourt les quinze kilomètres nécessaires pour venir les chercher à treize heures.

En fin de matinée, le cabinet s'apparente à une ruche. La consultation est loin d'être finie, et de nombreux patients entrent et sortent, qui pour voir un médecin, qui pour déposer ses prélèvements, qui pour venir chercher un papier, et qui pour amener et tenir compagnie à ceux qui viennent consulter, et déposer ou retirer quelque chose.

Ginette, soixante-treize ans, arrive à ce moment, dans le cabinet médical, un casque de moto sous le bras.

L'associé du médecin que je remplace est déjà au courant de son dernier exploit routier, et pour cause, l'unique garage automobile est mitoyen avec le cabinet. Il se tourne vers elle, lève les bras au ciel et s'écrie:

- Aaaaaaaah! Que a mobyletto, adara! Mais tu as une mobylette, maintenant!

Elle hausse les épaules et le regarde d'un air maussade:

- E Bé té! Ei coupat l'auto! Ben tiens! J'ai cassé ma voiture!

Il passe la main dans le dos de la vieille dame et la pousse dans son bureau, et fait un clin d'oeil en passant à une salle d'attente hilare. La voiture cassée de Ginette, ils l'ont tous reconnue en entrant.

Une infirmière entre, et commence à ranger les boîtes de prélèvements dans une caisse en plastique.

- Ah là là, je ne sais pas si tu as su, mais ma collègue devait aller ce matin chez le jeune Christophe. Si c'est pas malheureux, à son âge!

- ???

- Tu ne le connais pas? C'est le fils Duchemin, tu sais, la deuxième ferme en bas quand tu vas chez Duchène et que tu continue vers Dupont, y a un chemin à gauche, et ben tu le prends, tu passe une veille maison avec une grange, tu continues, et ils sont juste là.

- ???

- Il a vingt-cinq ans, et il vient de se faire amputer d'une jambe.

- Quoi?

- Ouais, un accident de rugby, il parait. C'est ballot. Il est rentré de l'hôpital hier, et c'est ma collègue qui y va aujourd'hui. Tu te rends compte, ils l'ont gardé que trois jours, à l'hôpital, c'est vraiment pas beaucoup.

Et la totalité de la salle d'attente renchérit:

- Ah non, trois jours, pour une amputation, c'est pas beaucoup! Il faut dire que maintenant, ils n'ont plus de sous, plus de place. Souvent, ça vaut même pas le coup d'aller jusque là-bas. Bientôt, il faudra se soigner tout seul. Et c'est de moins en moins remboursé. Mais trois jours, quand même, c'est vraiment pas beaucoup!

Elle reprend le cours:

- Et puis c'est la tuile, il venait de se marier, ils étaient en train de faire construire. D'ailleurs, je ne sais pas si sa femme n'était pas déjà enceinte. Quoi qu'il disait qu'il voulait finir la maison d'abord.

Et la salle d'attente extrapole:

- En plus ils vont avoir un petit, le pauvre! Il aura un père infirme!

Et elle continue:

- C'est pour son boulot, je ne sais pas comment il va faire. Il est mécanicien agricole. Même avec une prothèse, je sais pas si c'est faisable.

La salle d'attente suppute:

- Il va devoir trouver autre chose, mais c'est peut-être pas possible. c'est pas facile de changer de métier, maintenant. Il va se retrouver au chômage, et il va pas pouvoir finir sa maison. Les parents, ils pourront pas payer, ils vont se retrouver avec un infirme, une belle-fille et un bébé à charge, alors déjà que les maïs, ça paye pas tant que ça... Ils vont avoir du mal avec l'exploitation...

Et la discussion file bon train dans la salle d'attente. Au bout d'une demi-heure, le jeune attrape la gangrène et laisse veuve et surendettée une jeune femme sans emploi, mère d'un enfant handicapé, lui aussi, pourquoi pas, les psys le disent, le stress de la mère pendant la grossesse, c'est très mauvais pour l'enfant, le toutdans une maison sans tuile.

La seconde infirmière revient de sa tournée.

Elle ouvre la porte, et le silence se fait instantanément dans la salle d'attente. Tous les regards convergent instantanément vers elle, et quelques mentons s'avancent.

La première infirmière commence:

- Alors? D'abord, ils lui ont coupé au pied, à la jambe ou à la cuisse? Parce que c'est pas pareil, et moi, je ne sais pas.

- Qu'est-ce qu'ils t'ont dit?

- La grand-mère m'a dit: "Que s'a coupat lou pé"! J'ai compris qu'on lui avait coupé le pied.

- Mais non: Il a la jambe cassée, et pas coupée. A l'hôpital, ils lui ont réduite sous anesthésie, c'est pour ça qu'ils l'ont gardé trois jours, et Je suis passée lui faire une injection d'anticoagulants ce matin.

Le silence se prolonge, et les regards replongent dans le papier glacé

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ptibonom 29/04/2013 14:13

Je crois que je vais faire lire ce billet à mon fils (11 ans) à qui nous essayons de faire comprendre l'intérêt du sens critique lorsqu'il nous explique sérieusement que tel exercice est idiot parce que (patati patata) ... alors qu'il avait juste compris de travers l'énoncé (certes souvent insuffisamment précis).

Ici, 2 assertions pouvaient être remises en cause : amputation découlant d'un accident de rugby (grand dieu que faudrait-il faire sur le terrain pour en arriver là !) et sortie après 3 jours d’hôpital après une amputation.
Comment peut-on croire qu'un hôpital laisse sortir un amputé après 3 jours ? Y a t'il des études sérieuses sur la crédulité humaine ? (Question sérieuse, pour le coup)

armance 30/04/2013 21:27

De nombreuses études ont été faites sur le phénomène de rumeur et sur la crédulité. Elles sont édifiantes de par la démonstration de la malléabilité de l'esprit humain, quelle que soit la culture.
Dans ce texte, deux éléments initiaux amènent effectivement à douter de la rumeur, mais il est fascinant de voir comment l'esprit humain est capable de trouver une explication plus ou moins rationelle: d'une part, le raccourci qui associe le rugby à un sport très dangereux, et d'autre part l'explication de la brièveté du séjour hospitalier par l'argument financier, largement utilisé par ailleurs dans les médias, et donc intellectuellement satisfaisant.

Anna 29/04/2013 12:24

On pourrait presque dire aussi "et comment naissent les rumeurs".
A côté de l'école de mon fils un local est en travaux, et les ouvriers ne savent pas trop ce qu'il va devenir une fois réaménagé. Il n'a pas fallu une semaine pour que la moitié des parents soient convaincus que les ouviers savaient, mais qu'on leur avait demandé de se taire, et qu'on allait faire de ce local une salle de shoot. :-D