armance.overblog.com

Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Contagion.

com

Gérard a soixante-sept ans.

Il est maintenant retraité, il a longtemps travaillé dans la police, puis a exercé le métier d'ambulancier quelques années.

Il vient me voir tous les trois mois depuis cinq ans pour renouveler un traitement comprenant entre autres du lithium. Il voit son psychiâtre une fois par an, "pour lui serrer la main".

Il est toujours très ponctuel, beaucoup plus que moi, bien habillé, très poli. Lorsque je l'examine, je constate qu'il sort à l'évidence de sa douche. Je l'ai toujours connu en "bonne période". Il me dit avoir été gêné par sa bipolarité il y a quelques années, avoir passé "de sales moments", sans jamais entrer dans les détails, et être maintenant satisfait que tout aille bien, satisfait d'avoir une humeur PARFAITEMENT égale.

Je n'ai pas d'information précise sur la réelle teneur de ses antécédents, je ne dispose d'aucun courrier, aucun dossier. Je le connais depuis cinq ans, il va bien, il est très correct, et ne tient pas à diminuer ou arrêter son traitement, même avec un suivi rapproché. Alors, on continue.

Il est venu me vois la dernière fois en toute fin de consultation. Je termine tard, souvent en retard, nous sommes en hiver, il fait nuit. A la fin de la consultation, il prend son ordonnance, la plie en quatre pour la ranger dans sa sacoche en cuir. Il prend son blouson de cuir, l'enfile, me salue, comme à l'acoutumée, et hésite un peu. Il sort dans le couloir, puis retourne et revient dans mon bureau.

- Si vous voulez, je peux rester jusqu'à ce que vous ayez tout fermé et que vous preniez votre voiture.

- ???

- Et bien oui, seule, comme ça, il fait nuit, votre voiture est de l'autre côté du parking, il fait nuit noire, vous devez avoir peur, non?

Je ne suis pas d'un naturel inquiêt, je vis et travaille dans une zone rurale où il ne se passe jamais rien. Par le passé, j'ai vécu dans des contrées autrement plus violentes. J'ai effectué un stage d'externat à Rio de Janeiro, bien avant la pacification des favelas du centre. Mon cabinet est un petit bâtiment au milieu d'un terrain entouré d'arbres, certes mal éclairé, mais s'il est bien une chose qui ne m'a jamais traversé l'esprit, c'est bien l'idée que je puisse y être mollestée autrement que par des patients en mal de certificat.

Je le remercie gentiment, le raccompagne à la porte, et vaque aux activités invisibles du post-consultation: télétransmission, rédaction des ordonnances et certificats mendiés par téléphone dans l'après-midi, tamponnage et signature des chèques, un peu de compta, tout ça avec un verre d'eau pétillante fraiche en écoutant "Jazz à Fip".

J'éteins mon ordi et celui de la secrétaire, je remets la bouteille d'eau au frigo, fais un saut par les toilettes, éteins les lumières, ferme mon bureau, puis la porte d'entrée du cabinet.

Me voilà dehors, seule, dans le noir, et l'angoisse me saisit à la gorge, pour la première fois depuis sept ans: et en plus, il a vraiment réussi à me faire peur!

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Kez 04/01/2013 22:36

Réflexe de policier... En cherchant à vous "protéger" il vous a fait peur. Lien inconscient entre maladie psy et violence?

Je me souviens d'un séjour aux US il y a plus de 20 ans où on avait passer le temps à me répéter qu'il fallait avoir peur la nuit, je suis rentrée dans ma campagne bretonne et le moindre bruit me faisait frissonner. Difficile d'evacuer l'inconscient.