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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Chuchoter à l'oreille des bébés.

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Certains de mes patients n'aiment pas du tout que je les examine.

Les plus farouches d'entre eux ont, en général entre 7 et 30 mois, et viennent tous plus ou moins coachés.

Lors d'un stage en PMI, pendant mon internat, j'ai réalisé qu'un examen clinique d'un enfant pouvait être vécu comme une véritable épreuve, au sens scolaire du terme, par ses parents. Un mère m'avait confié, juste avant la consultation d'un pédiatre dans une école maternelle, qui se fait pourtant en présence des parents, qu'elle avait le trac, et elle s'était dit ensuite soulagée que son fils "ait réussi".

La plupart des parents qui m'amènent leurs enfants ne semblent pas vivre une telle angoisse, mais sont probablement beaucoup plus inquiêts que moi.

Les enfants sont des êtres particulièrement solides sous nos latitudes, il n'y a qu'à comparer la morbidité et la mortalité des mes patients de plus de 85 ans et de moins de 20 ans, il n'y a pas photo. Ils ont le cruel défaut, pour les plus jeunes d'entre eux de ne pas parler ce qui rend la situation anxiogène quand survient un événement inhabituel.

Les pédiatres que j'ai fréquentés lors de ma formation nous apprenaient à observer avant toute chose le comportement des tout-petits pour faire une rapide évaluation du degré de gravité de la situation. Les parents sont souvent étonnés de mon détachement lorsqu'ils insistent pour me dire que Totor "est VRAIMENT pas bien" pendant que Totor est en train de déchirer consciencieusement le papier sur ma table d'examen. J'entends que les parents sont inquiêts, mais je ne m'inquiète pas, et, finalement, que Totor réduise en miette le drap d'examen, c'est plutôt une bonne nouvelle.

Le temps de l'examen, c'est le temps fort de la consultation: Totor ne veut pas se faire déshabiller, tripoter par une inconnue, et éventuellement se faire planter une fléchette dans la cuisse ou la bras, et les parents de Totor ont peur qu'il ne se laisse pas faire, qu'il pleure, que je sois agacée ou que j'imagine qu'ils ne savent pas maitriser Totor. A moi donc de préparer Totor et éventuellement ses parents à l'épreuve.

J'essaie d'ailleurs quand je peux d'inciter les parents à pratiquer une véritable "hygiène de la consultation" pour leurs enfants, car c'est nous faciliter le boulot et surtout nous permettre un examen clinique fructueux que de nous faire examiner des enfants calmes.

La classique consultation pour la rhino du soir, à l'heure où tombe la nuit et montent la fièvre et l'angoisse parentale, est en général un désastre total: les parents, les enfants et le docteur sont crevés et ont faim, le petit brâme, et les parents insistent: "vous voyez, Docteur, il se calme pas, y a quelque chose!". Il y a qu'à cette heure-ci, d'habitude, il dort en pyjama dans son lit, et que là, on lui en demande trop.

Leur donner un anti-pyrétique quand ils sont fébriles relève pour moi du simple respect: je n'aimerais pas qu'on me laisse mariner avec ma fièvre et mes frissons pour montrer au docteur comment je suis. Même nous adultes, nous sommes plus sereins à 37° qu'à 40°, avec le nez débouché. Pour une fois, il est bon de se projeter...

Des détails partiques ont leur importance: l'indispensable présence de Doudou, des couches propres.

Expliquer aux enfants ce qui va se passer porte ses fruits très tôt. Ne pas le faire est un désastre pour longtemps. Récemment, une jeune fille de 6 ans a appris seulement en entrant dans mon bureau et de ma bouche qu'elle venait pour un vaccin. Elle est partie en larme, en hurlant "Maman m'a menti!".

Toutes ces précautions ne suffisent pas toujours à convaincre nos jeunes patients que nous ne leur voulons que du bien. Difficile à 9 mois d'admettre qu'une piqûre évitera les désagréments de la rougeole!

A l'instar des gens qui, à pied, font évoluer leurs chevaux en liberté, dont j'avoue faire partie quand il me reste un peu de temps libre, j'ai remarqué que lorsqu'on entre en contact avec les enfants avant l'âge de la parole, l'attitude et l'intention passent avant tout le reste. Finalement, je m'attache, lors d'une consultation, à rechercher exactement la même chose que je demande aux chevaux lorsque je les fais travailler: confiance, respect et connection.

Je premier contact se fait au regard, pendant l'interrogatoire. Avant toute chose, je cherche à avoir les deux yeux. Ce premier contact trouve toujours une réponse: un détour total du regard ("je ne veux pas te voir"), un regard vers les parents ("hé, les parents, vous allez quand même pas laisser faire ça?"), un regard qui se dérobe et se cache derrière un parent, un doudou, un dossier de chaise ("ça m'intéresse, mais j'ai peur") sur lequel j'embraye souvent un jeu de "coucou", ou un regard direct avec ou sans risette, c'est le signal qu'on peut y aller direct.

Le passage sur la balance est un préalable un peu incongru: nous avons vaguement été présentés mon patient et moi, mais pas au point qu'il vienne spontanément dans mes bras, et il va pourtant falloir passer par là pour se faire peser. Je demande aux parents de rester en vue, mais pas trop près pour éviter de donner la tentation à leurs petits de sauter de ma balance dans leurs bras.

A partir de ce moment, il me faut composer franchement avec l'attitude des parents.

Les "mamans-tricot" se mettent à ranger et plier le linge. certaines d'ailleurs profitent de ce que leurs enfants sont sur la balance pour disparaitre et ranger un truc, ce qui nous vaut de belles paniques.

Les "mamans-couvertures" veulent tellement caliner et protéger leurs enfants qu'il me faut les soulever pour atteindre mon patient.

Les "mamans-radio" choisissent ce moment pour me parler de façon ininterrompue d'elles, de leurs enfants, de l'école, de la météo, que j'aie le stéthoscope aux oreilles ou non.

Certains parents tentent une démonstration d'autorité, je me retrouve alors en position d'arbitre. Je n'oublie pas que je suis dans MON bureau, sur MON territoire, mais il me faut user de diplomatie, car c'est LEUR enfant.

Il m'arrive souvent de reprendre des expressions qui peuvent paraitre anodines, mais qui, si on les prend au pied de la lettre mettent en cause la crédibilité de ceux qui les utilisent. Combien de fois ai-je entendu dire "c'est fini" à un enfant qui pleure, alors que, justement, j'allais commencer? "Non, je n'ai pas fini. Maintenant, je vais faire ci, ça et ça...". Une maman m'a fait remarquer l'autre jour: "Votre associé, il dit pareil". J'ai été réconfortée, je ne dois pas être totalement bêcheuse.

Le "Pourquoi tu pleures? Elle va rien te faire, la dame!" m'agace au plus haut point et pour cause:

- Les enfants ont le droit d'avoir peur. Un enfant qui pleure mais se laisse examiner est en train de faire des efforts considérables. Je leur fais remarquer.

- C'est pas vrai que je ne vais rien faire, non seulement je les examine, ce qui n'est pas toujour confortable, sutout au moment de regarder leur gorge, mais en plus il m'arrive de les piquer. ils ont donc doublement raison, au fond.

De même, je refuse de fourrer un jouet dans les mains des bébés sous prétexte de détourner l'attention pendant que je les examine. C'est comme si on leur disait "ne t'occupe de rien, fais comme si tu n'étais pas concerné", alors qu'il n'est question que d'eux depuis le début. L'examen clinique est un rituel que les enfants finissent par reconnaitre et apprendre, auquel ont peut rapidement leur demander de participer.

On apprend bien aux poulains à donner les pieds, ce serait sous-estimer nos enfants que de penser qu'ils sont incapables d'accepter une auscultation.

Plus l'atmosphère d'une consultation est calme, moins mauvais en est le souvenir, et plus le climat de confiance peut s'installer pour les consultations suivantes.

Lorsqu'un petit, généralement un peu après deux ans, se laisse ausculter dans le calme absolu et tend enfin une oreille à mon otoscope, je ne manque pas de demander aux parents de fêter ça: "bienvenue dans le monde des grands!".

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Commenter cet article

Sandrine 07/01/2013 09:04

Bonjour, j'ai découvert ton blog un peu par hasard... tu écris très bien!
J'aime beaucoup ce billet, parce que mon petit garçon a un peu plus que deux ans, et que les consultations chez le médecin ne sont pas toujours simples, même quand je lui ai annoncé ce qui l'attendait... Ce qui facilite souvent les choses, c'est de faire d'abord simuler sur Doudou l'examen de la gorge, des oreilles, etc... et puisque Doudou ne pleure pas, lui non plus!

Docteur Gécé 27/11/2012 17:10

Très chouette article, que je découvre aujourd'hui en même temps que ton blog.
Femme et médecin de campagne, il n'en fallait pas plus pour m'attirer... et comme pour ne rien gâcher j'aime ton ton, j'espère pouvoir te lire souvent ! Comme DocteurSeuss, je te souhaite la bienvenue dans la blogosphère !
Au plaisir de te lire !

armance 27/11/2012 22:39

Merci.

DocteurSeuss 27/11/2012 12:36

Article très intéressant et bien écrit !
Je découvre avec plaisir ton blog ce jour, il a l'air récent alors... bienvenue dans la blogosphère médicale !

armance 27/11/2012 13:53

Merci. Je viens tout juste de découvrir cet univers.
Ce sera pour moi l'occasion de découvrir le tien.
Il me faut juste mieux m'organiser, parce qu'il me faut maintenant assurer boulot-mari-marmots-blog. Une casaque de plus, mais elle est sympa aussi.

Déb 27/11/2012 12:31

certaines des réflexions que vous n'aimez pas dans la bouche des parents (et que je n'aime pas non plus), notamment le "c'est rien" je les ai déjà entendues dans la bouche de pédiatres !