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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Charade.

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Mon premier est habituellement suivi par Dr. Associé. Il vient me voir aujourd'hui pour renouveler son traitement, parce que demain, jour où Dr. Associé devrait être là est un jour férié. Comme nous remplissons les dossiers en détail, Mon Premier sait que venir faire renouveler chez moi n'est pas un problème, et en fait, il m'avoue s'en foutre. Il se dit d'ailleurs que s'il tombe malade un jour où Dr. Associé n'est pas là, je le connaîtrai un peu et pourrai m'occuper de lui.

Ma seconde vient pour un frottis. J'en profite pour faire un examen gynécologique complet, renouveler sa contraception pour un an. Elle me donne des nouvelles de ses enfants: maintenant, qu'ils sont à l'école primaire, je les vois beaucoup moins souvent.

Ma troisième a mal au dos. Elle avant une sciatique la semaine dernière, elle a un peu moins mal, mais a encore trop mal pour reprendre le boulot.

Mon quatrième et ma cinquième viennent renouveler leur traitement. Ils passent une bonne partie de la consultation à se taquiner. On a beaucoup ri. Heureusement qu'il n'y avait pas d'enfant avec nous, on n'a fait que des plaisanteries de grands.

Mon sixième est venu pour soigner un rhume. Il a emmené un petit papier avec une liste de choses à demander et de questions à poser, rédigée par sa femme. La dernière ligne concerne son père, grabataire, dont il s'occupe chez lui: "pense à parler des testicules de ton père". Il a oublié le papier sur mon bureau en partant.

C'est là que ma septième a téléphoné: elle est chez elle, elle s'est cassé un genou hier soir, les urgences l'ont renvoyé chez elle cette nuit avec une ordonnance pour des soins infirmiers et des cannes Anglaises, et elle est perdue, ne sait pas comment aller faire pipi. Elle voudrait une aide-ménagère parce que son mari ne peut pas ou ne veut pas l'aider pour tout, mais elle n'a pas de mutuelle, et en fait elle voudrait aller dans un établissement en convalescence pour qu'on s'occupe d'elle, sa voisine y a eu droit, alors elle veut y aller aussi. Elle a appelé une infirmière et ne sait plus quoi faire. J'envisage de passer la voir en début d'après-midi.

Ma huitième a onze ans, le nez qui coule et mal à la tête. Elle n'a pas de fièvre, et je fais remarquer au passage qu'il y a cours aujourd'hui, et que, dans le même état, l'une de mes filles du même âge y est, d'autant que le collège est fermé demain et qu'elle pourra traîner au lit. Maman sourit, un peu gênée.

La voisine de ma septième appelle: elle trouve honteux que l'on ait renvoyé comme ça en pleine nuit chez elle une dame âgée avec sa jambe immobilisée. Certes, elle a des cannes Anglaises, mais elle a un certain âge, et je dois trouver une solution parce qu'on ne peut pas la laisser comme ça.

Mon neuvième est un petit mec de onze mois qui tousse et qui n'a pas de fièvre. Son père l'amène tout seul parce qu'il vient de se séparer de sa mère, c'est lui qui "l'a" pendant trois jours. En arrivant, le père pose son fils sur le tapis de jeux et... disparaît: il a oublié la carte VITALE dans la voiture. Heureusement que Petit Mec est de bonne composition: il me regarde d'un air interrogateur en attendant qu'il se passe quelque chose, comme le retour de Papa, par exemple. Papa a du mal à comprendre que Petit Mec, qui tient bien debout et passe une grande partie de la journée à hésiter à lâcher les coins de meubles auxquels il s'appuie, fasse quelques cauchemars, qu'il soit chez Papa ou chez Maman.

Le Papa est mon dixième, il a probablement une sinusite, et voudrait aussi un arrêt de travail. Il revient me faire modifier l'arrêt: je n'ai pas marqué "prolongation" alors qu'il était déjà en arrêt pour le mal au dos. L'arrêt va jusqu'à jeudi, mais ça le contrarie: il trouve ça idiot de reprendre le boulot pour vendredi et samedi alors que la semaine est déjà entamée.

La belle-fille de ma septième appelle pour dire qu'il est scandaleux qu'elle ait été "renvoyée de l'hôpital" et que je dois faire quelque chose, parce qu'on ne peut pas la laisser comme ça.

Mon onzième est venu il y a trois jours parce qu'il avait mal au ventre, et qu'on était veille de week-end. Comme je ne trouvais rien de grave, je l'ai rassuré. Il a eu très mal pendant le week-end, et la douleur a disparu ce matin. Il vient parce que, quand-même, on ne sait jamais.

Ma douzième a eu de la diarrhée hier et va mieux. Elle voudrait que je lui fasse une ordonnance au cas où ça recommence.

C'est pendant la pause-déjeuner que mon treizième a appelé. En fait, c'est son locataire, celui qui occupe l'étage de se maison qui a appelé. L'infirmière l'a trouvé pas bien ce matin, le kiné non plus. L'aide-ménagère l'a trouvé bizarre, et avait prévu de repasser en début d'après-midi pour le revoir. Le locataire est très émotif, appelle toujours dans l'affolement. Mon treizième a tendance à se négliger, il aime bien la boisson, par période, et fume en permanence. Il a surtout beaucoup d'antécédents, et sait rarement expliquer clairement ce qu'il ressent. Je prends donc ma voiture et arrive chez lui. Son locataire et l'aide-ménagère l'ont porté sur le lit. Mon treizième se trouve beaucoup mieux, et ne sait pas dire ce qui s'est passé. Il a aussi peur que je l'adresse à l'hôpital, et donc minimise. Je ne trouve pas grand chose en l'examinant, hormis que son coeur bat de façon très rapide. Il est essoufflé dès qu'il quitte son lit. Je décide donc de l'adresser aux urgences. Il maugrée et accepte, et j'organise: coup de fil pour trouver une ambulance, coup de fil aux urgences, courrier, bon de transport...

J'arrive au cabinet en même temps que ma quatorzième. Elle vient pour prolonger la prise en charge des soins de son épaule droite, usée, rongée par des années de gestes répétitifs au travail. Elle a amené un dossier que je dois remplir pour lui permettre éventuellement de pouvoir obtenir une aide pour se former à un autre métier.

J'ai demandé à ma secrétaire de rappeler ma septième pour lui dire que je passerai ce soir vers vingt heures, mais j'ai ensuite réalisé que demain, tout est fermé. Si je lui fais des ordonnances à cette heure-là, elle ne pourra rien en faire avant deux jours. J'ai demandé à la secrétaire de la rappeler pour lui demander le nom de l'infirmière qui allait passer chez elle.

Pendant ce temps, j'ai vacciné ma quinzième, qui a profité de ce jour où elle ne travaillait pas pour venir.

Mes seizième et dix-septième toussaient, et j'en ai profité pour donner à leur Maman des ordonnances pour les prochains vaccins. on les fera à tête reposée pendant l'été.

Mon dix-huitième est un as du théâtre. Il a deux ans, et n'avait visiblement pas envie de venir jouer avec moi cet après-midi. Sa Maman est enceinte jusqu'aux oreilles. Il a fait un numéro de tragédien pendant tout l'examen, avec bras tendus, lamentations et larmes, tout en se laissant faire, ce qui a fini par faire rire sa mère.

A ce moment là, j'ai eu l'infirmière de ma septième au téléphone: elle y est bien passée ce matin. Elle n'a pas trouvé la situation inextricable, a prescrit un bassin, fait la toilette et une injection, et a prévu de passer tous les jours. Elle ne pense pas indispensable de faire livrer un lit médicalisé et un fauteuil. Elle ne voit pas l'utilité de ma venue.

Je rappelle ma septième: oui, en fait, l'infirmière est bien venue ce matin, et elle a bien omis de me le dire, et finalement, les choses s'organisent. Elle pense aussi que ça ne sert à rien que je passe ce soir, et pense pouvoir se débrouiller comme ça. Elle me remercie.

Mon dix-neuvième a mal au dos.

Ma vingtième a une arthrite inflammatoire à un pied. Elle a eu récemment une chimiothérapie, et prend depuis un traitement pour éviter une récidive de son cancer, et qui peut éventuellement être responsable du soucis actuel. Je lui propose un traitement pour la soulager, et je programme des examens pour mieux identifier la cause. Je remplis attentivement son dossier, parce qu'elle est habituellement suivie par mon associé, et il faut qu'il puisse prendre la suite sans problème quand elle reviendra le voir.

Mon vingt-et-unième est diabétique, et il vient "au ravitaillement". J'ai bien essayé de le dissuader de venir aujourd'hui, mais il n'a plus de médicament, et il a déjà fait avancer "celui de la tension" par le pharmacien, parce qu'il n'en avait plus alors qu'il lui en restait des autres. Et revoilà les boîtes de vingt-huit comprimés en conflit avec celles de trente, celles de quatre-vingt-quatre opposées à celles de quatre-vingt-dix. Une fois par an, je programme tout le suivi: prises de sang, électro-cardiogramme tous les ans, examen du fond d'oeil. Et ça tombe justement aujourd'hui.

Le Papa de ma vingt-deuxième a annulé le rendez-vous pris quatre jours avant. Il a amené sa fille de quinze ans pour une infection urinaire il y a quatre jours, quand je lui ai demandé si elle avait de la fièvre, elle a touché son front avec sa main en disant "non". Mon thermomètre affichait 38°5, et je leur ai expliqué la différence entre une simple infection de la vessie, sans fièvre, et une infection du rein, fébrile. Je devais la revoir ce soir avec le résultat de son analyse d'urine, pour décider ce que l'on allait faire pour la suite du traitement. Elle est repartie à l'internat, où je doute qu'elle contrôle sa température. Le résultat de l'analyse d'urine n'est pas prêt, le laboratoire est fermé demain. Je croise les doigts pour que tout fonctionne comme prévu.

Mon vingt-troisième vient faire retirer des points de suture.

Mon vingt-quatrième vient renouveler son traitement anti-hypertenseur. Sa femme est ma vingt-cinquième, et l'accompagne. Elle m'a appelé la semaine précédente pour m'avertir qu'elle profiterait de la consultation de son mari pour me poser quelques questions, me demander un service à propos d'une consultation avec un spécialiste, et aussi "faire marquer les médicaments pour le diabète". Je lui ai fait déplacer le rendez-vous pour pouvoir consacrer le temps nécessaire pour chacun, ce qu'elle a eu du mal à admettre au début: "c'est pas la peine de compter une consultation pour moi, on en a pour cinq minutes". Elle n'a pas eu ou pris le temps de faire sa prise de sang.

Mes vingt-sixième et vingt-septième sont des enfants. J'ai oublié l'objet de leur visite mais je me souviens que la conclusion est qu'ils n'ont rien de grave, que les parents ont fait ce qu'il fallait, et qu'"on continue comme ça".

Mon vingt-huitième a annulé: finalement, son enfant va mieux.

Ma vingt-neuvième vient avec un cliché d'IRM sous le bras, ce qui me fâche au premier abord. Elle a des vertiges depuis quelques mois, et veut absolument savoir "d'où ça vient". Ils ne la gênent pas vraiment, mais elle n'est pas satisfaite des médecins qu'elle a consulté. Elle a déjà vu trois ORL, dont deux sans mon assentiment, qui n'ont rien constaté, et un neurologue qui lui a fait faire un scanner cérébral. Quand j'ai reçu le résultat du scanner, j'étais en colère, parce que j'étais persuadée qu'il était inutile et entretenait les revendications de ma vingt-neuvième. Ce qui m'a encore plus foutue en boule, c'est qu'en conclusion, le radiologue dit qu'il voit un petit quelque chose qui n'a vraiment pas l'air méchant, mais que l'on pourrait préciser par un IRM. Je sais que ma vingt-neuvième est secrétaire au service d'IRM de l'hôpital. Et elle arrive donc avec une floppée de clichés faits un dimanche, avec et sans injection de produit de contraste, tous normaux. Elle ne se dit pas rassurée par la "normalité" des examens, elle veut connaître la cause. Le dernier radiologue lui a parlé de crises d'angoisse, mais elle dit ne pas se sentir angoissée. Il lui a parlé d'inconscient, et elle refuse en bloc ce discours. Je ne sais toujours pas ce qu'elle vient chercher ce soir, mais elle finit par cracher le morceau: elle vient de demander le divorce après quinze ans de vie commune. Intérieurement, je pense à une vieille chanson d'Alain Bashung.

Ma trentième s'est tordu la cheville hier. Elle vient pour savoir s'il faut faire une radiographie et ce qu'il faut faire. Son entorse n'est pas grave, l'affaire est vite réglée.

Ma trente-et-unième a eu une douleur au ventre très brutale la veille pendant quelques minutes. Elle a appelé le médecin régulateur du SAMU, qui lui a conseillé de venir aujourd'hui. Elle ne se plaint plus de rien, mais je soupçonne sa vésicule de contenir quelques calculs. Elle fera une échographie dans quelques jours, sans urgence, puisque finalement tout va bien.

Mon trente deuxième a des hémorroïdes. Il est déçu que mon associé soit absent, mais la douleur l'a emporté sur la pudeur.

Mon trente-troisième a appelé la secrétaire en insistant pour venir ce soir parce qu'il vient de se fracturer un bras, il a consulté aux urgences, et les médicaments qu'on lui a prescrits ne soulagent pas la douleur. Je fais une petite pause avant d'aller le chercher dans la salle d'attente. Courage, plus qu'un, c'est juste pour l'adaptation d'un traitement antalgique, c'est pas compliqué, ça devrait aller vite. Sauf que... Il s'est fracturé l'humérus il y a une semaine en faisant un crise d'épilepsie pour la première fois. Il prend des anti-coagulants parce qu'il a été opéré du coeur, on lui a posé une valve artificielle il y a quelques années. Il a été hospitalisé en neurologie, je n'en ai pas été avertie, je n'ai reçu encore aucun courrier, et à cette heure, les secrétariats sont déserts. Il est sorti de l'hôpital avec une attelle à son bras, et un traitement anti-épileptique, qui a perturbé son traitement anti-coagulant. Je lui explique comment adapter le traitement contre la douleur, et il s'effondre sur mon bureau: il a du mal à dormir depuis longtemps parce qu'il travaille et trois-huit, mais là, c'est l'enfer. Il a mal, et puis son ex-femme le harcèle depuis son divorce, et il a saisi le juge aux affaires familiales parce qu'elle refuse de lui confier son fils comme prévu. Il me demande aussi s'il doit voir le médecin du travail: le neurologue lui a conseillé de ne plus conduire et de bien dormir, alors entre le trajet pour aller bosser et les trois-huit, il appréhende un peu la reprise. Il est en arrêt pour un mois, et ne sait pas ce qui va se passer ensuite.

Mon tout est... une journée de médecine générale entre un week-end et un jour férié.

Epilogue: "Maman, maintenant que tu es rentrée, je vais te raconter ma journée."

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Commenter cet article

moutou 01/06/2017 18:25

trop long . je m'endore en lisant cette charade.cochon

armance 03/06/2017 08:14

C'est vrai, c'est long et parfois fatigant, une journée de médecine générale.

Docmam 28/05/2013 17:58

incitation à la médecine générale.... ou pas !
Ce billet reflète parfaitement la richesse de note métier, mais également pourquoi il est aussi épuisant !

Actuellement en congé, à le lire... j'ai juste envie de ne pas y retourner... pas tout de suite en tous cas ;)

Docmam 28/05/2013 23:15

oui mais ça je le ressens maintenant.
Lorsque je me suis arrêté, je ne ressentais pas le besoin pour moi ou mon enfant, mais la sensation de mal faire mon boulot oui !

armance 28/05/2013 22:48

Et aussi celui de ta famille et de l'enfant à venir: tu prépares le nid. ;-)

Docmam 28/05/2013 21:47

Oui c'est le constat que j'ai fait sur mes dernières semaines... physiquement aucun souci, visites, voitures, etc.
Mais difficile de me concentrer sur ce qu'ils racontaient et effectivement, impossible de me sentir concernée... J'ai senti le besoin de m'arrêter... pour le bien des patients !

armance 28/05/2013 19:26

Il est normal dans ta situation que tu n'aies plus envie de te préoccuper des problématiques des autres.
La nature fait bien les choses: plus le ventre grossit, plus les préoccupations s'orientent vers son contenu.
J'ai arrêté à 36 SA à ma deuxième grossesse, alors que je n'étais absolument pas fatiguée, mais simplement... parce que je ne me sentais plus concernée par les problématiques des patients, et que j'avais peur de les mettre en danger par négligence.
Il faut des temps pour tout dans la vie.
On n'est pas médecin à toute heure du jour et de la nuit, ni tout au long de sa vie. Il faut savoir mettre le travail en veilleuse pour accueillir ses enfants.
Couve bien, c'est prioritaire!

B. 22/05/2013 17:00

Ton article est vraiment génial !

armance 22/05/2013 17:55

Ouh! c'est trop! Merci!

MédGé de l'Ouest 22/05/2013 12:56

Ce très joli billet est à mes yeux une meilleure incitation à la médecine générale que toutes les conneries Marisoliennes.
Une journée fatigante, certes, mais tellement riche.
Où le rôle du MG est mis en avant.
Merci beaucoup.

armance 22/05/2013 14:00

Oui, ce métier est passionnant.
Mais si je pouvais m'arrêter à mon vingtième ou mon vingt-cinquième, il me serait plus facile d'écouter mes enfants raconter leur journée en rentrant....

@laug62 22/05/2013 12:06

Je reconnais divers tw que tu as postés. Mis bout à bout comme ici cela montre bien le caractère indispensable de ce que tu fais mais tellement usant. Beaucoup d'admiration de ma part