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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Baptême.

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Ce jour là, j'habite à Rio depuis un mois. J'ai déjà déménagé une fois, et je m'apprête à le faire de nouveau. J'ai habité une dizaine de jours, chez Leaõ, mais il m'a vite confiée à sa mère, pensant que la situation serait plus simple pour tous. Leaõ habite plus au nord de la ville, dans une zone assez éloignée de l'hôpital où nous travaillons. Le problème est qu'il a toujours peur des agressions. Il les craint par-dessus tout, et donc organise sa vie en fonction. Vivre à Rio à cette période, c'est effectivement faire avec cette violence qui s'abat régulièrement par vagues de quelques jours ou semaines. Alors, pour avoir la certitude d'y échapper, Leaõ fait tout ses trajets en voiture, d'un endroit fermé et sécurisé à un autre endroit fermé et sécurisé. Il m'a gentiment invitée dans un restaurant avec toute sa famille le lendemain de mon arrivée. Nous avons garé la voiture dans une cour protégée par une barrière et un gardien, puis nous sommes rentrés en voiture jusque dans le parking de l'immeuble. Comme j'avais fait savoir que j'avais envie de voir pour la première fois les plages célèbres du centre, il m'a emmené les longer en voiture, sans en descendre. Au retour, nous avons aperçu, à un carrefour, un homme qui gisait au sol. Il n'avait pas précisément la position de quelqu'un qui dormait, et avait même une posture que je pourrais qualifier de peu naturelle et plutôt rigide... Le silence s'est fait dans la voiture. On ne s'est pas arrêtés. Personne n'a commenté.

Comme Léaõ a déjà deux filles, que sa femme travaille aussi, et que nos horaires sont différents, le quotidien est en passe de devenir ingérable pour eux. Je n'ai pas encore trouvé de logement qu'il espère pour moi dans la zone sud de la ville, réputée plus calme, et, en attendant, il propose de me confier à sa mère qui habite en face d'une station de métro. A cette période, à Rio, les couloirs du métro sont paradoxalement l'un des lieux les plus sûrs de la ville, car perpétuellement occupés par une police militaire bien armée et plutôt zélée.

Je loge dans un appartement du centre-ville en compagnie des deux soeurs septuagénaires, en attendant de trouver une autre solution. Elles sont adorables, pleines d'attention pour moi, mais j'étouffe avec elles.

Elles ont toujours peur pour moi. Elles me demandent toujours où je vais, à quelle heure je reviens, par où je passe, et me font jurer quotidiennement de n'utiliser que le métro, jamais le bus, et encore moins mes pieds. Je mens quotidiennement, parce que je ne peux pas vivre dans une ville sans en arpenter les trottoirs, sans me poster à une terrasse de café et regarder passer les gens. La veille, j'ai pris mon temps, et je suis rentrée à la nuit, qui tombe pourtant vite car on est en hiver, et en frappant à la porte, j'ai entendu la clé tourner dans la serrure instantanément: à l'évidence, l'une d'elles attendait mon retour postée derrière la porte d'entrée, peut-être depuis des heures. Elle m'a accueillie avec soulagement:

- Eu estava resando pra você voltar! J'étais en train de prier pour ton retour!

Je ne peux pas continuer comme ça. Je n'ai pas fait tant de kilomètres pour vivre cloîtrée dans une ville aussi grande. Je la sens autour de moi qui vit, qui vibre, qui bat, et je suit bridée dans tout ce que je veux y faire.

La violence, j'y ai été préparée avant de partir. Le médecin avec qui j'avais organisé mon départ m'avait expliqué: on fait avec, il suffit de ne rien montrer qui tente, bijoux, appareil-photo, et d'avoir une petite somme d'argent en réserve dans une poche en cas de racket. Et d'ailleurs, dans cette ville, je le vois de mes yeux, des millions de personnes sortent, se déplacent et vivent chaque jour. Alors, tous les matins, je prends le métro, mais après le travail, je ne rentre pas directement, et j'explore: je me promène, je vais voir des amis, je fais un tour à la plage, qui est déserte parce que c'est l'hiver, mais que je trouve fascinante: la plage au centre-ville, accessible en métro!

On en parle avec les étudiants. Ils me disent être rackettés tous les deux mois et demie en moyenne, mais faire avec, sans se protéger plus que ça, puisque ça peut venir n'importe quand et n'importe où. Vu la durée de mon séjour, ils m'avertissent que je dois m'attendre à l'être au moins une fois. Ils m'en parlent comme d'une formalité: on te demande tes sous, tu dis rien, tu les donne, et c'est fini. C'est devenu une plaisanterie entre nous, ils me demandent des nouvelles de temps en temps:

- Entaõ, tudo bem? Jà naõ foi assaltada? Alors, ça va? T'as pas encore été agressée?

Et ce soir là, il fait déjà nuit, mais j'ai pris soin d'avertir mes deux grand-mères de mon retour tardif: je suis allée retrouver des amis à la "universidade do chop", "Université de la bière pression", lieu de perdition estudiantine de la plus haute importance pour mon cursus. Je rentre en bus, à l'heure ou les embouteillages sont les plus denses. Le bus suit une grande avenue pas très loin de la gare centrale, totalement obstruée malgré les trois voies de circulation de chaque sens. Il fait chaud, les véhicules stagnent dans un grondement assourdissant, les passagers patientent. C'est bloqué devant, c'est bloqué derrière, il n'y a pas d'autre solution. On attend.

Et puis, tout à coup, j'entends de l'agitation à l'avant du bus. Quelqu'un vocifère dehors, et semble s'en prendre au chauffeur. Je finis par comprendre qu'il y a probablement eu un accrochage, à moins qu'un automobiliste ne perde ses moyens, noyé dans cet embouteillage sans issue visible. Toujours est-il que le ton monte, et que l'on entend ensuite des coup frappés fortement sur la carrosserie. Il semble que cette personne, armée d'une barre métallique, soit en train de s'en prendre au bus, en en faisant le tour. D'ailleurs, les passagers côté fenêtre se lèvent, au fur et à mesure de sa progression, pour éviter un quelconque désagrément. Pratiquement tout le monde se retrouve debout dans l'allée du bus, et tend le cou vers le haut pour essayer de voir et éventuellement comprendre ce qui est en train de se passer.

Et c'est là que retentit un claquement sec: un coup de feu. Dans le fond sonore de tous ces moteurs allumés, je l'ai entendu, tout près, ce claquement, mais il ne me semble pas avoir perçu d'impact. Personne n'a crié dans le bus, tout le monde s'est instantanément couché au fond... sauf moi. Je suis assise, je me suis redressée, et je me tourne dans tous les sens et cherche du regard d'où provient le tir que j'ai senti si proche.

Une main me saisit l'épaule, et me tire violemment au sol. Je me cogne au passage, et j'entends qu'on m'ordonne de me coucher.

Ramassée à quatre pattes par terre, la tête plaquée contre un siège, l'épaule toujours agrippée par une main inconnue, je me mets soudain à penser très vite.

Je pense à une de mes colocataires, qui fait les mêmes études que moi. Elle vient de Beyrouth. Elle a vécu la guerre depuis l'âge de trois ans. Elle m'a raconté: les bombardements, la cave, un éclat d'obus qui, un jour, s'est fiché dans un mur à moins d'un mètre d'elle, le sifflement des obus, dont on dit qu'on ne le perçoit pas si on est sur la trajectoire. On l'a emmenée une fois assister à un feu d'artifice, elle n'en avait jamais vu. Elle est partie en nous demandant comment on pouvait s'émerveiller avec ces bruits là.

Je pense à un interne d'orthopédie qui venait de Belfast. Les autres internes nous faisaient des cours sur des sujets-bateau: l'entorse de la cheville, la fracture du col du fémur, la luxation de l'épaule. Cet interne Nord-Irlandais nous faisant des cours sur les plaies par balle: il nous expliquait les lésions dues à la balle, celles qui donnent lieu à des scènes d'extraction héroïques au cinéma, et aussi et surtout les lésions bien plus complexes et dangereuses liées à l'onde de choc de la balle, particulièrement sur les organes pleins. Les étudiants Français ricanaient de ce grand baraqué rouquin, pilier de rugby à ses heures, qui nous expliquait en détail les dégâts en fonction des calibres et des conditions de tir, en précisant qu'à Belfast, pour lui, c'était du quotidien, aux urgences. Les étudiants Français trouvaient ces cours inutiles, et un brin folkloriques. Je n'avais effectivement encore jamais reçu le moindre patient avec ce type de blessure.

Je pense à tout ça, et je pense surtout qu'au fond, la vie m'a donné la chance d'attendre vingt-deux ans pour avoir l'occasion d'apprendre que quand on entend un coup de feu, on se couche.

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