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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Au fait, vous venez pour quoi?

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La raison réelle pour laquelle un patient décide de prendre rendez-vous avec son médecin, que l'on peut parfois appeler "motif de consultation" reste souvent pour moi une énigme à résoudre.

Dans le logiciel que j'utilise, j'ai une petite case "motif de consultation" que je remplis succintement, et qui me permet ensuite de retrouver rapidement une consultation que je veux visualiser a postériori. Lorsque j'étais jeune installée, je la remplissais dès l'arrivée du patient. Le temps passant, il m'arrive plus souvent souvent de la remplir en toute fin de consultation.

Des études montrent que les patients et leur médecin traitant abordent en moyenne entre 2,1 et 2,68 problèmes par consultation, ce qui inclut les plaintes amenées par les patients ("j'ai le nez qui coule", "je viens renouveler les cachets"), celles soulevées par le médecin ("vos vaccinations sont à mettre à jour"), et celles issues de l'acte médical en lui-même ("tiens, votre tension, elle est un peu haute, là...").

En faisant une moyenne de 2,5, si je multiplie par les 25 consultations d'hier, en ne tenant pas compte des avis demandés à la volée à propos d'un membre de la famille absent mais qui inquiète surtout la voisine ("la petite, elle mange rien"), je me rends compte que j'ai été amenée à prendre environ 62,5 ( entre 52,5 et 67) décisions pour la seule journée d'hier. Difficile ensuite de faire comprendre à mon entourage mon manque d'implication au moment de répondre à l'essentielle question: "fromage ou dessert?".

Il est parfois ardu de saisir le motif profond de consultation. Ma secrétaire le note sur le planning quand les patients le lui confient, pour essayer de gérer le temps au mieux, ou plutôt au moins pire en ce qui me concerne. Le thème du jour annoncé par les patients a parfois rien à voir. Dans ces cas là, je cherche...

Certains patients arrivent avec leur motif unique de consultation, souvent subit et inconfortable, et tiennent surtout à ne pas de changer de sujet, pour surtout ne pas aborder les sujets qui fâchent: "j'ai supermalaudos, mais de toutes façons, je ne ferai pas de vaccin aujourd'hui, j'ai pas envie, et j'ai encore l'ordonnance de la prise de sang".

Il y a les organisés, qui ont déjà prévu le programme et hiérarchisé les priorités: "je viens parce que je tousse, et est-ce qu'on peut regarder le résultat de la prise de sang et voir c'est quand le prochain frottis?". Là, c'est le top du top.

Il y a ceux qui ont plein de choses à demander sur plein de thèmes et aussi pour plein de gens: vous prenez tout ce qui est entre guillemets depuis le début de ce texte, et vous le mettez bout à bout (sauf "fromage ou dessert?" bien sûr). Je me permets alors de sortir ma chambrière et prendre un minimum la direction des opérations. J'élimine les demandes pour les autres. Lorsque tout est sur papier, je raye, je coche, je gère. Il m'est de toutes façons très difficile de traiter correctement plus de 2 ou 3 problèmes par consultation, et il est parfois bon de le faire comprendre aux patients.

Finalement, parmis les consultations à tiroir, les plus gérables sont celle où les patients annoncent la couleur en arrivant: "je viens vous voir pour plein de choses". Je m'assieds, j'ouvre le dossier et on trie ensemble.

Les plaintes qui s'accumulent au fur et à mesure de la consultation influent plus sur mon humeur. Rien de plus agaçant, une fois que l'examen clinique pour une infection respiratoire est terminé, avec parfois la rituelle prise de tension au risque de s'entendre dire "et la tension? non?", que de s'entendre dire "et j'ai une boule à l'anus, aussi". Et hop, c'est reparti, on re-enlève tout, et comme on est justement en hiver... Le patient a attendu pour rassembler son courage et aborder LE sujet qui met sa pudeur en jeu, et je leur reproche intérieurement chaque fois d'avoir attendu de se rhabiller, que je change le drap d'examen et que je me lave mes mains.

La contraception est un grand classique. Pour renouveler une contraception, je m'assure de la tolérance, la bonne prise, je piste les oublis et aborde les alternatives, j'aborde le thème du tabac, des MST, du désir d'enfant, je fais un examen cardiovasculaire, je propose une biologie une fois par an, fais ou programme un frottis tous les 3 ans, rédige une ordonnance pour un an, alors rien ne m'agace plus que la petite phrase qui arrive quand on a tout fini: "il faut me marquer la pilule aussi", suivie du "je n'en ai plus" qui me fait comprendre qu'il n'est pas question de ne revenir QUE pour ça.

Et au sommet de tout ça, on a le fameux "pas de porte": le problème abordé au moment de franchir la porte du bureau, mais dans le sens de la sortie, sinon, la pression n'y est pas. Depuis le "son frère, il tousse pareil et il n'a pas de fièvre non plus, je fais pareil?", qui est la Roll-Royce des pas-de-porte à "au fait, c'est normal qu'à huit ans elle fasse toujours pipi au lit?" qui revient alternativement avec mon associé et avec moi, avec une pique en prime: "j'en ai parlé à votre associé, mais il n'en a pas tenu cas". Il faut faire comprendre alors que "pipi-au-lit" est aussi un motif de consultation, au même titre que "fièvre" ou "vomi", et qu'il vaut mieux venir exprès pour ça un jour où tout va bien pour bien faire le tour de la question.

Avec les années d'installation, je perçois mieux les consultations-prétexte. C'est souvent un rendez-vous demandé de façon récurente et dans l'urgence pour un motif qui me parait gérable par les patients. C'est, par exemple, la mère de famille qui amène dans l'angoisse son troisième enfant qui a trois ans, le nez qui coule et de la fièvre, ou pas. Elle a déjà vécu ça deux fois, le morpion de petite section de maternelle qui va s'enquiller ses six à huit rhinopharyngites cet hiver, comme tous les autres, elle doit savoir gérer, depuis le temps. Elle me décrit à chaque fois l'apocalypse, le petit a 38°, ils n'en veulent pas à l'école etc... La demande de consultation se révèle finalement un symptôme de difficultés professionnelles, de couple ou autre, mais se déroule toujours dans un climat très peu propice à crever l'abcès!

J'ai reçu la semaine dernière un enfant amené par sa mère, qui vient habituellement peu, inquiète parce qu'il avait vomi lundi et mardi, eu la diarrhée mercredi et jeudi, et vendredi ça allait mieux mais elle voulait s'assurer que ça allait VRAIMENT mieux. Constatant qu'il allait effectivement mieux, voire même très bien, je conclus avec elle qu'il n'y a rien à faire, qu'il aurait même pu aller à l'école vendredi, et que donc je ne fais pas d'ordonnance et que ça fait 23 euros. Elle me dit alors: "Vous pouvez me faire un certificat enfant-malade pour aujourd'hui? Je ne travaille pas demain, et après, je suis en vacances".

Il y a des fois où il ne faut pas chercher midi à quatorze heures!

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