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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Douze mois.

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Ma première entrevue avec Germaine a été soigneusement préparée. 

Avec la vague de départs de médecins retraités dans les villages alentours suivies de fermetures en domino des cabinets isolés, l'accroissement de la population et les rumeurs de désertification médicale, ma première visite chez Germaine a été demandée avec une grande avance. 

Non pas que j'impose un délai ou refuse de nouveaux patients. La rumeur a oublié que la fermeture des cabinets individuels était contemporaine de l'agrandissement des cabinets de groupe des bourgs plus peuplés, et que les nouveaux arrivants sont jeunes, actifs et en bonne santé.

Alors quand Germaine a été longuement hospitalisée pour une raison qui m'est aujourd'hui sortie de l'esprit, sa famille s'est mise en quête d'un médecin traitant "qui vienne à domicile" bien avant sa sortie.

Je ne savais pas ce qui de la réalité ou de la crainte de ne pas trouver de médecin traitant a poussé l'une des filles de Germaine à me faire un tableau très noirci de sa situation. Elle m'annonçait une patiente qui vivait recluse, n'avait pas vu de médecin depuis deux ans, refusait l'accès à sa maison jusqu'ici, ne faisait confiance à personne, et se négligeait. En tant que porte-parole de la famille, sa fille venait me solliciter en m'expliquant que du passé ils allaient faire table rase, que cette hospitalisation tombait à point. Dorénavant, le médecin passerait mensuellement, l'infirmière hebdomadairement, l'aide-ménagère quotidiennement, et la vie serait meilleure pour tous. 

Octobre. 

De report de sortie en report de sortie de l'hôpital, la visite à domicile tant espérée et programmée par les enfants finit par se faire. 

J'avais posé mes conditions: récupérer son ancien dossier médical, accepter que je passe à une demi-journée près, sans précision horaire. 

Je suis donc arrivée chez Germaine pendant que ses enfants étaient au travail, ce qui ne les arrangeaient pas, et m'arrangeait bien, au fond. 

Je ne trouve pas en arrivant le tableau dépeint quelques semaines plus tôt. 

Germaine m'attend dans sa salle à manger, assise entre la table et le poêle à bois qui fonctionne à plein régime, devant une grande table familiale où s'éparpillent les objets qui font le quotidien: journaux, poste de radio, réveil, un verre d'eau et quelques ustensiles de cuisine. Un petit carré a été dégagé où trônent alignées les boîtes de médicaments et une pochette en plastique à l'effigie de la pharmacie voisine. 

En l'absence totale de surprise, je me présente. 

Son regard inquisiteur croise le mien. Nous nous toisons mutuellement en silence. Comme attendu. 

L'échange qui suit est plutôt courtois. 

Elle me tend un courrier manuscrit rédigé par un gériatre de l'hôpital sur l'insistance de la famille, un courrier tapuscrit suivra plus tard, plus détaillé, mais plus tard.

Nous parlons surtout organisation, la conversation tourne autour de son traitement anticoagulant rendu indispensable depuis une intervention cardiaque il y a de nombreuses années. 

Mon cerveau met à ce moment là dans un coin qu'elle a bien du se le procurer, ce traitement, ces deux dernières années pour être encore là et en relative bonne santé, donc je crois de moins en moins à la fable de l'isolement complet, et de ce que je vois d'elle et de la maison, je ne crois pas à l'incurie annoncée un mois plus tôt.

Elle ne se plaint de rien. Je l'examine. Nous concluons que tout va bien et nous mettons d'accord pour une prochaine visite un mois plus tard. 

Novembre. 

Entre-temps, j'ai reçu un coup de fil affolé d'un gériatre du centre hospitalier. 

Une scanner thoracique a été fait à Germaine le jour de sa sortie, il ne sait plus pourquoi, et moi je le sais encore moins. Toujours est-il qu'on y voit un très gros anévrysme tout proche de la valve cardiaque qu'on lui avait changée il y a quinze ans, et que "au vu de l'âge de la patiente et de son état physiologique, il faut absolument la bilanter". 

Lorsque je demande pourquoi faire, il me répond:

- Mais elle est o-pé-ra-ble, son truc risque de claquer d'un moment à l'autre.

Il s'emporte dans son enthousiasme:

- Maintenant, vous savez, on les opère même à quatre vingt ans!

Il me cite une liste d'examens à programmer avant de l'envoyer en chirurgie cardiaque, c'est à dire à deux cent kilomètres d'ici. Je lui demande s'il compte s'en occuper ou s'il préfère que je le fasse, il hésite, puis décide qu'il organisera une hospitalisation de jour pour tout faire en une seule fois. 

J'oublie de lui demander qui se charge d'en parler à la principale intéressée.

Je trouve un post-il sur mon bureau le surlendemain: la famille de Germaine voudrait savoir "ce qu'a donné le scanner". 

Lors de ma visite de novembre, Germaine aborde à mon arrivée le sujet du scanner. 

Je ne sais pas ce qu'elle sait ni ce que sa famille sait. 

Elle me confie beaucoup d'agitation familiale autour du résultat de ce scanner, et veut ma version. 

Alors c'est parti. Je lui explique, dessin à l'appui, l'anévrysme, ses artères, le risque, le principe de l'intervention.

Elle se rassied en arrière sur sa chaise. 

- C'est non. 

Nous nous regardons dans les yeux en silence.

J'ai peut-être manqué d'enthousiasme pour vendre l'intervention proposée par le gériatre. Je n'étais certainement pas convaincue. D'ailleurs, je n'ai pas envie de me lancer dans la moindre négociation, et avant que je ne questionne, elle avance ses arguments. 

- Vous savez, j'ai déjà vécu ça, et je ne veux pas le revivre. 

- J'entends.

- Et puis, vous savez, si ça arrive, ça doit arriver, et j'irai enfin retrouver mon fils. 

Je ne sais même pas combien elle a d'enfant. J'ai vu une fille, eu un fils au téléphone. 

- J'ai perdu un fils à trente ans. Alors s'il doit arriver quelque chose brutalement, je sais que j'irai le retrouver. Je ne veux pas de cette opération. Je suis mieux ici.

Dans ma surprise, je ne lui demande pas qui des deux avait trente ans au moment du drame.

Pour entériner, je lui repose la question:

- Vous refusez donc cette opération?

- Oui. 

J'ai posé la question clairement, elle a répondu clairement, je note dans son dossier. A mon retour, je laisse un mot au secrétariat du gériatre pour tout faire annuler. 

Décembre.

Un post-it sur mon bureau me demande de faire urgemment un courrier détaillé à destination du chirurgien thoracique du CHU pour Germaine qui doit théoriquement s'y rendre le lendemain. 

J'essaie de passer de multiples coups de fil entre les consultations. 

Le secrétariat de chirurgie ne veut pas annuler ni reporter le rendez-vous pris par le gériatre et demande que ce soit lui qui appelle.

Le gériatre se confond en excuses parce qu'il a oublié de programmer l'hospitalisation de jour et fait pression chez le chirurgien pour décaler le rendez-vous de quelques jours. Il veut faire le bilan d'abord et laisser germaine décider ensuite. Il baisse la garde après vingt minutes d'explications: non, Germaine ne veut pas d'une nouvelle hospitalisation loin de chez elle, d'une nouvelle thoracotomie, d'un nouveau passage en réanimation, oui, elle a compris qu'elle pouvait mourir brutalement, et oui, elle préfère cette option, à quatre vingt ans passés.

Je finis ma journée avec un retard considérable, bien que n'ayant géré aucune urgence vitale, point de prompt secours ni acte héroïque cet après-midi là, mais avec une sensation de travail à peu près accompli.

Lorsque je viens la voir en décembre, Germaine aussi est soulagée. Elle commence l'entretien en me reformulant sa décision. 

Elle va toujours pas trop mal, ne se plaint toujours de rien, accorde son quotidien avec le passage de l'aide-ménagère et de l'infirmière. 

Elle me fait part de son inquiétude pour les fêtes de fin d'année à venir. 

- Tous ces repas, on n'arrête pas d'être avec les uns et les autres, il faut faire bonne figure. Je préférerais rester tranquille chez moi. 

Je comprends au fil de la conversation qu'elle a eu six enfants, dont un est décédé prématurément. 

Janvier.

Germaine a bien "passé les fêtes", et me confie son soulagement que tout ça soit fini. Les enfants sont repartis travailler. 

Elle ne se plainte de rien, on discute de son traitement, des infirmières, de l'instabilité des anticoagulants, de la météo et de l'hiver qui est particulièrement clément. D'ailleurs nous plaisantons à propos d'un panier de cèpes qui trône sur la table et qu'elle était en train de découper avant que j'arrive. Son fils, celui qui est toujours là, lui a ramené de la chasse, à défaut de gibier, alors que ce n'est plus la saison.

Je commence à faire l'inventaire des médicaments, compter les comprimés qui restent en fin de mois. Avec les comprimés vendus par boîtes de vingt-huit ou trente, les anticoagulants vendus par trente qu'il faut doser au quart de comprimé, les réserves s'accumulent et encombrent.

Février.

Je trouve Germaine plutôt morose, mais je ne sais pas dire clairement pourquoi. 

Elle me parle une nouvelle fois de rejoindre son fils, dans une conversation anodine. Alors je tire le fil. 

J'apprends qu'il est décédé accidentellement à l'âge de trente ans, vers cette période de l'année. 

Elle me parle de l'effet anniversaire et me dit que d'habitude, ça passe avec les beaux jours. 

Mars. 

Elle va mieux, ne se plaint de rien, parle de tout, de rien, de sa santé, un peu, de la météo et de la cuisine beaucoup, de son fils et de sa famille plus du tout. 

Elle est juste embêtée par des ulcères apparus sur ses jambes depuis dix jours. 

L'infirmière passe en ce moment quotidiennement pour faire des pansements. Elle apprécie cette visite.

Avril. 

Elle semble aller bien, ne se plaint de rien, me parle de Jean, son fils encore vivant, de ses filles et énumère ses petits-enfants.

Elle me demande de lui expliquer en détail le rôle de chaque médicament. Je suis satisfaite qu'elle s'y intéresse. Son ordonnance est assez courte: l'anticoagulant, un diurétique, un anti-hypertenseur. 

Avant mon départ, elle sort de son porte-feuille une photo d'identité en noir et blanc et me la tend. 

- Vous voyez, et celui-là, c'est mon fils.

- Jean?

- Non, l'autre.

Je me confonds en excuses, j'ai honte de ma méprise. Je pars, amère d'une telle bourde.

Mai.

Je ne vois pas Germaine en mai. 

Elle a été hospitalisée en urgence pendant un week-end pour une décompensation de son insuffisance cardiaque. 

J'ai été étonnée, parce qu'elle a été hospitalisée le week-end après mon passage, et que rien ne m'avait laissé subodorer une décompensation dans les jours suivants. 

Juin.

Germaine est revenue chez elle. 

Un post-it sur mon bureau me demande une ordonnance pour le passage de l'infirmière pour la préparation du traitement de Germaine. 

Elle est contrariée quand j'arrive. Elle vient d'avoir une altercation avec l'une de ses filles, qui lui reproche de tout le temps lui téléphoner pour un oui ou pour un non.

Elle vit mal depuis son retour la nouvelle organisation de ses soins. Les enfants l'ont décidé, dorénavant, c'est l'infirmière qui stockera et préparera les médicaments. 

- Ca vous fera du travail en moins à vous. Mais vous pensez quoi? Comme eux? Franchement, Docteur dites-moi, je ne suis pas folle?

Je ne dégaine pas la batterie de tests et d'évaluations. Je parle confiance mutuelle avec sa famille. 

- Ils ne me font pas confiance pour rien. De toutes façons, je n'ai jamais pu avoir confiance en personne, depuis toute petite. 

S'en suit un long silence pendant lequel elle me fixe dans les yeux. 

Je lui demande si elle a vécu des situations violentes, et elle démarre comme toutes les personnes de sa génération:

- Avant, c'était pas comme maintenant...

Elle me raconte: son père violent, craint de tous, qui allongeait une taloche pour un rien, mais tout le monde trouvait ça normal à l'époque. Et puis le jour où son père a essayé d'aller plus loin, de faire avec elle ce qu'il faisait avec sa mère. Elle est partie pendant deux jours, s'est prise une tannée en rentrant, et n'a ensuite plus jamais voulu croiser son regard ni rien raconter à personne.

Elle pense souvent à ça en ce moment, surtout quand elle est seule. Elle se sent mal quand elle y pense, et ne peut pas s'empêcher de le faire quand elle est seule. D'ailleurs, ça devient tellement envahissant qu'elle cherche à voir du monde tout le temps. 

Elle me supplie de ne rien dire à sa famille.

- Je n'ai jamais pu le dire à mes filles, elles étaient trop en admiration devant leur grand-père!

Je reçois quelques jours plus tard le courrier du service de cardiologie. On y parle de décompensation cardiaque sans cause retrouvée, d'amélioration rapide sous diurétiques, d'examens rassurants, sauf le scanner, et la question de l'anévrysme revient sur le tapis, mais le cardiologue précise qu'il respecte sa décision.

Le courrier des urgences arrive plus tard. Le médecin des urgences évoque une possible erreur dans la prise des médicaments.

Juillet.

Germaine me parle maintenant des souvenirs qui reviennent tout le temps, pas très jolis, les mêmes que le mois dernier. Ils reviennent par moment, et elle se sent inquiète, elle ne dort pas bien. Elle était tranquille depuis quelques années, et ça recommence. 

Elle tente de me rassurer: ça finit toujours par partir. C'est souvent un peu long, mais ça passe. 

Je lui explique qu'elle n'est pas seule à vivre ça, que les médecins connaissent ça, et qu'on peut peut-être l'aider à ce que ça passe plus vite, ou que ce soit moins envahissant.

Je lui parle des infirmiers-psy de secteur, mais elle est très méfiante. 

- Je ne suis pas folle, Docteur. De toutes façons, je ne veux pas de médicament, ils vont m'abrutir.

Elle me parle folie, je lui parle souffrance, c'est compliqué de trouver un terrain d'entente. Elle m'écoute, hésite, ne dit plus rien, me fixe. 

Je termine mes explications:

- Je propose, vous disposez, mais je vous en reparlerai certainement.

Après un long silence, ses yeux fixés dans les miens, elle me congédie.

Août.

Par l'entremise d'une fille, la famille laisse un message à mon secrétariat: Germaine ne va pas bien, elle les appelle sans arrêt au téléphone, pleure par moment, et une des filles a constaté à plusieurs reprises en passant devant chez elle la nuit que la lumière de sa chambre restait allumée. Elle craint "un début d'Alzheimer", demande s'il faut voir un spécialiste pour avoir un traitement: ce serait si bien si tout pouvait se résoudre avec des comprimés. D'ailleurs elle a pris un rendez-vous pour une consultation-mémoire au centre de gériatrie, mais comme il est prévu dans cinq mois, elle voudrait savoir si je peux intervenir pour le faire avancer. 

Elle est déçue lorsque je lui signifie mon impuissance sur les délais de rendez-vous des consultations-mémoire.

Je ressors le dossier de l'ancien médecin traitant. Je n'avais lu que le dernier courrier, qui énumérait en ouverture une liste d'antécédents dont je m'étais contentée. La curiosité me pousse à soulever les six ou sept feuilles suivantes soigneusement classées par ordre chronologique. Je tombe sur un compte-rendu de passage aux urgence sept ans plus tôt. Germaine avait absorbé une grande quantité de somnifères qui faisaient partie de son traitement à l'époque. Le courrier évoque en premier lieu une erreur, puis un entretien au cours duquel elle avait avoué une tentative de suicide, sans expliquer d'autre motif que des douleurs dans les jambes. Elle était sortie rapidement à sa demande, sans d'autre soin qu'une ordonnance d'antalgiques. 

Ma visite chez Germaine commence en toute banalité, comme n'importe quelle autre visite. 

Elle commence par m'expliquer que tout va bien, me montre le résultat de prise de sang, la dernière ordonnance pour que je la recopie. 

- Vous n'avez pas besoin de changer les médicaments puisque tout va bien...

Je lui reparle de son moral et de ses confidences. 

Les souvenirs sont toujours présents, elle a maintenant peur presque tout le temps. 

- Vous dormez, la nuit?

- Je lis. 

- Mais le reste du temps?

- Quand je lis, je suis bien. 

- Et sinon?

- Je suis bien quand je lis. 

Elle me parle maintenant de son fils disparu, parce que c'est lui qui occupe ses pensées. Il était gendarme, et est mort en nettoyant son arme de service. Elle ne croit pas à cette explication qu'on lui a servie avec insistance.

- Il était bon chasseur comme son frère. Jamais, vous m'entendez, jamais il n'aurait nettoyé une arme chargée!

Après explications et négociations, elle accepte l'idée de rencontrer l'infirmier-psy de secteur.

Septembre.

De coup de fil en message, je parviens à organiser la rencontre avec l'infirmer-psy de secteur, mais elle tombe à l'eau: Germaine a été hospitalisée la veille pour une bronchite ou une poussée d'insuffisance cardiaque, je n'arrive pas à savoir clairement. 

Tout a été annulé au dernier moment.

Les filles de Germaine me font savoir que l'hospitalisation s'est bien passée jusqu'à ce qu'on parle de sortie. Les cardiologues étaient confiants: à part l'anévrysme, tout va plutôt bien. Les examens sont stables par rapport à la dernière hospitalisation. A partir de là, Germaine a tout fait pour prolonger l'hospitalisation, insisté pour séjourner dans un centre de convalescence, mais n'a rien pu obtenir. Elle demande à retourner à 'hôpital. N'importe où, dans n'importe quel service, mais à l'hôpital. 

Maintenant, elle se plaint de douleurs dans les mollets.

Je passe la voir le lendemain de sa sortie pendant la pause de midi, après m'être informée par téléphone du déroulement de son séjour par le médecin qui s'est occupé d'elle. La douleur dans les mollets... Ils ont cherché, ils n'ont rien trouvé.

La conversation est orageuse. Elle me supplie de la renvoyer aux urgences. Après l'avoir examinée, je lui explique qu'elle n'a pas de problème de santé qui puisse justifier une hospitalisation, que probablement l'urgentiste la renverra dans la journée chez elle, et que je n'ai pas à moi seule le pouvoir de décider des hospitalisations. 

Elle insiste, et je campe sur ma position. 

Elle ne parle plus de douleur. Elle ne se supporte plus chez elle.

Je lui parle de ses angoisses, lui propose un traitement en attendant de voir enfin l'infirmier de secteur.

Elle me renvoie la confiance qu'elle m'avait accordée jusqu'ici, et que je suis en train de bafouer en ne considérant pas sa demande. Elle trouve que lui prescrire un médicament, c'est me débarrasser d'elle. 

Je suis piquée au vif, parce que j'ai vraiment envie d'en finir avec cette visite. Je regarde l'heure, et m'aperçois que je devrais déjà être au cabinet, et je n'ai pas mangé. Elle a raison, je suis peut-être en train d'écouter ma faim et ma fatigue et d'essayer de me débarrasser d'elle. Ca fait une heure que je suis là, cette situation n'est pas normale. La solution que je propose est forcément pas la bonne, puisque nous restons bloquées sur nos positions depuis une heure et que rien n'avance. 

Je lui propose une hospitalisation, mais en psychiatrie, si elle est si angoissée que ça. 

A ma grande surprise, elle accepte d'emblée.

Elle se confond même en remerciements.

Alors, c'est parti: courrier, bon de transport, ambulance et téléphone...

Je laisse les papiers chez Germaine et décide d'appeler le psychiatre d'astreinte depuis le cabinet: en partant chez elle, j'avais oublié son dossier à mon cabinet. J'arrive à le joindre facilement, et lui explique le contexte, lui parle des dernières hospitalisations, et lui exprime mon doute sur l'origine des derniers épisodes d'insuffisance cardiaque. Il approuve ma décision, propose l'hospitalisation d'emblée pour Germaine, mais en la faisant passer avant par le service des urgences de l'hôpital général:

- Moi ça va, le somatique, je gère, mais l'équipe après, si elle se plaint des mollets, ils vont la renvoyer là-bas direct. 

J'appelle les urgences de l'hôpital général pour baliser le terrain: elle est attendue en psy, ils faut juste éliminer un problème somatique avant de l'y envoyer. 

Je fais appeler les ambulanciers pour changer leur itinéraire. Du coup, ils réclament un autre bon de transport. 

Je suis parasitée pendant toute la consultation de l'après-midi par la crainte du grain de sable dans l'organisation du circuit que doit emprunter Germaine. Lorsque j'appelle le soir, elle est encore aux urgences en attente de résultats d'examens.L'une des filles m'appelle le lendemain matin pour me dire qu'elle est au centre hospitalier général et pas psychiatrique

- Ah! Elle a fait un caprice et elle a eu ce qu'elle voulait! Elle est à l'hôtel, ils l'ont gardée! Et maintenant, c'est fini, elle ne demande plus rien. Mais après... Ben on sait pas ce qu'on va faire. Bon, mais de vous à moi, l'hôpital psychiatrique, on ne sait pas si c'était vraiment bon pour elle. 

Elle me demande maintenant d'intervenir pour obtenir pour Germaine une place dans un centre de convalescence ou une maison de retraite au plus vite.

Elle tombe des nues quand je lui explique que je ne dispose pas de ce pouvoir. 

Je n'arrive pas à savoir si c'est Germaine seule qui a refusé la poursuite du trajet vers l'hôpital psychiatrique, pourtant accepté quelques heures plus tôt, ou si son entourage a influé dans sa décision. 

Octobre.

Et je ne le saurai jamais. 

Je viens de recevoir un courrier d'un hôpital:

"Mme. Germaine T. nous a été adressée par le centre de convalescence de X. pour une dyspnée aigüe survenant dans un contexte d'insuffisance cardiaque... ... ....

Nous regrettons cette issue fatale... ... ...

Bien confraternellement...."

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Mélanie 15/05/2017 12:37

Merci pour ce témoignage. Cela doit toujours être difficile de perdre un patient. La prise en charge de Mme Germaine n'a pas été optimisée. On a un peu l'impression que l'on a voulu repousser "l'échéance". La patiente a eu une vie difficile, Elle méritait d'être mieux écoutée.

Angelilie 24/03/2017 21:31

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une découverte et un enchantement. N'hésitez pas à venir visiter mon blog. au plaisir

Caroline 22/11/2016 22:31

Je suis désolée que vous ayez perdu votre patiente. D'après ce que j'ai lu, elle n'avait plus très envie de vivre, et elle était disposée à partir quand elle a refusé l'opération de son anévrysme. Les souvenirs qui revenaient la hanter, elle les portait depuis si longtemps qu'elle ne voyait plus bien l'utilité d'en déposer le fardeau, à quoi bon, pour le peu de temps qu'il lui restait, elle pouvait bien les porter encore jusque-là, et pourquoi embêter ses enfants avec ça, mieux valait laisser s'en éteindre la trace avec elle... Du moins, c'est ce que j'en comprends d'après votre récit. Vous avez fait de votre mieux avec elle, et je pense qu'elle est morte de ce qu'on appelait autrefois "de vieillesse". Les gens meurent, avec leurs bagages et leurs fardeaux. Je ne pense pas que vous auriez pu faire davantage.

faribole 22/11/2016 13:38

Je voudrais pouvoir vous offrir un jacuzzi, une nounou, un week end avec votre amoureux, des fleurs, des chocolats... pour vous remercier de cette façon d'exercer ce métier. Je me contente de le faire avec des mots. Mais c'est sincère.

sabrina 22/11/2016 05:43

Bravo pour ce billet. Qui illustre si bien notre métier. On fait de notre mieux, on essaye de respecter la volonté des patients, des fois on est un peu moins empathique ( faim, fatigue, stress, une salle d attente qui se rempli, une autre urgences qui nous inquiète...). Souvent la famille et les spécialistes ne comprennent pas qu'on respecte les décisions des patients.... Dur dur métier. Bravo.

guitard daniel 21/11/2016 00:43

après cette lecture je suis épuisé... Bon courage!