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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Il ne s'est rien passé de spécial, aujourd'hui.

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Depuis la semaine dernière, le Docteur Guilleré ne comprend plus ce qui lui arrive.

Il ne voit surtout pas comment tout ça a pu commencer ni pourquoi.

Il pensait cette affaire réglée, n'y pensait même plus, ou se disait que c'était du passé, un simple mauvais souvenir.

Il ne sait pas si c'est ce vague éclat de voix avec un autre médecin à propos d'une broutille, avec cette phrase, "j'aurais préféré que tu ne voies pas ça", ou n'importe quoi d'autre qui lui a remis en mémoire cette histoire, mais il vit maintenant comme s'il ne pouvait plus se séparer de cet affreux moment.

"J'aurais préféré que tu ne voies pas ça".

Il a entendu ces mots de son voisin de banquette dans le train qui devait le mener à CHUville, comme tous les matins.

Comme tous les matins, les mêmes employés se retrouvent dans ce train, tous munis de leur abonnement de travail. Guilleré était alors interne dans un service d'urgences pédiatriques, et faisait chaque jour les allers et retours en train et vélo de sa maison à son service, en attendant que le stage suivant le catapulte obligatoirement hors de sa ville universitaire. A quoi bon déménager femme et enfant pour repartir ailleurs six mois plus tard?

Comme tous les matins, le train a chargé ses passagers, dont une bonne partie profite de ce moment d'immobilité pour finir sa nuit dans une position la moins inconfortable qui soit.

Mais ce matin, le train s'est arrêté en pleine campagne. Personne ne sait pourquoi ni comment. Le train n'avance plus. De temps en temps, les passagers côté fenêtre se tortillent pour essayer de voir plus loin, mais personne ne sait se qui se passe.

Les soupirs et les grognements montent.

Le train redémarre, très lentement, puis s'arrête un peu plus loin. La séquence recommence à plusieurs reprises.

Les grommellements et les protestations montent encore:

- On va encore être en retard au boulot.

- Putain, la semaine dernière c'était la grève, aujourd'hui on est en rade en rase campagne, je t'en foutrais, moi, de la sauvegarde de l'emploi!

Au bout d'une heure interminable, le train redémarre lentement. Les protestations ont cessé:

- On est tous à la bourre quoiqu'il arrive.

Le train change de voie:

- Merde, on est du mauvais côté, maintenant. C'est flippant!

Le train s'approche d'une toute petite gare de campagne, toujours sur l'autre voie, et Guilleré entend une sorte de clameur à l'avant du wagon. Les passagers sont tous levés et tournés vers la vitre de son côté.

Alors son regard se porte vers là où tous les autres regardent.

Il aperçoit, garés derrière la petite gare, l'arrière des deux fourgons rouges des pompiers, les reflets des girophares bleus en action. Son regard descend encore, et il voit, comme attendu, des pompiers, réunis sur le quai. L'un attire son attention, parce c'est le seul qui porte un casque qui étincelle dans la lumière matinale. Il est en train d'enfiler des gants en caoutchouc comme ceux que Guilleré utilise à l'hôpital, et pas des gros gants qui protègent du feu. Guilleré trouve ce détail plutôt saugrenu. Alors son regard se porte plus vers le bas, vers là où le pompier est en train de regarder, et il voit le visage magnifique d'une femme.

Ce visage est d'une extrême pâleur, elle est couchée sur le dos, la tête tournée vers sa gauche, d'épais cheveux noirs roulés et attachés en arrière, sa narine laissant couler un mince filet de sang rouge vif. Guilleré détaille ce visage, ces épaules blanches enserrées dans les rubans d'une nuisette en voile de coton blanc, lorsqu'il réalise qu'il n'y a plus rien sous ses épaules.

Il cherche du regard et finit par trouver un peu plus loin, entre les deux rails de la voie d'à côté, ce qu'il s'attendait à voir sous la nuisette, et c'est à ce moment précis qu'il entend cette phrase de son voisin de banquette: "j'aurais préféré que tu ne voies pas ça".

Et maintenant, des années après, le Docteur Guilleré se demande pourquoi comme ça, tout à coup, après tant de temps, il se sent envahi par l'émotion de cet instant pourtant ancien.

Son esprit ne peut plus vagabonder ou se laisser aller dans le sommeil sans croiser l'image de cette femme sur la voie ferrée, et lui faire revivre la terrible oppression qu'il a ressentie à ce moment là.

Il se sent perpétuellement aux aguets, avec cette crainte irrationnelle de revivre encore et encore cette sensation d'horreur et de dégout.

Il remarque vite que la crainte de revoir cette image disparaît quand il est concentré, en plein travail, lorsqu'il discute avec les patients, les interroge, les examine, explique, négocie.

Tout redevient normal.

Ou presque.

Il subit de temps en temps des rappels à l'ordre.

Lorsqu'il remarque écrit dans la case des antécédents familiaux d'une patiente "mère décédée par suicide", l'image revient, et avec, l'effroi, et il se pose de nouvelles questions. Cette femme, sur la voie ferrée, pourquoi a-t-elle choisi de se donner la mort de façon aussi violente? Se doutait-elle qu'elle aurait autant de spectateurs?

Lors d'une autre consultation, il discute avec un collègien. Sa mère explique avec fierté qu'il vient de finir de passer le brevet des collèges. Et pour marquer son intérêt, aussi un peu par curiosité et amusement, il lui demande quelle oeuvre il a présenté à l'épreuve d'histoire des arts:

- je suis tombé sur le festival de Woodstock, mais c'est con, j'avais aussi "l'Origine du Monde" de Courbet, j'aurais bien aimé le présenter, ça!.

Il rit, émerveillé par l'originalité du sujet, mais s'arrête, car au moment où il s'imagine le tableau de Courbet, il revoit cette femme sur la voie ferrée. Elle n'était pas nue sous sa nuisette, il revoit le petit short gris qu'elle portait, et ses cuisses qui s'arrêtaient net au bord du rail. Comme dans le tableau, ou presque. Et les questions reviennent. A-t-elle eu froid, en venant s'installer sur la voie dans cette tenue? Et le pompier, avec ses gants, il les mettait pour la toucher, où est-il maintenant? Dans quel état est-il, lui?

Une patiente se déshabille, et porte une chemisette en coton blanc dont le décolleté ressemble furieusement à celui de la dormeuse du rail. Comment peut-on choisir de mettre fin à ses jours de façon si cruelle dans une lingerie si délicate?

En fin de journée, alors qu'il a fermé son cabinet et s'apprête à rentrer chez lui, le Docteur Guilleré est de nouveau submergé par les détails des cette journée si particulière.

Durant tout le reste du trajet du train, il a régné dans le wagon, un silence impressionnant. A l'arrivée, Guilleré s'est éjecté sur le quai, est parti en courant jusqu'au garage pour récupérer son vélo.

Deux heures de retard au boulot, on n'est plus à quelques minutes près. Personne ne sait où il est, mais le CHU ne s'est pas écroulé pour autant, et il pense qu'après tout, il y aura tout au plus un peu plus d'attente aux urgences, et puis c'est tout.

Il pédale du plus vite qu'il peut et remonte les boulevards en direction du CHU sans aucun arrêt. Il s'en fout d'être à la bourre, ce qu'il veut, c'est fuir la gare, fuir les trains et les voies ferrées.

De toutes façons, plus rien n'a de sens aujourd'hui, alors, s'arrêter ou pas à un feu rouge... Il serre les dents et s'attend à un impact à chaque carrefour, mais rien ne se passe. Et il s'en fout. Il veut juste aller là où il y a des gens qu'il connaît, alors il va dans son service.

Sur le parking de l'hôpital, une voiture fait un écart pour l'éviter et Klaxonne.

- J't'emmerde, connard!

Il pose son vélo sans le cadenasser, et s'engouffre dans l'escalier de service qui mène aux urgences pour aller enfiler sa blouse.

Le staff du matin doit être terminé depuis au moins deux heures, alors évidemment, la salle de réunion-repos-repas-pause est vide. Il reste debout, planté là, ne sachant par quel bout commencer sa matinée.

Une puéricultrice entre en trombe, s'arrête et le fixe:

- Ah ça y est, t'es là? On se demandait tous ce que tu foutais. C'est la zone, ce matin. Putain, mais t'as une sale gueule, qu'est-ce qu''il y a ?

Guilleré n'a plus de mot. Il ne sait pas par quel bout commencer: le train, le pompier, la femme, sa nuisette. Il sait qu'il ne va pas avoir droit à un temps de parole infini.

- Je reviens!

Elle est partie. Il reste seul avec le grésillement du néon. Quand on est quelque part seul, dans un hôpital, il y a toujours un néon qui grésille. Il trouve ce détail amusant et dérisoire: un Jiminy Cricket synthétique. Tous les hôpitaux en ont.

Elle est revenue.

- Bon, qu'est-ce que t'as? Ils t'attendent.

Il ramasse ses pensées, fait un effort pour être synthétique.

- J'ai... vu un suicide sur une voie ferrée.

- Ah... OK... Bon... Ben écoute, prends-toi un verre d'eau, fais la pause, et tu viendras quand tu te le sentiras. J'y retourne.

Elle est repartie. Il est de nouveau seul avec son néon, et se demande comment il va pouvoir se présenter devant des parents et des enfants, il ne sait même plus s'il est encore capable de les écouter et examiner un gosse. Il va machinalement se servir un verre d'eau, puisqu'elle vient de lui dire de le faire.

Il boit son verre d'eau et attend.

Rien.

Le vide.

Il va bien falloir le combler à un moment, ce vide. Alors il sort, attiré par l'agitation du couloir: seul, c'est trop lourd.

Il tombe sur son médecin-sénior qui le prend par la manche et le tire dans un coin.

- Ecoute, aujourd'hui, tu fais que ce que tu peux, mais je te dis juste une chose: j'ai un cousin qui s'est suicidé l'année dernière, alors tes trucs, ça doit être dégueulasse, il va falloir que tu les racontes un jour, mais ne me les raconte pas à moi, je peux pas. Je te laisse, j'y retourne. Fais que ce que tu peux, et si t'as envie de te barrer, tu te barres, on fermera les yeux.

Se barrer, pourquoi pas. Mais pour rentrer, il va falloir reprendre le train. Et il cherche maintenant à échafauder des stratégies pour essayer de regagner sa maison sans avoir à repasser par une gare, regarder un quai et monter dans un wagon. Il faut se rendre à l'évidence, il n'aura pas d'autre solution que ce soit maintenant ou plus tard.

Il se décide à rejoindre les boxes.

Sa co-interne s'adresse à lui:

- Ca va? Tu te le sens? Je t'ai mis de côté des dossiers pas trop pénibles. Tiens, tu as quatre rhinos et un mal au bide.

Il rit nerveusement.

- Quatre mariages et un enterrement...

- T'es vraiment con, toi!

Oui, il trouve sa plaisanterie stupide et insensée. Mais il le sait depuis tout à l'heure, rien n'a de sens, aujourd'hui.

Il se lance dans le travail, enchaîne les consultations sans pause. Il réalise qu'il n'a pas tout oublié de son travail, et s'aperçoit même en fin d'après-midi qu'il vient de passer quelques heures en échappant à la scène du matin.

Des années après, alors qu'il se remémore en boucle cette journée dans ses moindres détails, le Docteur Guilleré ressent un peu d'amertume.

Il a cru sur le moment que l'on lui accordait quelques égards en le laissant décider de ce qu'il ferait de sa journée. Mais il réalise qu'on l'a gentiment mis de côté et prié de s'effacer avec son histoire irracontable. Il se dit qu'il est entré ce jour-là par la mauvaise porte du service: celle des soignants. C'est bien beau de vouloir passer par l'entrée des artistes, mais il n'a pas su ou pu entrer par celle du public.

Il en veut aux autres membres de la troupe: ceux qui ont vu qu'il était en morceaux, mais qui n'ont pas pensé un instant à prendre un téléphone et composer les cinq chiffres du poste du psy d'astreinte, ou l'aider à franchir les quatre-cent petits mètres qui séparent l'entrée des urgences pédiatriques de celle des urgences psychiatriques. Guilleré le savait déjà: les psys, ça mord pas. Il n'aurait pas dit non.

Ce jour là, il a travaillé en continu jusqu'après le départ des autres, bien après l'arrivée de l'équipe de nuit. Il a prétexté qu'il voulait finir ce qu'il avait en cours, ne pas avoir à transmettre. Il ne voulait pas avoir non plus à dire quoi que ce soit de sa journée. Il reculait aussi le moment où il allait falloir retourner à la gare. La nuit, ça ne sera pas comme le jour, du moins c'est ce qu'il espèrait.

Il a fait le trajet de retour par le dernier train, le regard plongé mais fixe dans un livre, relisant inlassablement le même paragraphe, sans pouvoir en comprendre le sens une fois arrivé au bout. Mais oui, c'est vrai, cette journée n'a pas de sens. Il le sait depuis ce matin.

En rentrant chez lui, sa femme l'a accueilli, comme tous les soir.

- Alors? Ta journée?

- Le train était en retard, ce matin...

- Encore! Mais il y avait pas grève?

- Non. Mais...

- Et tu t'es fait engueuler, au boulot?

- Non, parce que...

Par quel bout commencer? La gare? Le pompier? La femme? La nuisette?

- Bon, ben ça va, ils ont été cool, cette fois-ci.

Elle le dit aussi, c'est que ça doit être vrai, ils ont été cool.

- Et ton boulot?

- Bof... Rien d'extraordinaire au niveau boulot...

- Bon, ben ça va, alors.

Il en est persuadé, maintenant: pour tout son entourage, il ne s'est rien passé de spécial, aujourd'hui.

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Dr La Poudre 02/02/2016 10:01

Wow, c'est terrifiant en soi, et terrifiant de "normalité".
Même pour les petits traumas, les choses qui nous touchent, il est difficile de pouvoir mettre à plat ce qui nous percute au quotidien sans voir le confrère considérer que c'est "normal/ça va aller" ou le non-médecin se boucher les oreilles.
Je me suis souvent dit que sans doute le versant trash des soirées médecines, le paillardes, le rapport au corps, était fait pour exorciser et ranger dans la case du "sans-affect" les images justement anormales que l'on enchaine à longueur de journée (sur un scanner comme en réalité), pour en faire seulement un métier et être capable de fermer la porte du bureau avec les dossiers en images dessus. Laisser les cailloux au pied du lit, un exercice quotidien...

dothazard 18/01/2016 16:04

Courage Armance !

adèle 18/10/2015 11:33

Le docteur Guilleré a été traumatisé. Je comprends, car en tant que médecin, j'ai vécu des évènements difficiles. Mais Guilleré a "seulement" été témoin et c'est un professionnel, c'est à lui de faire une démarche vers le psy si besoin.

Quid des proches du drame ? Le mari de la dame, est-ce que vous pensez qu'on lui a proposé un suivi psy ? Et quand votre père a un gros AVP, quand on découvre à votre bébé une maladie grave ? Et quand on se lance dans le parcours de la PMA ?
NON.
Si vous ne manifestez pas de symptomes dépressifs, si vous ne demandez pas d'aide, on ne vous en propose pas.

Le jour où j'ai été éprouvée personnellement, c'est dans une asso de malades que j'ai trouvé de l'aide, non psy, par simple partage du vécu et de la douleur.

Frange Un 12/10/2015 01:43

Wow.... Heavy stuff Sœurette. Love you, always!

AL 11/10/2015 17:30

Un exemple de stress post-traumatique.
Il n'est jamais trop tard pour consulter.
Les symptômes peuvent se manifester des années après et disparaître avec une prise en charge adéquate.

anony 11/10/2015 14:19

Et si c'était simplement le signal qu'il faudrait vraiment qu'il en parle de ce jour où il s'est en fait passé quelque chose de spécial pour lui? (et plutôt pas entre 2 portes et à un professionnel de supervision) Et de parler probablement de tous ces autres moments pour lesquels il a fait la même chose, à savoir nier leur impact sur lui?
(je suis médecin et des choses horribles, j'en ai déjà vues et entendues; en parler avec quelqu'un ou à défaut écrire ses émotions, c'est vraiment utile)

armance 11/10/2015 17:29

Clairement, mais c'est quelque chose qui devrait être enseigné dès la fac: quoi faire dans cette situation, et aussi quoi faire lorsqu'on repère un soignant dans cette situation, qui n'aura pas forcément la capacité de prendre une décision.