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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Roger.

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Première année d'installation.

Roger a quatre-vingt-trois ans, et ça fait deux ans que je le connais. Je venais le voir quand je remplaçais son médecin traitant qui est à partir de maintenant mon associé. D'un commun accord, nous avons divisé en deux le planning de visites à domicile, effectuons chacun la moitié des visite chaque mois, et inversons le mois suivant. Au bout du compte, les patients nous voient alternativement un mois sur deux, et nous les connaissons tous, ce qui permet de gérer plus facilement dans l'urgence, mais avec l'exigence d'une tenue scrupuleuse des dossiers. La majorité des patients apprécient. Une petite partie exprime le désir de garder un interlocuteur unique. Nous répartissons les visites en fonction des souhaits au fur et à mesure. Roger, lui,  préfère nous voir tous les deux. Lors d'une visite, je trouve noté sur son carnet de santé "coronarographie tous les 5 ans". Il me demande s'il est temps de voir le cardiologue et refaire l'examen. Quatre-vingt-trois ans... risqué... pour quel bénéfice? Je suis hésitante entre ma discipline de jeune installée, car le cardio a dit "tous les cinq ans", et le pragmatisme de mon associé: quatre-vingt-trois ans, une coro pour faire quoi? Je le laisse décider: on arrête les coronarographies, et la vie continue.

Deuxième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Chaque fois que je viens, je le trouve en forme. Il s'occupe avec passion de son potager. Je passe par le rangs de haricots patiemment désherbés pour entrer dans la cour. Il me raconte: ses semis, les graines de tomates qu'il a commandées et dont il attend beaucoup. Sur son dossier, il est écrit "coloscopie tous les cinq ans" depuis que "on" lui "a trouvé un petit polype" il y a très longtemps. La coloscopie... aller là-bas en ville... boire ce truc infâme et se vider toute une soirée... se faire anesthésier le lendemain... Roger n'hésite pas longtemps lorsque mon associé lui propose de laisser tomber.

Troisième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il ne change pas. Il est en forme. Au décours d'une visite, il me montre sa fierté: un pommier sur lequel il a greffé quatre espèces de pommes différentes. Son arbre donne cinq espèces de pommes. Il regrette juste qu'elles ne donnent pas de façon équitable.

Quatrième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il ne change pas. L'hiver est particulièrement froid. Roger chauffe l'unique pièce qu'il occupe à grand renfort de bois, qu'il fend coupe et rentre lui-même. Il avoue être un peu essoufflé en fin d'après-midi. Il fait tellement chaud dans cette pièce qu'une colonie de point blancs envahissent mon champ de vision, et ne daignent disparaître qu'une fois que je sors m'exposer à l'air froid de la cour.

Cinquième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il est toujours le même. C'est chez lui, alors qu'il est en train de rédiger l'ordonnance, que mon associé reçoit le SMS que je lui ai envoyé au petit matin: "l'enfant est né, c'est une fille, tout va bien". Roger se réjouit d'avoir la primeur de la nouvelle. Il me le racontera ensuite souvent.

Sixième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il s'amuse de ce qu'il se porte bien depuis qu'on a arrêté de lui dépister des cancers et des problèmes cardiaques. Avec son potager, il nourrit la moitié du lotissement qui s'est construit autour de sa maison. Cette année, il essaye les artichauts.

Septième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il continue à s'occuper. Il m'a appelé parce qu'il saignait du nez. Il a essayé de tamponner seul le saignement, mais les anti-coagulants ont eu raison de ses tentatives. Je le trouve maculé, au milieu d'une flaque rouge, et il m'exhibe les amas de caillots qui s'accumulent dans l'évier. Je n'ai pas plus de succès que lui. On est vendredi après-midi, et ça se termine à l'arrière du C15 du voisin, qui le conduit aux urgences. Le saignement se tarit à son arrivée. Ils font demi-tour. Trois allers et retours plus tard, on est lundi, et j'arrive à trouver un ORL qui le prenne dans la journée pour cautériser sa narine.

Huitième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il a eu une bronchite, et a laissé traîner. J'ai vu avant de me garer devant chez lui que quelque chose n'allait pas: le potager était en friche. Une volée d'antibios plus tard, les mauvaises herbes se sont faites la malle et les sillons au cordeau sont réapparus. Roger a mis la main sur un lot de graines de courges-spaghettis. Il va essayer.

Neuvième année.

Roger a quatre-vingt trois ans. Il est toujours aussi en forme, mais renonce à aller à la pharmacie à vélo. Il s'arrange avec le voisin qui porte l'ordonnance, et la pharmacienne qui vient lui déposer ses médicaments. Le jour où on se croise, elle repart avec des oeufs et un fagot de piments des Landes.

Dixième année. 

Roger a quatre-vingt trois ans. Le voisin m'a appelé parce qu'il est tombé et ne se relève pas. Toujours affable, toujours aimable, Roger m'explique que sa hanche lui fait mal, et qu'il a entendu craquer en tombant. Posément, il m'affirme qu'elle d'oit être cassée. Lorsque je commnuique avec l'urgentiste avant de faire partir Roger en ambulance, je donne sa date de naissance et on âge. L'urgentiste me corrige:

- Pas quatre-vingt trois, quatre-vingt TREIZE ans!

Et je réalise que ça fait maintenant dix ans que, dans mon esprit, Roger a quatre-vingt trois ans.

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Thomas 20/04/2015 10:09

Merci pour ce post très humain. Roger semble être une personne attachante. J'aime l'anecdote sur l'âge qui veut dire tellement de choses ! J'espère que cet homme va bien aujourd'hui.

wain" 15/04/2015 22:15

beau billet, belle histoire, beau chemin de patient et soignant

epistome 15/04/2015 11:39

Voilà de la bonne gériatrie et même de la très bonne ! Il reste à espérer pour Roger que l'orthopédiste et son anesthésiste feront de même...ç'est à dire qu'ils feront ,avec les gériatres hospitaliers,ce qui se fait à la Pitié-Salpêtrière à Paris depuis quelques années, un circuit court d'orthogériatrie.Tout ceci pour que Roger puisse très rapidement retourner à ses légumes.

claire 15/04/2015 09:52

C'est beau, vraiment. Merci pour Roger !

martine bronner 15/04/2015 07:17

Bonjour, j'aime bien ce billet qui fait disparaître la préoccupation anxiogène de la santé (surtout pour une personne dite âgée donc...) en ne s'arqueboutant pas sur cette relation âge=morbidité qui prend finalement toute la place dans le mental des patients. Le généraliste a juste le bon goût de faire disparaître cette préoccupation et de s'effacer. Du coup Roger est dans la "vie" et non pas dans la peur de perdre sa vie. merci