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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

La bise.

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Comme tous les mois, je vais chez Colette.

Comme tous les mois, j'y vais, et je me dis que chez Colette, c'est pas compliqué. Souvent, ça va assez vite. Elle sait que je viens, parce que j'ai noté le jour sur un calendrier, alors elle prépare sur la table de la cuisine son carnet de santé, sa carte VITALE, le stock de médicaments et la dernière ordonnance.

Comme tous les mois, j'arrive en fin de matinée. La table de la cuisine est nettoyée, un repas chauffe sur la gazinière, et il flotte un parfum de légumes cuits.

Comme tous les mois, on plaisante sur le positionnement du chat: en boule devant le poêle en hiver, étendu de tout son long sur les tomettes en été.

Comme tous les mois, je lui demande si elle n'a pas eu de souci particulier depuis ma dernière visite. La plupart du temps, elle me répond que non, c'est pour ça que ça va souvent vite.

Comme tous les mois, comme elle sait que c'est le jour où je viens, elle a mis un tricot "facile à retirer", pour que je puisse l'ausculter facilement. Elle a aussi attendu que je sois passée pour mettre ses bas de contention, pour que je puisse regarder ses chevilles et ses pieds.

Mais cette fois-ci, j'y vais un peu la boule au ventre.

La secrétaire m'a transmis hier des réflexions du fils de Colette. Aurait-elle vraiment du le faire? Je ne sais pas. Elle a fait son boulot, mais je l'ai mal pris.

Le fils de Colette, je le vois rarement. Il habite loin. Il vient une fois par an, et on le sait parce qu'il intervient dans tout et cherche à tout réformer. Mais il ne vient pas me voir dans mon bureau. Il reste quelques jours, puis on n'entend plus parler de lui pendant un an.

Il a expliqué à ma secrétaire qu'il trouvait étrange que je vienne tous les mois, alors que sa mère est diabétique depuis trente ans, et que, depuis le temps, elle sait gérer son diabète, et qu'elle est assez grande pour appeler toute seule si elle a besoin. Il a ajouté qu'il était choqué que je note sur le calendrier la date de mon prochain passage, preuve d'un tentative d'imposer des soins alors qu'elle ne demande rien. Il dit que ce n'est pas un problème d'argent, puisqu'elle ne paie pas, mais il trouve que je "fais mon beurre sur le dos de sa mère".

J'ai les boules parce que je me suis déjà posée cette question. Je viens chez Colette, tout va toujours bien, je l'examine, il y a rarement des surprises, je refais l'ordonnance, je la change presque jamais, je fais l'inventaire des médicaments pour éviter le stockage, je remplis la feuille de soin, elle signe, et je regarde sa signature se modifier d'années en années.

J'ai la tentation de marquer "à renouveler" sur l'ordonnance, et pourtant, je ne le fais pas pour elle.

Pourtant, je me rappelle le jour où Colette était essoufflée quand je suis arrivée. Elle était comme ça depuis deux jours, et attendait mon passage. Son coeur était irrégulier, ses pieds gonflés, ses poumons encombrés. J'ai appelé un ami cardiologue à l'hôpital, et on a négocié ensemble: trop court pour être gérée seule à la maison, mais hospitalisation à réduire au maximum. Banco: il l'a prise pour vingt-quatre heures, le temps de remettre son coeur en rythme et s'assurer qu'il faisait bien son métier de coeur. Elle est revenue en ambulance le lendemain.

Pourtant, de temps en temps, je trouve des petits bobos entre ses orteils, sous ses pieds ou sur ses jambes. A son âge, Colette n'a plus la souplesse d'aller regarder vers ces endroits. Après trente ans d'évolution, le diabète continue son ouvrage. Elle n'est pas gênée pas ces petits accrocs. Elle est étonnée chaque fois que j'en découvre un.

J'ai la boule au ventre parce qu'une fois de plus, j'ai la sensation que je devrais encore avoir à me justifier de faire mon travail.

Je repense à tous ces propos que m'a secrétaire a noté, à chaque chose que je fais chez Colette, et je me donne intérieurement mes arguments.

Je fais des tiers-payants à Colette principalement parce qu'elle habite seule, est fauchée, et que ça évite qu'elle laisse trainer un chéquier chez elle. Je ne le fais pas pour pouvoir traire l'Assurance Maladie.

Je viens tous les mois parce que, même si effectivement elle connait bien son diabète, elle néglige les complications qui commencent à arriver et qu'elle ne perçoit pas. Je ne viens pas pour augmenter mon activité.

Je marque sur le calendrier le jour de ma venue pour pouvoir m'organiser, parce que j'ai aussi plein d'autres patients. Elle me demande de le marquer, parce qu'elle se sent rassurée, parce qu'elle préfère se préparer avant ma venue, et aussi parce qu'elle m'appelle en fonction de la date que j'ai inscrite lorsqu'elle a un problème de santé. Je ne marque pas la date de la prochaine visite pour la lui imposer.

Pour me protéger, je me dis que son fils s'angoisse chaque fois qu'il vient, et qu'il la trouve chaque fois un peu plus vieille, et qu'il voit sa vie se rétrécir. Je me dis que je suis le réceptacle de sa propre culpabilité de ne pas être là pour s'occuper de sa mère.

J'ai presque envie de le rappeler, lui donner le dossier de sa mère et lui proposer de trouver un autre médecin qui vienne la voir.

Mais ce n'est pas de lui qu'il est question. Colette est majeure, c'est à elle de choisir.

Elle aborde le sujet à sa façon à mon arrivée, en commençant par me tendre le calendrier:

- Commencez par me marquer la prochaine visite, dans un mois. On a failli oublier la dernière fois.

Le rituel de clôture de la visite vient de passer en ouverture.

Je ne dis rien de plus. Je commence la consultation comme les autres fois.

Je l'interroge, je relis l'ordonnance précédente. Elle se déshabille. Je l'ausculte.

Je me penche sous la table pour palper ses chevilles et regarder ses pieds.

A ce moment, le chien déboule du couloir, contourne Colette, et me lèche le nez.

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Commenter cet article

Thomas 20/01/2015 14:59

Vous savez ce qui est bon ou pas, le fils de votre patiente n'est pas aussi impliqué que vous. Il a des doutes, il se pose des questions mais il n'est pas là...

Christine Guillaume 19/01/2015 15:12

Ne culpabilisez surtout pas, bien au contraire, continuez à alĺer visiter cette dame tous les mois car je pense que votre visite lui fait beaucoup de bien. C'est + qu'un renouvellement d'ordo qui se joue. Felicitations

Christine Guillaume 19/01/2015 15:09

Magnifique billet plein d'humanité et de dévouement. J'aimerais que ma mère (84 ans) ai un médecin comme vous si je n'avais pas la chance, ou si elle n'avait pas la chance, ça dépend des jours, que je m'occupe d'elle.

Cossino 19/01/2015 00:26

Chère Armance
Je pense que tu as lu le billet de Sylvain Fevre ( ASK) et celui du Docteurdu16.
Juste un mot : nous n'avons aucune influence sur ce qui ne dépend pas de nous ( ici la façon du fils de voir ton travail ).
Alors il ne faut pas tenir compte de ce qui ne dépend pas de nous .

Si je voulais être trivial , je rajouterai : les cons resteront des cons quoique tu fasses car dans cette "maladie" il n'y a pas de traitement ;-))

geraldine 18/01/2015 15:34

J ai la même mais comme le fils ne culpabilise pas car il s occupe aussi de sa mère , chez moi tout se passe bien !!!!

Drlefort 18/01/2015 12:29

J'ai la même et je fait pareil en me posant les mêmes questions

doc_loindetout 18/01/2015 12:04

Continue à bien faire ton boulot Armance avec autant d'humanité, le reste on s'en fout! y'a plus que nous pour s'occuper des gens agés avec nos IDE et aides ménagères .Alors respect