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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Os pivetes.

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Gabriel est le premier que j'aie rencontré.

J'étais arrivée à Rio trois semaines auparavant, et Claudia avait décidé de m'emmener passer un week-end plutôt festif dans une petite station balnéaire où son ami possédait une maison.

Claudia était gynécologue, elle travaillait dans le petit hôpital du centre de Rio où j'effectuais mon stage. C'était une grande amie de Leaõ, le médecin qui avait accepté d'encadrer mon stage et comme elle parlait impeccablement le Français et qu'elle avait moins d'obligations familiales que lui, elle s'était proposée pour me guider dans les premiers jours de mon séjour Brésilien. Elle m'avouait se sentir d'autant plus investie dans cette mission qu'elle avait fait la même expérience que moi au même âge mais dans l'autre sens: elle était venue faire un stage d'externat de trois mois dans un hôpital Français.

Alors quand Leaõ n'était pas disponible, Claudia m'emmenait partout, et après le travail, elle continuait à m'emmener partout.

- Le Pain de Sucre et le Christ, c'est pour les touristes, tu n'a pas besoin de moi pour y aller. On va faire autre chose.

Le gros de notre activité consistait dans un premier temps à fréquenter des lieux festifs. Elle me demandait de l'appeler en fin de journée. Elle me donnait alors le lieu à rejoindre. Elle connaissait bien les deux femmes âgées chez qui je logeais à ce moment-là, la mère et la tante de Leaõ:

- Elles sont très gentilles, mais elles se couchent tôt.

Claudia était flambeuse. Elle aimait les belles fringues, se déplaçait dans une voiture coûteuse et surtout voyante. Elle dépensait ostensiblement des quantité d'argent qui me paraissaient phénoménales. Elle a très vite perçu ma gène, tiraillée entre la volonté de la suivre et l'impossibilité matérielle de le faire:

- Tu payes pas, t'es étudiante, toi. De toutes façons, ne t'inquiètes pas, j'adoooooore claquer l'argent! Ca me fait plaisir, à moi.

Je suivais...

Et les autres médecins de l'hôpital n'ignoraient rien. Si j'arrivais le matin avec quelques cernes sous les yeux, la question arrivait inévitablement:

- 'cé estava com a Claudia ontem n'é? T'étais avec Claudia hier, n'est-ce pas?

Alors le jour où j'ai rencontré Gabriel, on était occupés à boire une bière avec Claudia et deux de ses amis dans un bar en plein air de Bùzios.

On était assis tous les quatre sur un bord de trottoir, et un petit gamin est arrivé avec, à la main, un panier rempli de cornets de papier garnis d'arachides grillées.

Claudia a interrompu la conversation pour appeler le gosse. Il s'est faufilé entre les jambes des fêtards pour arriver jusqu'à nous.

- Quarenta centavos, très por un real! Quarante centavos, trois pour un réal!

- Le compro tudo. 'cé mora onde? Je te prends tout. Tu habites où?

- Cabo Frìo.

Claudia m'explique qu'il faut une heure en voiture pour rejoindre Cabo Frìo et relève qu'il est minuit. Elle se lance alors, l'air de rien, dans un conversation avec le gamin. Il vient s'asseoir à côté de nous, et se confie sans aucune appréhension, et nous explique. Il s'appelle Gabriel et a sept ans. Il a bien des parents, mais à Cabo Frìo. Il dit qu'il est obligé d'avoir tout vendu pour pouvoir rentrer chez lui. Il va un peu à l'école, mais c'est les vacances en ce moment. En parlant, il se frotte les yeux. Il avoue: il a sommeil.

Claudia appelle un taxi. Elle négocie avec le chauffeur, paye la course et les laisse partir. Puis elle revient vers moi:

- Tu vois? Le Brésil, c'est comme ça. J'ai plein de pognon, je le claque, mais ça, je le vois aussi, il faut que tu sache que ça existe.

Les enfants des rues, les "pivetes", alimentaient aussi les conversation des étudiants en médecine. L'un des thèmes était les vols et le racket. Beaucoup de ses enfants n'ont que ce moyen de survie, ou sont contraints par d'autres, et les étudiants se relataient entre eux les tentatives de chapardages parfois naïves des plus petits. Mais la conversation revenait rapidement à ce que les étudiants en voyaient dans leur activité au sein de l'hôpital, avec cette terrible conclusion: une étude récent montrait que l'espérance de vie d'un enfant qui vivait dans la rue à Rio ne dépassait pas dix-huit ans.

Je les voyais partout, ces enfants, lorsque je circulais dans les rues du centre ville. Le matin, depuis le bus qui me conduisait à l'hôpital, je voyais des familles entières installées sur des cartons devant les vitrines, ou réunies à l'entrée des tunnels qui circulent sous les Mornes. Les familles profitaient des arrivées d'eau installées à l'entrée des tunnels pour se laver. Les enfants nus se savonnaient et se rinçaient sur le terre-plein entre les deux voies rapides. On y voyait aussi quelques constructions de cartons et de bâches: quelqu'un dormait probablement ici, au milieu du flot de circulation que ne cessait jamais.

Car habiter les favelas du centre de Rio, à ce moment, était déjà un petit luxe dans l'échelle de la grande pauvreté.

Les tout premiers habitants qui avaient construit des maisons de fortune sur les pentes des mornes avaient réussi, petit à petit, en achetant les briques une par une, à transformer leur cabane de bois et carton en une petite maison en dur. Puis la maison s'agrandissait vers le haut. Les habitants emménageaient au dessus, et louaient le rez de chaussée, ce qui permettait souvent de construire un étage supplémentaire. Comme au fur et à mesure des années, les parties de terrain les plus facilement aménageables devenaient rares, les seules solutions pour les nouveaux arrivants ou les plus pauvres étaient de s'installer sur un bout de terrain vague dans des quartiers de plus en plus éloignés, ou vivre dans la rue au centre-ville, en occupant les derniers endroits libres mais particulièrement insalubres et bruyants: les trottoirs, les espaces sous les ponts routiers ou parfois des constructions sur pilotis au-dessus d'égouts à ciel ouvert.

Et puis il y a eu Nina.

J'étais de garde à la maternité Laranjeiras. Avec les gynécologues et les sages-femmes, on courait partout dans la salle de travail. On ne disposait que de deux salles d'opération et deux salles d'accouchement. Alors toutes les femmes en travail attendaient le moment de l'expulsion dans une grande pièce unique où étaient alignés trente lits. Ici, on n'entendait pas la pulsation régulière des tocographes qui plante l'ambiance sonore des salles d'accouchement Françaises: tout au plus quelques gémissements et quelques paroles. Nous n'étions armés que de nos sthétoscopes, et l'un des médecins utilisait le Döppler de poche dans lequel il venait d'investir. Lorsqu'elles étaient prêtes à accoucher, les femmes, ou plutôt les jeunes filles pour la plupart, le rendaient à pied dans la salle adéquate. L'hôpital affichait un taux de césarienne proche de 40%, ce qui me paraissait énorme au vu du manque de moyen. Leaõ m'a rapidement fourni des explications: dans ce pays, l'avortement était interdit, le stérilet considéré comme méthode abortive, la contraception hormonale et le préservatif trop onéreux pour les habitants des favelas. La majorité des parturientes étaient très jeunes, et n'avaient pas fini leur croissance, leur bassin était souvent encore un peu étroit. Et en suivant, je suis partie aider Leaõ pour une césarienne, la parturiente avait quinze ans.

Nina est arrivée juste après.

Elle venait consulter aux urgences de la maternité parce que ça n'allait pas. Elle expliquait, debout, son bébé né deux jours plus tôt dans les bras, en se balançant doucement d'un pied sur l'autre, sans qu'on sache si elle berçait son enfant ou si elle ne parvenait plus à contenir sa détresse. Le bébé était roulé en boule dans ses bras, et dormait profondément en se tenant les mains. Nina expliquait qu'elle ne savait pas quoi faire avec ce bébé, elle ne savait pas s'il avait faim ou pas, des fois il pleurait, des fois il dormait, elle l'allaitait, mais elle pensait qu'elle ne faisait pas comme il fallait mais elle ne savait pas dire pourquoi. Comme elle avait accouché ici l'avant-veille, elle revenaient pour qu'on lui montre. Elle habitait dans un quartier éloigné, elle avait pris le bus pour venir. La sage-femme lui a expliqué qu'on ne pouvait rien pour elle ici, que ici, c'était juste pour accoucher, mais après, c'était dehors que ça se passait. Elle lui a expliqué où se trouvait le "posto de saùde", le dispensaire, du quartier d'où elle venait. Nina semblait comprendre, mais elle insistait, elle voulait voir quelqu'un ici, elle ne les connaissait pas, là-bas. Elle a dit qu'elle n'a pas de famille pour lui expliquer. La sage-femme lui a demandé son âge: quatorze ans. Nina est restée encore un peu, a demandé à la sage-femme de lui écrire l'adresse du Posto de Saùde sur un papier, puis est partie avec son enfant dans les bras.

Puis j'ai vu ce petit dont je ne saurai jamais le nom.

J'attendais le bus à Copacabana.

Prendre le bus à Rio était un sport en soi. Les arrêts n'étaient pas matérialisés, les chauffeurs de bus étaient souvent en rivalité. Pour prendre un bus, il fallait faire signe, puis courir derrière si un autre occupait l'arrêt, et frapper sur la porte arrière pour demander au caissier de l'ouvrir. Et ce jour-là, la circulation était particulièrement dense. Comme déjà deux bus étaient garés successivement, je me suis mise à courir pour attraper le troisième. Un petit enfant courait devant moi, dans la même direction. Les passants ont vu courir l'enfant. Ils m'ont vue courir derrière lui. Ils ont cru que je le poursuivais. Alors subitement, l'air est devenu électrique. Les exclamations ont fusé:

- Aquì! E o pivete! Là! C'est le gamin!

Les regards se sont portés vers moi: que m'avait fait ce gosse pour que je lui courre après? Fallait-il l'attraper?

Je me suis stoppée net pour arrêter le petit mouvement de panique que je venais de créer involontairement, de peur qu'il ne s'emballe comme ça arrivait facilement dans la rue. Oui, je courais, mais pas après cet enfant, et il ne m'avait rien fait.

C'est un mois plus tard que ce petit garçon m'a accostée.

J'étais allée faire un tour à la plage après le travail. La plage était presque déserte car on était en hiver. Comme l'hiver à Rio ressemble furieusement à l'été chez moi, je trouvais cet endroit tout à fait fréquentable, au grand dam de mes amis Cariocas. Donc, j'y étais seule, et attendais de sécher avant de rentrer.

Un petit garçon est arrivé avec un carton vide et un sac de cuir, qu'il a jetés à mes pieds.

- Pode olhar isso, por favor? Tu peux surveiller ça, s'il te plait?

Sans attendre ma réponse, il a retiré son tee-shirt et est parti sauter dans les vagues.

Le sac de cuir était entre-ouvert et laissait entrevoir des pièces de monnaie. Le carton était vide, et une étiquette déchirée sur le bord laissait lire le mot "chicletes": chewing-gums. Ce môme venait probablement de finir de vendre sa marchandise avant de rentrer, comme Gabriel. Celui-là avait la chance d'avoir fini alors qu'il n'était que dix-sept heures. Mais je m'inquiétais de savoir pourquoi ce gosse avait choisi de me confier à moi de façon aussi péremptoire sa recette, parce qu'après tout, il ne me connaissait pas. J'ai commencé à regarder dans toutes les directions autour de moi. Ces enfants sont si souvent utilisés comme mules ou comme guetteurs. Le touriste qui arrive et trouve mignon le gosse qui joue avec un cerf-volant sur le toit d'une maison à l'entrée de la favela ne se doute pas qu'en fonction de la couleur du cerf-volant, certains habitants savent qui entre et qui sort. Ce gamin avait-il vraiment envie de piquer une tête, ou était-il en train de me désigner à quelqu'un? Mon entourage me mettait quotidiennement en garde contre la vagues d'enlèvements qui venait de sévir.

Après quelques minutes, il est sorti de l'eau, a repris ses affaires, m'a remercié, et est parti.

Je suis rentrée à pied chez moi, en me retournant souvent.

Et c'est encore un mois plus tard, au même endroit et à la même heure, alors que je m'apprêtais à partir, que j'entends parler Français. Comme ça ne m'est pas arrivé depuis deux mois et que j'en ressens un certain bonheur, je repère les locuteurs, et m'arrange pour engager la conversation avec eux. Je tombe sur un petit groupe de chercheurs qui étaient venus pour un congrès à Saõ Paulo. Ils voulaient absolument voir Rio avant de repartir, et venaient d'arriver de l'aéroport. Ils avaient prévu en trois jours d'aller au Pain de Sucre, au Corcovado, et me demandaient des suggestions pour ce qu'il restait à voir.

Puis l'un d'entre eux a lancé cette réflexion surprenante:

- C'est pas aussi pauvre que ça, Rio, je m'attendais à pire.

Les favelas du centre sont maintenant construites en dur, et ont certes évolué depuis de tournage de "Orféu Négro", mais il suffisait de jeter un oeil au dessus des immeubles qui longent la plage de Copacabana pour les apercevoir.

- On aurait voulu atterrir à l'aéroport au centre, mais on est arrivés par l'autre. C'est moins joli. On a pris un taxi et on vient d'arriver. Il n'y en pas tant que ça, des bidonvilles.

Je leur fais remarquer qu'ils viennent de traverser en taxi toute la zone Nord de Rio, 50 kilomètres de favelas, en briques, mais de favelas quand même, sans le voir.

- C'est comme les gamins des rues. On nous avait dit de se méfier, mais ils ont pas l'air si dangereux que ça. Regardez ceux-là, là-bas, ils sont mignons.

A côté de nous, quelques enfants sont effectivement groupés et jouent. En passant, on voit qu'ils jouent à gonfler des sacs plastiques, et malgré l'air de la mer, on peut même sentir un peu l'odeur de la colle.

C'est ça, ils sont mignons...

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Tweeter 17/06/2014 18:48

Voici un témoignage et récit "poignant" et émouvant. En France aussi, il y a de la misère, mais là, elle apparaît encore plus "voyante", plus "réelle".
Est-ce que malgré tout, il y en a parmi eux qui s'en sont sortis dans la dignité? Est-ce que certains ou certaines ont eu de la chance de pouvoir "sortir de là"? réussir professionnellement? dans leur vie affective?
Cela serait intéressant d'écouter un témoignage
En tout cas, il leur faut certainement une bonne dose de courage et de détermination pour affronter cette pauvreté..
Et comme le chante si bien Charles Aznavour dans sa chanson :
Emmenez moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays du soleil
Il me semble que la misère
serait moins pénible au soleil..
Je n'en suis pas si sûre!

Tweeter 17/06/2014 18:48

Voici un témoignage et récit "poignant" et émouvant. En France aussi, il y a de la misère, mais là, elle apparaît encore plus "voyante", plus "réelle".
Est-ce que malgré tout, il y en a parmi eux qui s'en sont sortis dans la dignité? Est-ce que certains ou certaines ont eu de la chance de pouvoir "sortir de là"? réussir professionnellement? dans leur vie affective?
Cela serait intéressant d'écouter un témoignage
En tout cas, il leur faut certainement une bonne dose de courage et de détermination pour affronter cette pauvreté..
Et comme le chante si bien Charles Aznavour dans sa chanson :
Emmenez moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays du soleil
Il me semble que la misère
serait moins pénible au soleil..
Je n'en suis pas si sûre!