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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Alors?

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Tu arrives ce matin, la gueule enfarinée. On est lundi, t'es pâle, tu as des cernes sous les yeux, t'as l'air tout mou. Tu as déjà raconté avec force détails à la secrétaire: t'as dégueulé toute la nuit. T'es crevé, t'as qu'une envie, te coller sur ton pieu les bras en croix. Tu me dis que t'as ENCORE choppé la gastro, ton patron t'a fait remarquer que c'est la troisième fois cet hiver. Tu me dis que c'est dommage, tu as passé une soirée sympa avec des copains hier soir. Tu te sens pas d'aller bosser ce matin avec tout ce que tu as dégueulé. Les médicaments, tu t'en fous, tu me dis que tu en as encore de la dernière fois. Ce qu'il te faut, c'est un arrêt de travail, mais pour une journée, ça suffira largement, parce que tu ne veux pas tirer sur la corde non plus. Moi, je ne sais pas si c'est ça, ou si tu as encore pris une cuite avec tes potes.

Je te crois, ou je te crois pas?

Tu me dis que le petit est ENCORE malade. Il a ENCORE le nez qui coule, et il avait ENCORE sûrement de la fièvre ce matin. Tu dis sûrement, parce que, en vrai, t'as pas dégainé le thermomètre. J'ai beau te dire que la morve au nez, à cet âge, c'est un état de base, c'est pour ça d'ailleurs que les petits, avant, on les appelait les morveux, j'ai beau te dire que la fièvre, c'est quand le thermomètre indique plus de trente-huit, tu me dis que c'est bon, tu vas gérer, tu as ce qu'il faut, mais il te faut un certificat pour le patron pour pouvoir garder ton môme parce que t'es pas allée au boulot ce matin, et là, de toutes façons, c'est trop tard. Je sais que tu trouves que ton patron est un con, je vois que ton gosse a la pêche.

Je te crois? Je te crois pas?

Tu me dis que ton gamin ne mange pas, mais pas du tout, jamais, qu'il n'a "jamais vraiment mangé". Depuis qu'il est petit, tu m'annonces ça à chaque consultation: "Il mange RIEN!". Ca m'agace, et je ne peux pas m'empêcher de reprendre: "il mange PAS BEAUCOUP...". Et tu corriges: "Non, IL MANGE RIEN!". L'exhibition des courbes de croissance ne change rien: ton marmot grandit comme les autres, mais tu continues à fixer le fond de son assiette. Le gosse a la diarrhée depuis la veille, et puis non, ça fait deux jours, et plus la consultation avance, plus ça fait longtemps. Pour finir, tu m'annonces une semaine de diarrhée et vomissements incoercibles, un enfant qui n'a absorbé ni eau ni nourriture depuis huit jours, et qui se morfond dans un coin. Tu me l'annonces, mais le petit est entré le premier dans mon bureau, s'est déshabillé et a escaladé seul la table d'examen.

Je te crois? Je te crois pas?

Tu viens me demander un arrêt de travail parce que tu n'en peux plus de ta boîte. Tu te lèves la boule au ventre le matin, tu rentres en pleurant le soir. Tu n'en peux plus de tous ces gens avec qui on te force à cohabiter dans un open-space. Tu les sens unis contre toi, comme s'ils voulaient collectivement ton départ. Tu reçois sans cesse des petites réflexions que tu penses destinées à te blesser, pour qu'un jour, trop las de ce manège, tu finisses par claquer la porte. Tu veux faire une pause, prendre le temps de respirer, et aussi te renseigner à l'Inspection du Travail sur ce qu'il faut faire en cas de harcèlement, parce que tu es certain d'en être victime. Tu connais bien ça, parce que dans la boîte où tu bossais avant, tu as vécu un peu la même chose. Tu as fini par partir, parce que tous les autres te désignaient comme le harceleur.

Je te crois? Je te crois pas?

Tu viens me voir parce que tu veux changer de médecin traitant. Tu trouves que celui que tu avais avant ne s'occupait pas assez bien de toi et de ta fille. Tu vis un enfer avec ta fille qui est schizophrène. Tu me racontes des accès brutaux de violence contre toi, aussi intenses et destructeurs que courts. Tu me dis qu'elle ne prend plus de traitement, qu'elle ne veut pas voir de médecin. Tu dis que, de toutes façons, elle donne toujours bien le change quand un médecin vient à la maison. Tu dis qu'elle trompe son monde. Une fois, tu as appelé les pompiers, elle était calme quand ils sont arrivés. Tu voulais la faire hospitaliser en psychiatrie, mais ils sont repartis sans elle. Tu voudrais que je vienne la voir, et que je fasse une demande d'hospitalisation sous contrainte, qu'elle soit calme ou pas, et de toutes façons, tu me dis qu'elle sera calme quand je viendrai. J'ai appelé sa psychiatre, qui te connait aussi, pour essayer d'y voir un peu plus clair. Elle a soupiré au téléphone: "Elle a encore changé...".

Je te crois? Je te crois pas?

Tu nous dis qu'il faut protéger ton enfant, que tu vis un enfer et lui aussi depuis ton divorce. Tu amènes aux urgences ce bout de chou de trois ans, au regard interrogateur, parce que tu es persuadée que son père a abusé de lui. Tu vocifères en expliquant que tu es certaine qu'il lui "a fait des attouchements", tu l'expliques à la cantonade, en interpelant tous ceux qui passent devant le box. Tu expliques que l'enfant ne t'a rien confié, que tu n'as rien vu, mais que tu en es intimement persuadée parce que tu connais bien le père et que moi, je ne le connais pas, alors je ne peux pas savoir. Tu ne veux pas laisser l'enfant parler seul avec le médecin légiste, et tu pars dans une histoire manifestement délirante, une histoire qui ne tient pas debout, mais d'où tu conclus que l'enfant a été abusé sexuellement.

Alors, je te crois ou je ne te crois pas?

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leti 04/06/2014 18:47

"Comment leur faire confiance? Ils ont tué le Christ." Booba in "Boulbi", Ouest side, 2008

Maubouss 04/06/2014 08:34

Marrant comme on se pose tous les mêmes questions .....