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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Monique.

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Je connais Monique depuis longtemps. Elle consultait mon associé avant, et le père de mon associé encore avant.

Depuis son divorce, elle venait me voir à intervalles réguliers pour renouveler son traitement.

Les consultations se déroulaient invariablement de la même façon. Elle entrait, le regard fixe, droit devant elle et un peu éteint, s'asseyait en me tendant sa carte VITALE et annonçait le motif de consultation avec des mots toujours identiques sur un ton morose:

- Je viens pour renouveler les médicaments.

Elle n'était pas loquace. Je lui demandais toujours si elle n'avait pas eu de soucis de santé depuis la dernière consultation, et elle répondait systématiquement:

- Non, tout va bien.

Et si je lui demandait comment elle se sentait moralement, elle fondait inévitablement en larmes:

- C'est dur. Je suis seule.

Elle ne m'en disait jamais plus.

Je m'assurais juste qu'elle continuait à voir sa psychiatre régulièrement, et renouvelais le reste du traitement.

J'ai été surprise d'entendre parler d'elle hors de mon travail par des personnes qui la côtoyaient à l'occasion de l'une des innombrables activités associatives auxquelles elle participait pour éviter l'ennui depuis qu'elle avait arrêté son activité d'infirmière "à cause de mes problèmes psys":

- Quel boute-en-train, cette Monique! Quand elle est là, on rigole!

j'ai d'abord cru à de l'ironie, mais non, après petite enquête discrète, j'ai eu la confirmation que l'expression était sincère. Il semblait bien que Monique se faisait un point d'honneur à amuser la galerie lorsqu'elle évoluait en groupe.

Monique est souvent venue se plaindre de "troubles de la mémoire". Elle oubliait les rendez-vous, les numéros de téléphone, les noms des gens qu'elle ne voyait pas souvent, sans perdre les souvenirs anciens. Elle insistait sur ce point en consultation, utilisant le terme qu'on utilise entre soignant de "troubles de la mémoire". Elle se disait convaincue d'être atteinte de la maladie d'Alzheimer.

Dans un premier temps, j'ai voulu la rassurer, car les troubles qu'elle me décrivaient n'étaient pas spécifiques, mais elle insistait, en expliquant qu'elle n'avait pas peur du diagnostic:

- Autant se faire prendre en charge tôt.

Son traitement psychotrope comportait au moins deux médicaments réputés provoquer les troubles dont elle se plaignait. Elle m'a avoué n'avoir jamais parlé de ces problèmes à sa psychiatre.

Je savais que Monique avait des antécédents psychiatriques mais pas lesquels avec précision. Je n'ai dans son dossier aucune lettre de psychiatre, aucun compte-rendu d'hospitalisation, juste une expertise qui date de plus de vingt ans demandée pour l'obtention d'un congé longue-maladie, et qui concluait à l'impossibilité de poursuivre une activité professionnelle du fait d'une "dépression avec troubles sous-jacents de la personnalité".

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, j'ai joint sa psychiatre. Au téléphone, la psychiatre a paru surprise: Monique était "stable" depuis des années, ne se plaignait de rien. Elle m'a assuré qu'elle allait tenir compte de cette plainte lors de la prochaine consultation.

A sa consultation suivante avec moi, Monique est revenue avec la même plainte.

- J'ai des troubles de la mémoire. J'oublie tout, d'ailleurs, j'ai oublié mon rendez-vous avec la psychiatre, il faut me renouveler les médicaments psychiatriques aussi.

Elle m'a montré sur son agenda où elle avait noté le prochain rendez-vous repris avec la psychiatre, trois semaines plus tard.

Je n'en ai tiré rien de plus. J'ai renouvelé son traitement psychiatrique pour un mois.

Elle est revenue un mois plus tard.

- Je vais plus chez la psy. J'ai oublié. Et puis c'est en ville, il faut y aller. J'ai des troubles de la mémoire.

Consultation identique. Ordonnance identique. Je n'ai pas osé modifier le traitement psychiatrique: dès qu'on aborde le sujet, elle pleure en disant qu'elle est pas bien.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, je passe un nouveau coup de fil à la psychiatre: non, elle n'a pas vu Monique depuis plusieurs mois, elle ne lui a rien prescrit, elle me propose de continuer moi même le suivi, et de la joindre en cas de problème.

A la consultation suivante, Monique me demande un courrier:

- j'ai pris un rendez-vous avec un gériatre pour une consultation pour la mémoire. Alors vous savez, avec le truc de la sécu, là, le parcours de soin, il faut un courrier du médecin traitant. J'ai du batailler, parce que j'avais pas encore l'âge. Ils m'ont dit que d'habitude, c'était après soixante-dix ans.

Je suis réticente, parce que j'aurais bien aimé d'abord l'avis d'un psychiatre, et qu'elle n'est pas retournée sa psychiatre depuis qu'on en a parlé. Elle n'est pas bien psychiquement, et elle prend des benzodiazépines depuis plus de vingt ans, ce qui fait deux raisons valables d'avoir du mal à se souvenir des événements récents. Les oublis qu'elle me décrit sont d'une criante banalité, et j'ai parfois l'impression qu'elle tient à ce diagnostic, qu'elle voudrait presque qu'on lui colle cette étiquette, sans comprendre véritablement pourquoi.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, je fais le courrier, mais à contrecoeur. J'y insiste sur le fait que c'est Monique qui demande la consultation et pas moi, sur ses antécédents psychiatriques nébuleux néanmoins sérieux et sur son traitement.

Je reçois trois semaines plus tard un compte-rendu du gériatre: pour lui, cela ne fait aucun doute, Monique est bien atteinte de la maladie d'Alzheimer. Toute la batterie de tests et examens faite en hospitalisation de jour concorde. Il est même satisfait que le diagnostic soit aussi précoce, puisque son MMS est encore à 29/30. Elle rentre donc bien dans le cadre d'une prise en charge spécifique, avec prescription de médicament "anti-Alzheimer" et participation hebdomadaire à des "ateliers de stimulation cognitive" au centre de gériatrie. Il me demande poliment à la fin du courrier à moi, médecin traitant, de faire une demande de prise en charge au titre de l'Affection Longue Durée auprès de la CPAM.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, je fais le dossier.

A la consultation suivante, Monique m'explique que le diagnostic lui a mis un coup au moral, mais qu'elle est rassurée par la prise en charge. Elle supporte bien le médicament, et aime bien aller aux ateliers:

- Je m'y sens bien. Il y a une bonne ambiance.

Elle n'a absolument pas envisagé l'évolution de cette maladie. Elle insiste sur la prise en charge du moment.

Je lui reparle de sa psychiatre, elle reste évasive:

- Il y a une psychologue aux ateliers, on peut la voir si on veut.

Je la vois dorénavant tous les mois pour renouveler tout son traitement.

Puis les rendez-vous se rapprochent. Je vois arriver Monique au bout de trois semaines au lieu de quatre.

- Je n'ai plus de médicament pour dormir.

Je l'interroge de façon policière. Oui, tout va bien en ce moment, elle n'en a pas pris plus que prévu. Non, elle ne s'est pas trompée, d'ailleurs, elle se fait un pilulier à la maison pour éviter les erreurs. Elle se persuade que le pharmacien a fait une erreur. Elle est certaine qu'elle est à court de médicament.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, j'appelle le pharmacien, qui me confirme le nombre de boîtes et de comprimés délivrés.

Elle n'a pas d'explication, mais elle n'a plus de médicament, et elle n'est pas perturbée par l'absence d'explication rationnelle à ce fait.

Je renouvelle l'ordonnance pour un mois.

La consultation suivante a lieu trois semaines plus tard, et est identique mot à mot.

Je propose en plus de faire gérer le traitement par une infirmière à domicile, elle refuse catégoriquement.

Elle revient trois semaines plus tard.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, j'appelle sa fille: elle me confirme que ça n'a jamais été facile avec sa mère, mais que c'est "chaud" en ce moment, et que d'ailleurs, elle allait m'appeler. Sa mère lui téléphone régulièrement pour l'insulter, à toute heure du jour et de la nuit, conduit dangereusement, et cogne régulièrement sa voiture sans vouloir expliquer comment. Elle est passée par des phases identiques il y a une vingtaine d'années, et ça s'était calmé. Elle en a parlé au gériatre qui lui a dit que ça pouvait arriver avec ce genre de maladie, et lui a conseillé de se confier au médecin traitant.

Je propose à Monique de lui prendre un rendez-vous avec sa psychiatre, ou même une hospitalisation programmée, si elle préfère: elle refuse.

Je reçois justement un courrier du gériatre la semaine suivante: il est très content. Monique vient bien aux ateliers, elle participe bien, avec même de l'enthousiasme. La prise en charge semble optimale et bien adaptée, car l'évaluation à un an donne des résultats inchangés, avec notamment un MMS resté à 29. Il loue les bienfaits des médicaments et de la prise en charge globale de patients atteints d'Alzheimer. Dans la liste de médicaments qu'il mentionne en fin de courrier ne figurent pas les psychotropes que prend Monique.

Je continue à me dire que Monique est allée un peu vite grossir les statistiques de l'évaluation du "plan Alzheimer". J'ai toujours douté du diagnostic pour elle, je me suis inclinée à la réception du premier courrier du gériatre, mais là, en tant que médecin traitant, pivot du système de soin, je ne peux m'empêcher d'empoigner le téléphone.

J'enfile une paire de gants pour signifier naïvement au gériatre que s'il la trouve stable au ateliers-mémoire, il ne sait peut-être pas qu'elle part en vrille le reste du temps et qu'il est possible qu'elle utilise ses médicaments psychotropes de façon anarchique. Je m'assure qu'il ait pris note de ses antécédents, il me confirme avoir posé le diagnostic sans avis psychiatrique, et je lui signifie mon étonnement devant la persistance d'un MMS aussi haut chez une patiente aux antécédents psychiatriques lourds, qui remettrait presque en question le diagnostic.

Le gériatre en enfile lui aussi une paire en m'expliquant que le diagnostic ne fait pas de doute pour lui, que je suis gentille de lui signaler que Monique prend peut-être trop de médicaments psychotropes, qu'il va le noter dans le dossier, et que "les généralistes" ont trop souvent tendance à focaliser sur le MMS dans l'évaluation des patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Il m'explique que LUI possède des outils d'évaluation que je ne possède pas, ce dont je ne doute pas. La maladie d'Alzheimer n'est pas ma spécialité, j'en conviens. Mais je lui rappelle que je connais Monique, une partie de son histoire et de son entourage depuis dix ans, ce dont il ne doute pas. Il tient à me rassurer car considère son évolution comme satisfaisante et malheureusement habituelle.

C'est avec beaucoup d'amertume que je reprends ma casquette de "généraliste renouveleur de traitement de spécialiste" pour les mois suivants.

Monique se calme. Les consultations redeviennent identiques, réglées comme du papier à musique. Elle m'explique que la compagnie des autres comblent sa solitude: la chorale, l'atelier théâtre, où elle parvient à ne pas oublier ses textes malgré sa maladie, le yoga, la gymnastique d'entretien.

La famille ne m'appelle plus.

Monique vient tous les vingt-huit jours, me dire que tout va bien, me dire qu'elle va "aux activités" avec plaisir, pleurer quand j'interroge un peu plus, me dire que le psy, c'est loin.

Puis, je ne la vois plus pendant deux mois.

Sa fille m'appelle: ça recommence, elle leur a fait passer un week-end affreux, elle est venue, a insulté tout le monde, a cassé plein de choses et est partie en voiture, comme il y a vingt ans.

Monique réapparait en consultation. Non, elle n'était pas à cours de médicaments, il lui en restait. D'où ou de quand? Elle ne sait pas. L'ordonnance pour un mois d'il y a deux mois suffisait. Non, elle n'avait pas de médicament d'avance. Oui, elle a bien pris son traitement. Non, le pharmacien ne les a pas avancés. C'est comme ça. A part ça, tout va bien. Là, elle n'a plus de médicament, il faut les renouveler.

Elle refuse le passage d'une infirmière pour gérer le traitement.

Je reçois un courrier du gériatre: Il vient de voir Monique pour l'évaluation annuelle et est intrigué par les propos "plutôt délirants, avec un net thème paranoïaque" qu'elle tient, et par sa véhémence envers tout ce qui passait à portée d'elle. Il m'écrit qu'il a pris la décision de lui donner rendez-vous avec un psychiatre pour un avis dans deux semaines.

En tant que médecin traitant, pivot du système de soin, je suis heureuse que Monique puisse enfin bénéficier de l'avis d'un psychiatre qui puisse aider à éclairer l'origine des troubles de la mémoire dont elle se plaint, optimiser sa prise en charge, alors que je le demandais depuis deux ans.

Mais je ne suis pas spécialiste de la maladie d'Alzheimer, je suis le médecin traitant, désignée comme le pivot du système de soin.

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docmamz 20/05/2014 10:17

désespérant :-(

idel 01/05/2014 22:47

Excellent....