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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

Carlos.

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Carlos est assis sur une chaise, dans un coin de la salle de repos du service d'urgences d'un grand CHU provincial.

Grand, mince, élancé, il se tient droit, et fait balancer de temps à autre son dossier vers l'arrière. Il est retrait, il observe.

Les autres internes de garde sont assis en rond autour d'une table, et discutent, de tout, de rien.

On est un premier novembre, et la pluie tombe à verse.

Engoncée dans ma blouse d'externe, je suis assise un peu plus loin, et j'attends.

Je suis prisonnière de ce service d'urgences en plein centre d'une grosse ville pour vingt-quatre heures un jour férié, ce qui, en soi, est une mauvaise nouvelle.

Heureusement pour mon moral, il pleut des hallebardes, et je n'ai du coup pas trop l'impression de louper quelque chose d'intéressant dans la vraie vie, celle du dehors, du plein air et des gens normaux, qui va se jouer sans moi aujourd'hui. Parfois, je sors de garde sans m'être rendue compte du temps qu'il a pu faire la veille, et je suis effrayée de cette déconnexion du reste du monde. J'ai passé un jour dans une cave, et le cadran du réveil a fait deux tours sans moi.

Le service est étrangement vide, et nous sommes démunis.

Un "toxico" est venu il y a une demi-heure échanger ses seringues, et puis, plus rien. L'échange a été cordial.

On s'attendait à une affluence forte un jour férié pluvieux en automne, et les lieux sont déserts. On sait qu'ils peuvent se remplir et se mettre à déborder en quelques minutes, et on attend que quelque chose se passe.

Les autres externes, tout aussi désoeuvrés que moi, parlent ensemble de choses dont je ne me sens pas concernée. Je suis rentrée en France depuis un mois, et mon esprit est encore en transit entre Rio et la ville où je dois finir mes études. Je ne suis pas encore raccordée au monde d'ici, alors je suis dans un coin, et j'observe. Les conversations sont aussi vides que le lieu.

Carlos est pas très loin de moi, et nous finissons par discuter un peu. Il m'explique qu'il a déjà fini ses études, mais qu'il a été diplômé à l'étranger, alors il a du repasser le concours de première année, et il doit maintenant valider plusieurs stages d'internat pour obtenir un diplôme Français équivalent. Je suis admirative et perplexe: ses études finies, ce gars a du se taper de nouveau une somme de cours de sciences fondamentales qui ne servent plus ensuite, et qu'on se dépêche d'oublier avant même les résultats des examens. Je serais incapable à ce jour de ressortir la formule des acides aminés essentiels, que j'avais pourtant apprise sachant que ce genre d'ineptie n'avait autre utilité que de départager les candidats.

Je laisse faire ma curiosité, et finis par lui demander d'où il vient.

- Je suis né en Guinée-Bissau.

Emportée par l'enthousiasme, heureuse de pouvoir me replonger dans cette langue que j'ai tant aimée, et aussi par crainte de l'oublier, je poursuis la conversation avec lui en Portugais.

Quelques minutes plus tard, un interne nous interrompt pour nous demander en quelle langue nous parlons.

- On parle en Portugais.

- C'est ta langue maternelle?

- Moi, non, mais lui, oui.

J'ai commis la grande maladresse de parler pour lui. Il me reprend.

- Non, je suis né en Guinée-Bissau, mais ma langue maternelle, c'est le Peul. La langue officielle là-bas, c'est le Portugais, mais dans ma famille, je parle Peul.

Je m'excuse auprès de lui.

- Mais l'école, tu l'as eue en Portugais, non?

- Ah non! Je suis allé à l'école Coranique, c'était tout en Arabe.

- Alors tu n'as fait que tes études de médecine en Portugais, alors?

- Non. J'ai eu une bourse, et j'ai fait mes études de médecine à Moscou. Mon diplôme est Russe. J'ai rencontré une Française, c'est pour ça que je suis ici.

Soudain, la porte s'ouvre, et un médecin sénior entre avec deux dossiers à la main, qu'il donne un peu au hasard aux deux premiers internes qui se présentent à sa portée.

- Debout là-dedans, c'est le moment de faire de la prévention d'escarre, les affaires reprennent.

Tout le monde se lève pour se diriger vers les boxes, qui commencent à se remplir.

Je retrouve Carlos quelques minutes plus tard, assis dans un autre coin, toujours en posture d'observation. Il me fait comprendre qu'il trouve le temps long.

Une infirmière arrive et me tend deux dossiers.

- Ca y est, ils se réveillent, en voilà deux de plus.

Je prends l'un des dossiers et m'avance vers Carlos en lui tendant le deuxième, mais un sénior s'interpose et s'en empare.

- Laisse, je m'en occupe.

Il m'entraîne dans le couloir et me dit à voix basse:

- Tu comprends, lui, c'est son deuxième stage en tant qu'interne. On lui a pas encore confié de patient, en fait, on sait pas d'où il vient, mais surtout, on ne sait pas trop ce qu'il sait faire.

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DrNamaskar 25/03/2014 15:48

Je suis medecin francaise en Inde, je suis traitee, humiliee, comme Carlos (ceci dit mon parcours est beaucoup plus modeste que le sien). C'est dur, tres dur, ne n'avoir la confiance de personne.
Apres 3 ans a batailler, au cours d'un entretien d'embauche avec un directeur d'hopital, j'ai propose de travailler d'abord a mi-temps, pour qu'il puisse me juger et decider de me garder ou non. Quel etonnement lorsqu'il m'a repondu qu'il n'avait absolument pas besoin de me regarder travailler, qu'a voir mon CV et a me voir moi meme, il savait que j'etais un tres bon medecin ! Il aura fallu 3 ans pour entendre ca ... Ce directeur, chirurgien cardiaque nationalement renomme, avait tout simplement lui meme exerce 15 ans a l'etranger ...
Encore aujourd'hui certains "confreres" doutent tres fortement de mes competences (a raison peut etre, mais ca ne devrait pas etre a cause de mon diplome obtenu a l'etranger).
Je souhaite que ton post fasse changer un peu le regard que l'on peut porter sur un medecin d'origine etrangere. Celui qui a etudie dans un autre pays, dans une autre langue, travaille dans une autre culture, ne peut pas etre completement idiot. Il faut une sacree force et un minimum d'intelligence je pense pour partir exercer ailleurs que dans son pays.
Merci pour cette tres belle histoire, elle ne pourra que faire avancer les mentalites !

pharmafLo 16/03/2014 21:55

Alors, on dit : diplômé, parlant 5 langues, et on le laisse dans son coin.
Super !
La preuve d'une Grande aptitude à voir et écouter l'autre...

Tine2014 14/03/2014 16:54

Voilà typiquement le comportement qui me jette dans une colère noire ! On s'en tient aux préjugés, on ne veux pas en savoir davantage sur la personne qui nous fait face

DocAdrénaline 13/03/2014 01:57

C'est curieux comme quand on s'adresse aux gens, ça va mieux, hein ?
Pffff ils attendaient quoi pour lui parler ? Pauvre Carlos.