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Armance, femme, médecin (et mère) de famille

"Au bord du monde".

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Il y a quelques années, j'ai assuré quelques consultations au sein d'une ONG en France.

J'avais été contactée par une amie qui y effectuait des vacations, et qui avait eu vent de mes expériences auprès d'associations en France et à l'étranger. Elle me proposait de venir de temps en temps assurer bénévolement une permanence de consultations sans rendez-vous au local de l'association, pour des patients qui ne bénéficiaient pas de l'Assurance Maladie.

Je venais de faire un travail particulièrement intense auprès des Gens du Voyage par l'intermédiaire d'une association d'entre-aide, avec l'aide de médiateurs et d'un ethnologue, dans le cadre de ma thèse.

Friande de nouvelles expériences, enthousiasmée à l'idée de pouvoir exercer dans un contexte moins conventionnel que celui d'un cabinet, et désireuse de rendre service, j'ai accepté sans hésitation.

Je me suis retrouvée dans un petit bureau au centre d'une ville moyenne, pas très loin de la gare, pour recevoir en consultation des patients dont une grande partie vivait dehors.

Je n'avais eu de contact avec eux que lors de ma formation, de façon épisodique et particulièrement violente du point de vue humain: on usait du terme de "SDF" ou "SeuDeuFeu" ou parfois "Clodo" pour désigner ces patients que la Police déposait aux urgences le soir parce qu'ils étaient "alcoolisés". Le personnel des urgences était unanime pour dire qu'ils n'avaient rien à faire là: "Ici, c'est pour soigner". Ces patients étaient amenés contre leur gré, dans un état qui ne leur permettait pas de partir. Ils protestaient donc légitimement, on s'occupait d'eux malgré eux, malgré nous, sans aucune conviction, et avec l'amer sensation de participer à une maltraitance collective.

La vie dans la rue est destructrice. Pas besoin de se pencher longtemps sur ceux qui la vivent pour trouver des pathologies à soigner, des problèmes infectieux, psychologiques, dermatologiques ou respiratoires qui puisse justifier une hospitalisation. Mais tous ces problèmes sont intriqués entre eux, et le principal à prendre en charge pour arriver à aborder les autres est celui qui les a amené dans la rue. L'interne que j'étais se trouvait coincée entre trois injonctions différentes:

- Il est trop saoûl pour rester dehors ou rester au poste, occupez-vous-en, ce n'est pas de notre ressort, disait la police.

- Foutez-moi la paix, disait le patient.

- Je suis là pour traiter et orienter des patients, mais pour ceux-là, on ne peut rien, me disaient les médecins-séniors.

Il va sans dire qu'aucun enseignant dans ma formation ne s'est jamais lancé dans un cours qui pourrait s'intituler "le patient désocialisé", par exemple: en fac, on apprend à reconnaître et soigner des maladies, pas à prendre des patients dans leur contexte.

C'est donc aussi pleine de bonnes intentions et peut-être de défiance vis-à-vis de l'institution formatrice que j'ai participé quelques années plus tard à ces consultations.

J'étais satisfaite de pouvoir recevoir ces patients avec leur assentiment cette fois-ci, dans un espace plus neutre, avec très peu de moyen technique, mais la possibilité d'avoir plus de temps et une approche un peu plus humaine.

J'ai vite déchanté, toujours aux prises avec cette sensation d'incompréhension mutuelle. Je ne connaissais rien à l'univers de ceux qui vivent dans la rue, et je les recevais dans un bureau avec pour mission de leur donner un accès à des soins conventionnels, souvent en faisant abstraction de ce qu'ils vivaient le reste du temps à l'extérieur par manque de temps, méconnaissance de leur univers, ou par incompréhension mutuelle.

Je buttais dès le début des consultations sur leur motif.

Quand un patient se présente aux urgences, on lui demande à l'entrée d'expliquer brièvement le problème qui l'a décidé à venir, et toute la procédure de soin qui va suivre découle du motif qu'il a indiqué en arrivant.

Je me suis trouvée face à des patients qui ne pouvaient pas expliquer aussi clairement ce qui les avait fait venir à moi, et qui en même temps présentaient une somme colossale de problématiques que je ne parvenais pas à hiérarchiser. Je me trouvais de nouveau démunie pour entreprendre quoi que ce soit avec eux.

Cette incompréhension associée à une sensation d'impuissance totale m'ont poussée à mettre un terme à ma collaboration, avec un fort sentiment d'échec: je n'ai pas su ou pu me mettre sur le bon registre et développer la bonne écoute.

Des années plus tard, je viens de visionner les merveilleux film de Claus Drexel "Au bord du monde", et je suis émue de voir que le réalisateur s'est magistralement attaché à mettre en valeur ce à côté de quoi nous étions tous passés avec les autres médecins de l'équipe: la propre parole de ces personnes.

Je ne peux qu'encourager les soignants et les autres à voir ce film.

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@DrLaeti 04/03/2014 01:11

Grand sentiment d'échec oui...
Premier semestre d'internat aux urgences de BanlieueVille. (Ca va être probablement politiquement incorrect, tant pis, je vais pas réussir à softiser le truc)
Un vieux-clodo-du-quartier-habitué-des-urgences était passé la veille, et on l'avait renvoyé ("non non, allez, pas la douche ce soir, allez, monsieur, s'il vous plait"). Et le soir où j'étais là, il est revenu. Si désocialisé qu'il ne parlait presque plus. Il ânonnait et personne ne comprenait rien ce qu'il voulait. Ce soir là je l'ai entendu faire une phrase "mon pied ça'a pô, ça'a pô". Bon, on l'inscrit. L'équipe l'accompagne à la douche et l'installe dans un box pour que je l'examine. J'y vais le coeur gros, parce que je sais bien qu'on ne va pas réussir à discuter... Et effectivement, j'obtiens la même phrase, en boucle: "mon pied ça'a pô". Bon, ben, regardons les pieds alors. Je soulève le drap, et je vois une cheville en forme de S! Radio: bim, fracture! Depuis quand il est comme ça? Comment il s'est fait ça? Pas moyen de savoir. Mais faut plâtrer.
Nouvelles questions existentielles: comment organiser le suivi? comment va-t-on retirer le plâtre au bon moment? J'en étais même à me demander si je ne ferais pas mieux d'écrire la date sur le plâtre... J'ai eu honte de penser ça, oui, mais je me demandais VRAIMENT comment faire "le moins pire".
On a fait une gouttière plâtrée, bien renforcée au talon en se disant qu'il marcherait dessus de toutes façons, et qu'il l'arracherait quand il en aurait marre. J'ai pas mis la date.
Et je ne l'ai jamais revu...
J'en garde un affreux souvenir de frustration. D'avoir pas su, d'avoir pas pu, d'avoir au total fait du bricolage et pas du soin. J'y repense parfois, et je ne sais pas comment j'aurais pu faire autre chose de moins euh, de plus euh, bref. C'était tellement nul que j'ai ensuite eu beaucoup de mal à me re-confronter à des situations potentiellement aussi décevantes.
Et il y en a eu, quand même.

pharmafLo 02/03/2014 21:00

Et pourquoi pas des consult conjointes MG/Assistante sociale ?

pharmafLo 02/03/2014 21:47

Comme souvent...

armance 02/03/2014 21:34

Vous avez raison, dans ce domaine, la pluridisciplinarité est indispensable!